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Klelia

Klelia

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Décidément, il ne veut rien voir. C‘est mon ami depuis vingt ans et je l'aime de cette belle amitié qui m'est si précieuse.
Au lycée, il était déjà bourré de principes et un fervent défenseur des règles en tout genre. Le moindre écart de conduite était pour lui une faute impardonnable. Mais l'innocence de l'adolescence lui permettait parfois de déraper. Nous arrivions à l'entraîner dans certains de nos délires qui n’étaient jamais bien méchants. Je sais qu'il nous suivait par crainte de se retrouver seul. Ce qu'il redoutait le plus : me perdre.
Il s'est ensuite logiquement dirigé vers des études de droit. Qu’aurait-il pu faire d'autre ? Il était brillant, doté d'une formidable intelligence et d'une grande culture. Il était également extrêmement ambitieux, et je l'admirais pour ça. Il s’intéressait à tout et j'aurai pu l’écouter pendant des heures. Mais le respect était devenu son obsession. Au fil du temps, l'injustice aussi. Il est aujourd'hui avocat en droit social. Il s'est enfermé dans une bulle et s'est isolé de tous. Il justifie cette situation par une vie professionnelle qui l‘accapare sans lui laisser le temps d'avoir une vie sociale. Je pense juste que ça l'arrange d’être débordé de travail. Il n'a jamais été sociable. Il faisait juste des efforts pour moi et ça me rendait triste. Pendant des années, il a modelé son apparence mais n'a jamais réussi à me tromper. Je le connaissais trop bien.
Depuis quelques temps, à sa passion de la justice s'est ajouté un autre vice : la maniaquerie. Tout a une place et doit la conserver. J’appréhende à chaque fois de me rendre chez lui. Il est propriétaire d'un très bel appartement au cœur de Paris possédant une immense terrasse avec vue imprenable sur la tour Eiffel. Son intérieur est aménagé avec goût et aseptisé à l’extrême. Sans avoir d'objets de grande valeur, il aime les belles choses. A tel point que même son canapé ne doit pas être utilisé. Alors je reste debout à chacune de mes visites afin d’éviter ses sautes d'humeur qui sont de plus en plus fréquentes. Personne ne vient jamais le voir. Sauf moi.
Il a réussi, c'est vrai. Mais sur le plan personnel, on est loin du résultat.
Cette situation est devenue difficilement supportable. Par chance, mon conjoint l’apprécie pour la richesse inépuisable de sa conversation. Pas seulement. Il est touché aussi par son infinie gentillesse et s’étonne de voir qu'un être humain puisse vivre dans une telle solitude. Nous l'invitons régulièrement, mais seul. Nous passons d’agréables moments qu'il nous est impossible de partager avec d'autres. C'est dommage, il a tellement à donner sans s'en apercevoir. J'aimerai qu'il arrive à intégrer notre groupe d'amis. Les quelques rares tentatives se sont toutes soldées par de retentissants échecs à la limite de l'humiliation.
Je suis dans une impasse, coincée entre mon souhait sincère de le bousculer et celui d'accepter ses choix. Alors j'ai décidé de ne rien faire. Je continue à le protéger comme une grande sœur, si c'est sa conception du bonheur. A mon tour d'avoir peur de le perdre.