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 Drame Famille

Yamna avait un rêve 

Marie Wouters

Marie Wouters

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Il est des êtres qui traversent la vie sur la pointe des pieds, sans faire de bruit, sans laisser de traces ; des êtres que personne n’attend, que personne ne pleure. Quand ils sont là, on tolère leur présence. Quand ils s’en vont, ils ne manquent à personne.

Yamna était de ceux-là. Elle partit un matin pour son douar et n’en revint pas. Plusieurs jours s’écoulèrent avant qu’en ville, on commence à s’inquiéter de son absence.

Yamna était la dixième d’une famille de douze enfants. Une famille démunie, privée de tout, qui vivait dans un minuscule hameau perdu dans la campagne marocaine. Elle était la dixième et non la onzième, ni la douzième. C’était là sa malchance. À une place près dans la fratrie, son destin aurait été bien différent.

La petite fille et le petit garçon qui étaient nés après elle avaient tous deux été confiés à une tante en mal d’enfants qui les avait emmenés en France, où elle les avait choyés comme des coqs en pâte. Quand ils revenaient à la ferme, en été, c’étaient de parfaits étrangers. Toujours tirés à quatre épingles, faisant des manières pour marcher dans la boue, pleurant la nuit en se plaignant qu’il faisait trop noir, faisant mille détours le jour pour éviter les vaches dont ils avaient une peur bleue. Ils ne parlaient pas bien l’arabe et personne ne comprenait ce qu’ils disaient. La mère de Yamna disait que ce n’étaient plus ses enfants, que ce n’était plus des Marocains, que ces deux-là ne connaissaient que le confort et la facilité, comme des petits Français.

Yamna avait toujours le cœur serré quand les deux petits venaient les voir. Elle se disait que ça aurait pu être elle, qu’elle aurait pu être donnée à cette riche parente qui lui aurait acheté toutes sortes de belles choses et l’aurait emmenée vivre dans un endroit où les enfants n’avaient pas les pieds pleins de poussière et le visage toujours barbouillé.

Mais Yamna n’avait pas eu cette chance. Elle était restée au douar où on manquait de tout. Enfant, elle n’avait connu que la terre battue et l’odeur des bêtes, la corvée d’eau et le travail aux champs, les loques mille fois reprisées, la bataille quotidienne autour du grand plat pour manger à sa faim. Ah ça ! Quand on était aussi nombreux, il fallait jouer des coudes si on voulait avoir un morceau de viande. On apprenait à manger vite. Très vite. À manger de tout. N’importe quoi. Pourvu qu’on arrive à ingurgiter quelque chose.
La vie à la ferme, c’était un combat permanent pour grappiller le minimum.

Lorsqu’elle avait eu onze ans, son père avait estimé qu’elle était assez grande pour contribuer aux maigres ressources de la famille. Sa mère avait acquiescé. On l’avait placée comme petite bonne dans une riche maison de Casablanca, chez Lalla ‘Aïcha.

Une vie de travail avait alors commencé pour elle, une vie de torchons et de chiffons sales, de mains abîmées par la javel, de pieds crevassés par les longues heures debout. Son père venait une fois par mois lui rendre visite – et empocher son salaire.

Lalla ‘Aïcha était sans aucun doute une femme de bonne famille ; une femme avec de l’éducation et des bonnes manières, qui ne tarissait pas d’attentions à l’égard de ses invités, qui savait recevoir à la perfection, et corriger ses domestiques comme il se doit. Elle passait ses journées à faire de la broderie tandis qu’elle faisait courir Yamna de tous les côtés. Et quand les vitres n’étaient pas assez nettes, quand le pain n’était pas assez chaud, quand le linge avait pris l’humidité du soir, les insultes pleuvaient. Les gifles aussi parfois.

Les années avaient passé ainsi, à nettoyer, lessiver, gratter, frotter. Yamna avait grandi entre les coups et les serpillères. Elle avait rangé, balayé et lavé d’autres grandes maisons où on se moquait invariablement de sa petite taille et de ses dents disgracieuses. Elles avaient eu d’autres patronnes, d’autres Lalla ‘Aïcha, qui l’avaient bien traitée, parfois. Qui l’avaient battue, souvent.

Malgré tout, Yamna n’avait jamais été mécontente de son sort. Elle pensait souvent à ses sœurs et à ses frères restés à la ferme. À la vie inconfortable qu’ils menaient là-bas, aux efforts qu’ils devaient faire pour aller chercher l’eau, à la bouteille de gaz coiffée d’une mèche qu’ils allumaient le soir pour avoir un peu de lumière, aux jours de pluie où il fallait traverser la cour de la maison les pieds dans la boue pour passer d’une pièce à l’autre. Yamna était plutôt satisfaite de vivre dans des maisons toutes carrelées, avec de l’eau fraîche à volonté, sans efforts, des toilettes où on pouvait aller même la nuit, sans avoir à craindre de sortir, toutes sortes de machines pour faciliter le travail et, comble du bonheur, une télévision dans le salon.

La télévision, ça c’était sa passion. Elle était prête à tout pour parvenir à voler quelques images par-ci, par-là. Elle mettait un temps fou à ranger les fauteuils, à balayer le tapis, les yeux rivés sur l’écran. Chanteuses berbères et libanaises, films égyptiens en noir et blanc, reportages sur des régions du Maroc dont elle ne savait rien et dont elle avait du mal à croire qu’elles faisaient bien partie du même pays. Elle buvait littéralement tout ce qui passait.

Tout comme elle buvait, avalait, dévorait tout ce qu’il lui était possible de consommer et qui ne risquait pas de manquer à quelqu’un – un reste dans une assiette, une tartine délaissée, un peu de miel au bout du doigt avant de refermer le pot. C’était toujours ça de pris.

La vie s’était écoulée comme ça, de place de bonne en place de bonne.

Aucune demande en mariage n’était venue lui offrir la perspective d’une vie différente et son maigre salaire de femme de ménage ne lui permettrait jamais de se payer un logement. Mais elle avait tenu malgré tout à rester en ville pour y travailler et mettre de l’argent de côté.

Car Yamna avait un rêve. Un rêve qu’elle nourrissait patiemment depuis le jour où elle avait appris que sa mère, en mourant, lui avait légué une petite parcelle de terre. Ce rêve avait des murs et un toit ; et une jolie terrasse où elle recevrait ses visiteurs, les soirs d’été. Un jour, elle aurait assez d’argent pour la faire construire, cette maison. Elle y mettrait tout ce qu’il faut, du carrelage bien propre sur les murs, des robinets, une vraie salle de bain, comme celles qu’elle s’était épuisée à récurer chez les autres, des ampoules électriques et des prises de courant pour vivre comme tout le monde – et même la télévision. Ce ne serait ni la plus grande, ni la plus belle de la région. Ce serait juste la sienne. La sienne, enfin. Le fruit de toute une vie de travail.

Alors Yamna avait économisé, consciencieusement, pendant des années, dirham après dirham. Elle ne gagnait pas grand-chose, mais elle s’efforçait d’en dépenser le moins possible. Son petit pécule avait doucement grossi et cette pensée avaient fini par rendre son travail plus supportable.

À l’approche de la quarantaine, Yamna, fatiguée, avait demandé à l’une de ses cousines de la prendre chez elle. Elle lui donnerait un coup de main pour les corvées. Elle lui ferait la vaisselle et le sol, plierait son linge, ferait ses courses, laverait ses tapis et ses couvertures. Elle lui ferait tout ce qu’elle voudrait en échange d’un toit et d’un peu de bienveillance. Yamna voulait souffler un peu, poser ses bagages dans une maison où elle ne serait pas insignifiante, où on lui témoignerait un peu de considération, sinon pour elle-même, au moins pour le lien de parenté qui les unissait. Elle s’était dit qu’il valait mieux faire la boniche chez des proches, qu’au moins, à défaut d’être chez elle, elle y serait bien traitée.

Et elle ne s’était pas trompée. Latifa, sa cousine, avait été bonne pour elle. Elle l’avait accueillie dans son foyer, l’avait logée et nourrie, et lui avait même trouvé plusieurs ménages à faire dans l’immeuble pour qu’elle puisse gagner quelques sous. Elle l’avait imposée à son mari, Omar, et à ses fils, en disant qu’elle avait besoin d’aide et qu’il valait mieux prendre quelqu’un de la famille plutôt qu’une totale étrangère. Omar n’avait pas discuté, espérant qu’avec de la compagnie à la maison, Latifa serait moins derrière lui et oublierait de lui demander des comptes pour ses sorties tardives et ses absences répétées. Les trois enfants n’avaient pas eu leur mot à dire. Ils n’avaient pas beaucoup aimé se retrouver avec cette drôle de petite bonne femme aux dents de lapin sur le dos, mais Latifa ne leur avait pas laissé le choix. Yamna faisait partie de la famille, hchouma  !

La vie s’était organisée ainsi, Latifa toujours prête à défendre sa cousine, Omar prenant bien soin de l’ignorer, les enfants s’employant à se moquer d’elle et à la faire enrager dès que leur mère avait le dos tourné. Ils lui menaient la vie dure, mais Yamna courbait le dos, laissait glisser les quolibets et les insultes. Peu lui importait. C’était le prix à payer pour profiter encore un peu du confort de la ville et continuer à mettre de l’argent de côté.

Mais la situation était devenue de plus en plus difficile à mesure que les trois garçons avaient grandi. Ils avaient de moins en moins toléré la présence de Yamna dans leur espace et s’étaient acharnés à lui faire mauvais coup sur mauvais coup. Ils n’étaient jamais à court d’idées. L’un d’eux avait fini par faire croire à sa mère que Yamna lui avait volé de l’argent. Latifa avait dû se résoudre à lui demander de partir. Elle lui avait dit d’aller chez son frère, Saïd, qui avait une grande maison dans la périphérie de Casablanca. Lui et sa femme, Rahma, étaient connus pour leur bonté. Ils accepteraient de l’héberger quelques temps.

C’est ce qu’elle avait fait. Elle avait trouvé des ménages à faire dans le quartier de Rahma et Saïd, puis avait rassemblé le peu d’affaires qu’elle possédait, la besace dans laquelle elle rangeait ses économies et s’était invitée chez eux. Ils n’avaient rien dit. Ils n’aimaient pas beaucoup ses manières rudes et son rire gras de paysanne, mais pour rien au monde ils ne l’auraient laissée à la rue. Rahma lui avait donné une couverture et lui avait indiqué le salon dans lequel elle pouvait dormir. Elle avait mangé à leur table en échange d’un petit coup de main à la cuisine. Et elle avait continué à travailler pour faire grossir son petit pécule.

Cette année-là, l’Aïd tombait en novembre, un mercredi. Le temps était gris et pluvieux. Les murs dégoulinaient d’humidité. La veille de la fête, Yamna s’était mise en route pour la ferme familiale où elle avait coutume de passer ces quelques jours de réjouissances. Rahma avait bien remarqué qu’elle toussait un peu quand elle lui avait dit au revoir, ce matin-là, mais elle ne s’en était pas inquiétée. Avec ce temps, tout le monde était malade.

L’Aïd était passée. Les enfants de Rahma et Saïd étaient rentrés chez eux. Il ne resta bientôt plus rien des moutons sacrifiés.

Lundi arriva et Yamna n’était toujours pas revenue.

Pourtant, Rahma était sûre qu’elle travaillait le lundi matin. Elle essaya de la joindre, mais son portable ne répondait pas. Elle appela alors Latifa qui lui apprit la nouvelle.

Yamna était morte le jour de l’Aïd. On l’avait enterrée jeudi matin.

Quand les neveux de Yamna se présentèrent chez Rahma et Saïd la semaine suivante pour récupérer les misérables affaires de leur tante, les yeux pleins de larmes de circonstances, ils trouvèrent la fameuse besace sous une pile de linge. Ils comprirent très vite de quoi il s’agissait et prirent grand soin de ne pas l’ouvrir avant d’être rentrés à la ferme.

Une fois derrière leurs murs, à l’abri des regards, ils rassemblèrent tous les membres de la famille – frères et sœurs, neveux et nièces – et partagèrent équitablement le trésor que Yamna avait amassé pièce par pièce tout au long de sa vie. Puis, ils se dispersèrent, chacun avec sa précieuse part, et se mirent en devoir d’aller la dépenser.

On mangea copieusement au douar, cette semaine-là.