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Au milieu des immeubles vertigineux et innombrables de la cité grise, Anja avance avec sa mère, les cheveux gonflés par le vent qui s’engouffre aussi sous sa robe en coton jaune, sa préférée, celle avec une pochette fermée par un bouton-pression sur le devant.
Elle pénètre dans le square clos par un grillage. Le portillon se referme derrière elle. Un seau et une pelle à la main, elle snobe fièrement le toboggan et les balançoires du haut de ses quatre ans et s’installe dans le modeste bac à sable, où l’été viennent des mamans qui n’ont pas de balcon, pas d’argent pour la piscine ou les sorties et pas de voiture pour emmener leurs enfants à la mer. La plage, Anja y est allée une fois avec l’école, et c’était tellement beau qu’elle en rêve encore la nuit.
Le ciel est sombre, mais Anja et sa mère ont besoin de sortir de l’appartement exigu et humide, coincé au dixième étage d’une tour. Elles ont besoin de respirer, de « prendre un grand bol d’air » comme dit Maman.

Anja s’est déchaussée, elle aime sentir le sable chatouiller ses pieds. Le seau en plastique vert est vite rempli. Aussitôt elle en déverse le contenu dans le bac, contemplant la pyramide ainsi formée. La fillette se munit de sa petite pelle et creuse le sable, tranquillement d’abord, puis encore et encore, avec une détermination farouche.
Soudain, elle sent l’eau fraîche sous ses pieds. L’eau monte jusqu’à ses chevilles, puis lentement jusqu’à ses genoux. Elle sent les remous puissants de la mer frapper ses cuisses nues alors qu’elle relève les bords de sa robe et les tient fermement serrés entre ses poings. Dans l’immensité bleue, elle respire à pleins poumons. Les embruns caressent ses joues rondes ; elle ferme les yeux, ses narines se dilatent, laissant pénétrer les effluves marins qu’elle savoure.
Le ressac régulier est sa mélodie préférée. Chaque mouvement de l’eau, chaque note cristalline qu’il produit lui donne la sensation qu’elle plonge tout entière dans la mer émeraude. Ses pieds s’enfoncent dans le sable mouillé. Elle sent des gouttes froides couler sur son visage, ses yeux clos, ses bras potelés.
Au loin elle entend la voix de sa mère : « Anja… »
— Anja, il pleut, il faut rentrer, maintenant. On reviendra demain.
Anja rouvre les yeux sur les tours anthracite et regarde sa mère.
— On revient demain, Maman ! Tu promets ?