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Bruno63

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Kevin Warning avait des puces, non pas que son hygiène laissât à désirer mais parce qu'il raffolait des microprocesseurs, des circuits électroniques et de tout ce qui avait trait à la cybernétique. Telle était en effet la spécialité de ce chercheur à l'université de Norwich, mondialement connu pour ses expériences hors du commun, qui se faisait appeler le « cyborg ».
A plusieurs reprises, il était passé en salle d'opération dans sa clinique préférée pour se faire charcuter de son plein gré : la première intervention qu'il avait subie avec enthousiasme avait consisté à se faire implanter une puce dans l'avant bras. Greffée sur son système nerveux, elle lui permettait de circuler dans son département de recherche sans avoir à pousser une seule porte, appuyer sur un seul interrupteur, puisque ses ondes cérébrales activaient des signaux wi-fi par l'intermédiaire de la puce. Cette prouesse lui avait tellement plu qu'il avait renouvelé les opérations pour diverses autres greffes de microprocesseurs, dont une dans son cerveau : il avait ainsi accès en temps réel à ses pensées, qu'il stockait sur des disques durs d'une immense capacité. Il avait appelé ça ses « mémoires ». Ainsi, ses pensées lui survivraient après sa mort. N'était-ce pas un premier pas vers l'immortalité ? Oui, Kevin Warning était un précurseur, un visionnaire, un pionnier... en un mot : un génie !
Depuis une douzaine d'années, ses recherches étaient à la pointe de l’intelligence artificielle (A.I., pour faire chic) et ses travaux sur un androïde hyper-sophistiqué avaient beaucoup avancé. Il s'apprêtait à mettre en service sa toute dernière création : R.U.1-S.O.L. Le tout premier robot capable non seulement de penser, d'interagir avec l'humain, mais de ressentir des émotions ! Un bond dans une nouvelle ère de l'histoire des sciences : le cerveau, cette merveille de la nature, l'organe le plus complexe qui soit, reproduit en laboratoire ! Le Prix Nobel de Physique était désormais à portée de main.
Le grand jour arriva. Avec toute son équipe de cinglés, Warning appuya sur le bouton « ON » et R.U.1-S.O.L. démarra dans un doux ronronnement de circuits qui se mettent en marche. Il ouvrit ses yeux artificiels (ils étaient mauves, la couleur préférée de Kevin), puis ses organes vocaux s'activèrent.
— Quoi ? Qu'est-ce que vous avez à me regarder comme ça, bande de nazes ? Qu'est-ce qu’elle a, ma tronche ? furent les premiers mots prononcé par l'androïde nouvelle génération. Les savants se regardèrent, abasourdis. C'était sans doute un petit bug au démarrage. Nul doute qu'ils pourraient régler ça en un rien de temps. Kevin s'approcha du robot.
— Qu'est-ce que t'as toi ? T'approche pas ou tu vas t'en manger une ! Kevin sursauta et recula d'un pas.
— Mais enfin, R.U. (c'était son petit nom), je ne vais pas te faire de mal. C'est juste un petit réglage de rien du tout. Il y en a pour deux secondes.
Kevin se rapprocha mais une fois arrivé à portée de main artificielle, il se prit une grande claque dans la figure.
— J't'avais prévenu, tête de piaf. Lâche-moi les basques ! Et t'as pas intérêt à recommencer parce que j'te promets qu'tu vas déguster.
Comment faire pour parvenir à immobiliser ce robot, qui faisait tout de même un mètre quatre-vingt dix et avait une force physique cinq fois supérieure à un humain ? D'autant plus que R.U. s'était mis en mouvement et avait entrepris de faire le tour du propriétaire. Il se trouvait maintenant à la salle des commandes, devant des tableaux de bords qui clignotaient, de multiples écrans, des boutons par centaines, des manettes... Si jamais il se mettait à toucher à ça, il risquait de déclencher mille catastrophes. Dans le laboratoire, ce fut la panique. On entendait des cris : « A l'aide ! Au robot ! Au robot ! » Quelqu'un suggéra d'appeler la police ou bien les pompiers vétérinaires qui savaient capturer les gorilles ou les fauves échappés d'un zoo.
Kevin prit son courage à deux mains, mi électroniques – mi organiques, et se précipita dans la salle.
— R.U. ! Ne touche surtout pas aux commandes, tu risques de tout faire sauter !
— Non mais tu me prends pour un bleu, crâne d’œuf ? J'suis mille fois plus intelligent que toi ! Tu crois pt'être que je sais pas à quoi servent tous ces appareils ? Casse-toi ! Fous-moi la paix, je suis chez moi et j'fais c'que j'veux.
Kevin se saisit d'un globulateur thermique à protons d'une douzaine de kilos qui traînait par terre et le lança à bout de bras sur l'androïde qui le reçut en plein dans le dos.
— Aïe ! Putain, tu m'as ruiné l'dos, connard ! Bon sang de bonsoir !Tu vas voir de quel bois j'me chauffe !
Kevin sortit de la salle en courant, poursuivi par le robot enragé qui était bien décidé à lui faire sa fête.
Un peu plus loin dans un couloir, Mrs Jones, la femme de ménage qui travaillait à l'ancienne dans ce temple technologique futuriste, frottait le sol au savon noir. Quand elle vit Mr Warning débouler à toutes jambes, elle eut à peine le temps de crier : « Attention ! Sol glissant ! » Kevin fit une glissade de plusieurs mètres qui se termina dans un mur. Derrière lui surgit son robot, qui eut la malchance de poser son pied droit en fibre de carbone sur le pain de savon. Sa glissade l'emporta jusqu'à une fenêtre grande ouverte au bout du couloir.
Les fumeurs qui s'intoxiquaient en contrebas sursautèrent en entendant un hurlement en provenance du quatrième étage : « Et meeeeerde ! » avant de voir s'écraser l'androïde dans un grand fracas sur le goudron, à quelques mètres d'eux.
Une douzaine de minutes plus tard, le cadavre encore fumant était entouré de tout le département de cybernétique. Personne ne savait s'il devait pleurer ou crier de joie. La presse ne tarda pas à se rendre sur les lieux pour interviewer Kevin Warning.
— Putain, cet enfoiré a bien failli me zigouiller ! fut la seule déclaration du savant.