Magalune

Magalune

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C'était une petite femme, à l'allure modeste, qu'aucune beauté particulière ne mettait en valeur. Elle passait souvent inaperçue et finalement, ça l'arrangeait presque. Dans son métier, la surprise était un atout de taille, et c'est ainsi qu'elle s'était fait une réputation au fil des ans, c'est ainsi qu'aujourd'hui elle était en mesure de presser le bouton du douxième et dernier étage de la tour. Elle n'hésita qu'une fraction de secondes, comme quelques mois plus tôt, lorsque la proposition lui avait été offerte, puis son doigt enfonça franchement le bouton. Les portes se refermèrent et l'ascension débuta.

Elle était entrée par la petite porte alors qu'elle n'avait pas vingt ans. Elle avait commencé dans les sous-sols avant de monter progressivement les étages. Il lui avait fallu cinq ans pour s'apercevoir des bénéfices qu'elle pouvait retirer de l'indifférence qu'elle provoquait. Dès lors, elle avait cessé de se morfondre et entamé son évolution vers les étages supérieurs. Elle était déjà influente lorsque les autres prirent conscience de sa présence et des moyens utilisés pour arriver où elle en était. On la craignait désormais mais cela lui importait peu. Elle avait découvert petit à petit la sensation grisante du pouvoir et n'avait jamais pu s'en affranchir. Elle s'était promis d'accéder un jour au contrôle de la tour, du haut du douxième, et son ambition suprême venait de se réaliser.

L'ascenseur freina en douceur, les portes s'écartèrent et elle foula le tapis rouge du couloir luxueux la tête haute, les yeux brillants et les joues rouges. Il était rare qu'une émotion transparaisse sur son visage, mais aujourd'hui était... différent, l'aboutissement de tous ses espoirs. Elle avait su être au bon endroit, au bon moment et lorsque le Président Directeur Général avait passé l'arme à gauche (on l'avait retrouvé mort, assis à son bureau, une expression de terreur pure inscrite sur ses traits. Les bandes des vidéo-surveillance n'avait rien livré de suspect et l'on avait conclu à un arrêt cardiaque), elle avait saisi l'opportunité. Le titre lui était revenu et elle s'apprêtait maintenant à franchir les lourdes portes de son nouveau bureau.

Elle passa devant la banque d'accueil vide de sa secrétaire. Il était encore très tôt et le bâtiment était quasiment désert, l'ambiance idéale pour s'imprégner de son nouvel environnement et de prendre toute la mesure des responsabilités, des opportunités qui s'offraient maintenant à elle. Elle ne se rendit compte qu'elle avait retenu son souffle que lorsque les portes se refermèrent dans son dos avec un chuintement à peine perceptible et qu'elle expira longuement. Sur une impulsion, elle ôta ses chaussures et enfouit ses pieds dans l'épaisse moquette crème qui recouvrait le sol. Elle était heureuse, tellement heureuse qu'elle se mit à rire et à tourner sur elle-même, les bras ouverts, comme ces petits enfants qu'elle croisait parfois dans la rue. Elle n'avait jamais compris ce curieux manège, jusqu'à ce jour. Quiconque l'aurait aperçu ainsi aurait frissonné. La rumeur la disait un peu sorcière, froide, calculatrice, maléfique même ! Ils étaient tous à la fois si loin et si proche du compte... Elle n'était qu'humaine en définitive...
Elle avança lentement jusqu'à l'imposant bureau et en caressa le bois amoureusement. Il lui semblait faire corps avec le meuble, comme s'ils s'étaient toujours appartenus, comme s'ils avaient toujours été destinés l'un à l'autre... Elle effleura le sous-main de cuir qui dégageait une odeur puissante, l'odeur du pouvoir, une invite à l'excès à laquelle elle n'avait su résister quand elle était entrée ici la première fois, deux ans auparavant. Depuis, elle n'avait cessé de trouver des excuses pour y venir le plus souvent possible. Cette odeur lui tournait la tête autant qu'elle l'apaisait. Elle se laissa tomber dans le siège qui faisait face au bureau. Ce siège dont l'odeur l'enivrait autant que celle du sous-main. Elle s'y enfonçât avec un râle de plaisir et ferma les yeux pour savourer l'instant.

Un raclement de gorge la tira de sa contemplation intérieure. Si elle était contrariée par l'apparition, elle n'était pas étonnée en revanche. L'homme assis en face d'elle lui sourit poliment, froidement, un brasier glacial semblant émaner de ses prunelles dorées.
— Il est l'heure, dit-il en lui tendant son premier contrat.
Elle le prit en silence, le parcourût attentivement avant de hocher la tête :
— C'est bien ce qui était convenu, répondit-elle.
L'homme sembla se détendre. Lorsqu'elle voulût prendre un stylo, il lui en tendit un qu'il avait sorti de sa veste. Elle le remercia d'un signe de tête et apposa sa signature en bas du document. L'encre rouge et brillant lui donnait toute sa valeur. L'homme sourit alors franchement, se leva et lui tendit la main pour sceller leur association. Elle croisa de nouveau son regard et y vit danser les flammes d'un désir non retenu qui donnait à ses yeux une lueur inquiétante, presque hypnotique. Elle se crispa légèrement. Le sourire de l'homme s'élargit,
— A bientôt donc, dit-il, puis il sortit de la pièce.

Elle baissa les yeux sur son bras, qu'elle frottait machinalement et découvrit la cause de la démangeaison : en lettres rouge sang, son sang, sa signature s'était gravée dans ses chairs lorsqu'elle avait paraphé le contrat. Elle haussa les épaules. Elle avait eu ce qu'elle voulait et rien d'autre ne lui importait ! Le prix à payer lui paraissait finalement peu élevé au regard de la tournure qu'avait prise sa vie. Sans lui, sans ses précieux conseils, sans son aide discrète, elle serait toujours en train de balayer les sous-sols.

Elle remit ses chaussures et alla répondre au téléphone qui s'était mis à sonner.