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 Instant de vie

À cet instant précis 

Elodie Torrente

Elodie Torrente

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J’ouvre les volets. Le soleil est déjà haut dans le ciel. J’ai écrit jusque tard dans la nuit. Une demi-heure pour me rendre à la réunion du siècle, ça va swinguer. Je joue the CDI aujourd’hui. Depuis le temps qu’ils me le promettent. Avec Catherine en lice, rien n’est gagné. À la moindre de mes erreurs, cette pimbêche aura le poste. Je stresse. J’accélère. Ce n’est pas le moment de faillir.

Dans la rue, pour marcher plus vite, j’enclenche mon MP3. Je choisis la bande originale du film Moulin Rouge. Lyrique, romanesque, enflammé, cet album me galvanise. Je regarde l’heure à ma montre. Mon bus est dans huit minutes. Vite. Allez Isa, lève les jambes et cours.

La guitare andalouse d’El Tango de Roxanne, mon morceau préféré, me porte. Crescendo, je presse le pas au rythme fou des violons et des caisses, dévale les rues de la Butte, bouscule les gens sur le trottoir du boulevard, et transportée par les voix de José Feliciano et d’Ewan McGregor, m’élance pour le traverser. Avec cette musique dans les oreilles, j’ai l’impression d’avoir des ailes.

Pas longtemps.

Mon pied droit glisse.

Ma cheville se tord.

Je tombe de tout mon long sur la chaussée.

Le tango chanté à pleines voix redouble d’intensité. Sonnée, je n’ai pas la force de l’arrêter. Encore moins de me relever. Un pneu stoppe net à quinze centimètres de mon visage.

Noir.

Ma dernière pensée : Je n’ai même pas eu le temps de voir ma vie défiler.

Quand j’émerge, allongée sur un banc, un gars est à côté de moi. Le propriétaire du pneu ? Son regard inquiet me sonde. « Vous allez mieux ? ». Je ferme les yeux. La réunion et Catherine réapparaissent dans mon esprit. Je me lève.
— Merci de m’avoir aidée. Je dois partir.
Il me retient :
— J’ai appelé les secours.
— Pas besoin, je suis en retard. Au revoir, monsieur.

Il attrape mon bras. Son geste est ferme, sa main tendre. Ses lèvres s’approchent de mon oreille. Sa voix grave chuchote : « Peu importe la vitesse à laquelle on court, la mort gagne toujours par une longueur. Soyez vous-même. Vous êtes précieuse. »

Claudicante, je reprends le chemin du bureau. Ses mots résonnent dans ma tête. À l’angle de la rue, deux cents mètres plus loin, je reviens sur mes pas. Le banc est vide. L’homme est parti. Peu importe. Je rentre chez moi. Je ne retournerai pas chez ces voleurs de vie. Ni aujourd’hui, ni jamais. Depuis des années, pour m’extraire de cette immorale précarité, je cours. Il a raison, l’inconnu. À cette cadence infernale, j’offrirai bientôt à la mort une avance encore plus longue.

Revenue dans mon appartement, j’ouvre mon traitement de texte. Je souris. À 3h45, cette nuit, j’ai tapé le mot « fin ». Mon premier roman !

Je me sens bien.

Ma vie démarre à cet instant précis.