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Ma mère ne fait plus de nœud à son mouchoir
Elle ne sait plus où il est
Le cherche pendant des heures
Est-il bleu, rouge, jaune
Exploration sans surprise
Une pince à épiler les souvenirs
Une brosse à cheveux blancs
Un crayon pour écrire les oublis

Ma mère ne fait plus de nœud à son mouchoir
Plus de larme
Inutile de le trouver
Il se perdra dans les limbes
La mémoire s’en est allée
Ailleurs
Dans un pays où l’on ne partage pas ses souvenirs

Ma mère ne fait plus de nœud à son mouchoir
Mais plus loin, la mémoire demeure
Dans l’enfance
Dans cette forêt où elle ramasse du bois
Des fagots de mémoire
Dans la douleur
Sous une pile de draps

Ma mère ne fait plus de nœud à son mouchoir
Elle a la mémoire dans le ventre
La guerre, la faim
La mort des êtres chers
Père, mère, sœur,
Victimes des guerres
La mémoire d’une déchirure
D’une messe d’enterrement
D’un cadeau à noël
Le goût d’un fruit

Ma mère ne fait plus de nœud à son mouchoir
Mais par une grâce inattendue
Le visage de sa mère apparaît
Les yeux perdus dans le sépia
À moins que ce ne soit le visage de sa fille
De sa sœur
Toutes trois aimées
Superposées
Mêlées

Ma mère ne fait plus de nœud à son mouchoir
Quel visage voit-elle ?
Sa mémoire ne lui dit rien
Quel est cet homme sur la photo ?
Ce jour-là, il souriait
L’été il repliait son pantalon pour marcher dans la mer
Il chantait
Près de lui une femme en maillot de bain de laine
Mais ma mère ne reconnait pas la plage
Ni cette femme
Et ne sait pas que cet homme est mort

Ma mère ne fait plus de nœud à son mouchoir
Elle m’a pourtant appris à nouer mes lacets
Appris à ne pas oublier de dire merci
Elle ne dit plus bonjour
À qui
Pourquoi
Ma mère n’a plus une mémoire
Elle a plein de mémoires
Celle du matin à midi
Celle de l’après-midi au goûter
Celle du soir avant le coucher
Ses souvenirs dentelés
Pleins de fils qui se croisent
Pleins de courants d’air

Ma mère ne fait plus de nœud à son mouchoir
Les princesses ne meurent pas
L’été commence en février
Plus de jour de la semaine
Les mois ne servent plus
Les années s’affolent
Les monarchies n’ont plus de roi

Ma mère ne fait plus de nœud à son mouchoir
Moi non plus
Inutile pour l’aimer
Laissez tomber les civilités
Le temps est absent
C’est un théorème
Ma mère ne sourit plus
Parle de moins en moins
Cherche ses mots dans un désert
Se perd dans des dunes vides de sens
Pas d’oasis
Des angoisses
Des caravanes oubliées qui ne transportent rien

Ma mère ne fait plus de nœud à son mouchoir
Ses enfants hurlent dans sa mémoire
Pleurent dans ses émotions
Peut-on faire le deuil d’un être vivant ?
M’a-t-on demandé un avis ?
Ai-je peur ?
De ce regard qui vous cherche sans vous voir
Et ces virevoltes sur un pied pour chercher la vie
Et perdre l’équilibre en découvrant des signes invisibles sur les murs

Ma mère ne fait plus de nœud à son mouchoir
Et je ne pleure pas encore
Elle n’est pas morte.