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 Instant de vie Romance

Voix intérieures 

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— Dépêche-toi. Tu rêvasses. Ce n’est pas vraiment le moment, tu ne crois pas ? L’heure avance.
— Ce n’est pas grave. Le temps est ce qu’on en fait. Rêver n’est pas le perdre. Les yeux dans le vague, on ne voit que l’essentiel. Le reste est flou. Tout ce qui m’encombre. En arrière-plan.
— Coiffe-toi. Coince ta mèche rebelle. Tu ne vas quand même pas être en retard aujourd’hui. À moitié habillée.
— Il adore ma mèche rebelle. Mes cheveux en bataille. Mes vieux tee-shirts. Sur les photos, on est souvent habillés de la même manière. Jean délavé. Petit blouson. Même style de vie, aussi. Deux trentenaires en roue libre. Célibataires. Et ravis de l’être. Qu’est-ce qui nous a pris ?
— Il y a un moment pour tout. L’horloge tourne. On change. On a d’autres besoins. D’autres envies. Il faut faire son nid. Se poser. Préparer l’avenir.
— Qu’est-ce que tu radotes ? Je me fous de l’avenir. Des plans épargne. Des économies. Moi, ce que j’aime, ce sont nos balades improvisées, la nuit. Nos fous rires dans les rues silencieuses. Nos baisers sans fin sous les feux rouges. Nos mains qui se cherchent et qui nous brûlent. Nos retours précipités sous la couette complice. Le café du matin. Les petits mots sur le frigo.
— Et tu crois que ça va remplir toute ta vie ? Que vous allez roucouler comme ça cinquante ans ? Que ça va suffire ? Ma pauvre fille. Dix ans d’âge mental. Un petit oiseau sur la branche. Qui s’envole à tous les vents. Arrête ! Ce n’est pas ça, vivre à deux. Pas seulement, en tout cas. Il faut apprivoiser le quotidien. Faire des concessions. Nécessaires.
— Je ne vois pas pourquoi. C’est même débile, ce que tu racontes. Pourquoi faudrait-il changer de comportement pour arriver à vivre ensemble ? Pourquoi transformer ce qui lui a plu par-dessus tout ? Ce qui l’a étonné. Séduit. Mes vêtements en vrac dans la salle de bains mais mon bureau rangé au cordeau. Mes grignotages permanents. Mes chants sous le casque en passant l’aspirateur. Mes petites manies. En face des siennes. Qui me surprennent. Qui lui appartiennent. Comme des empreintes. Ses traces à côté des miennes.
— Toujours dans l’exagération ! Qui t’a demandé de tout gommer ? Mais enfin, par la force des choses, il y aura fusion. Il y aura mise en veilleuse de certaines habitudes. Et d’autres qui naîtront. Tu verras bien. Il faudra composer. C’est un challenge. Cela devrait te plaire.
— Mouais. Pas sûr. Je n’aimerais pas trop qu’il ait un droit de regard sur mes sorties. Avec commentaires. Ou pire, silences réprobateurs. La pression d’une tristesse soupçonneuse. Les reproches d’une sorte de propriétaire. L’horreur.
— N’importe quoi. Tu ne vas pas faire la java sans lui et lui en vouloir d’être jaloux ? Ni le voir accepter sans état d’âme que tu boives un verre avec un collègue particulièrement séduisant ? Ou partir en week-end seule parce que tu n’as envie de voir personne ?
— Ben, si. C’est ce que je fais. Ce que nous faisons. En toute bonne conscience. Sans penser à mal. Sans triche. Sans tromperie. Juste parce que nous sommes libres. Que nous sommes deux. Différents et si proches. Avec le plaisir de se retrouver. De se surprendre. De vouloir se plaire. De continuer à se regarder. À se voir.
— Peux-tu accélérer le mouvement au lieu de dire des bêtises ? Remonte ta fermeture Éclair, doucement. Tiens-toi droite. Laisse tes bretelles tranquilles. Tu aurais dû mettre tes collants avant. Du calme. Si tu tires comme ça, c’est la maille assurée. Il va falloir apprendre à composer. C’est pas gagné. Avec ton caractère. Il va falloir mettre de l’eau dans ton vin. Accepter les autres. Sa famille.
— Mais j’accepte les autres ! Bien sûr. Mais pas tout le temps. Pas forcément. Quand j’en ai envie. Pas par obligation. Les dimanches en famille, ça, d’entrée, c’est non. Et puis, les fêtes… Noël, le jour de l’An, les cadeaux. C’est sympa, oui, mais chez moi. Chez lui, je ne sais pas. Et franchement, sa mère, bof. Je l’ai rencontrée souvent, déjà. Sans conviction. De sa part comme de la mienne. Pas d’attirance. Pourquoi devrait-on se forcer ? Se sourire de façon crispée ? On va finir par se détester. C’est mieux qu’il gère comme d’habitude sa famille. Et que je la voie de temps en temps. Avec plaisir et sans contrainte.
— Tu es une drôle de fille. Il va falloir devenir une femme. Une mère, peut-être. Et arrêter de ne penser qu’à ta vie professionnelle. Trente et un ans. Tu t’es bien débrouillée. Tu gagnes bien ta vie. Mais à quel prix ! Toujours dans la lutte, pour rester dans la course. Un mi-temps, ça devrait suffire. Il gagne très bien sa vie, ton Roméo. Enfile tes chaussures. Tu aurais pu mettre un peu de vernis. Serre les lanières. Des chaussures à talons, ça ne s’enfile pas comme des pantoufles.
— Je n’aime pas ce qui m’enferme, tu le sais, non ? Que ce soit des chaussures ou une vie étriquée. Programmée. Quant à mon boulot, alors là, tu rêves. Il le prendra, lui, le mi-temps, s’il veut. Mais moi, non. J’aime mon urgence. Les responsabilités que j’assume. Mon salaire. Mon compte en banque. Souvent à marée basse, mais à moi. Que je gère comme je l’entends. Et je n’aimerais pas du tout qu’on y fourre son nez. Pas du tout. Mais je ne suis pas contre l’ouverture d’un autre compte. Commun. Où chacun verserait la même somme chaque mois. À voir.
— Qui parle de t’enfermer ? Tu peux accorder ta confiance à l’homme que tu aimes, non ? Décider ensemble, c’est une forme de maturité. On doit avancer des arguments. Convaincre. Se disputer un peu. Parfois renoncer. Cela n’empêche pas les câlins. Ni le bonheur.
— Tu vas me faire pleurer. C’est du grand n’importe quoi. Ta conception rosâtre du bonheur. À deux tout le temps. Les ailes rognées. À faire des choix par défaut. Tièdes. À composer avec les envies de l’autre. À en oublier les siennes. À ne plus être soi-même. Et commencer à en vouloir à l’autre. Qu’on ne reconnaît plus. Mais qui est cette personne qui me bouffe la vie ? Qui rétrécit mon horizon. De quel droit ? Quel gâchis !
— Tu veux finir seule ? Avec ta liberté en écharpe. Ta crainte de changer tes habitudes, finalement. Tu vas me faire le plaisir de te taire. Après tout, tu as accepté tout ce scénario. Comme un jeu, on dirait. Mais c’est du sérieux, ma petite. Lève-toi. Marche un peu. Oui, à petits pas. Pas à grandes embardées, comme à ton habitude. Bon, maquillage, maintenant. Un peu serrée dans ta robe, à mon avis. Tu as fait un choix trop rapide. Il faut descendre, maintenant. Tu as trois siècles de retard, là. Hop ! dans la voiture.

— Où est-il ? J’ai besoin de lui. Est-ce qu’il vit la même chose que moi ? La même galère. Dans quoi on s’est fourrés ? Dans quel piège ? Que je voudrais l’entendre ! Hier, chez moi, on a ri comme des fous. En buvant des bières. En mangeant des bonbons. Inconscients. Parlant de New York. De Londres. Où on voudrait aller. Ensemble. Et puis de nos copains communs. Qui commencent à être nombreux. On s’est tus aussi. On s’est beaucoup regardés. Et on a fait la liste de ce qui nous plaisait chez l’autre. Quand il est reparti chez lui pour cette dernière nuit, il m’a laissé sa liste.
— Tu vois, il est là. Beau gosse. Un peu tendu. Avec une sorte de solennité dans le regard. Sa mère à côté. Qui te regarde avancer. Qui te jauge un peu, sans doute. Il faut la comprendre. C’est dans l’ordre des choses. Vous allez porter le même nom. Celui de tes enfants, bientôt. La continuité du clan.
— J’ai envie de vomir. Où sont mes parents ? Pourquoi rient-ils bêtement ? Qui sont tous ces gens ?
— Calme-toi. Il est là. Tout près.
— Drôle de parfum. Pas celui que je connais. Que j’aime. Drôle de sourire. Pas celui que je connais. Je ne l’aime pas trop. Un peu protecteur. Un peu suffisant. Déjà chef de famille.
— Tu te fais des films. Arrête. C’est ton amour. Il t’apporte le vent du large. Il t’offre le ciel. La plage. Des livres. Une énergie rare.

— Tu es prête ?
— Je ne sais pas.
— La porte s’ouvre.
— La cage se referme.
— Assieds-toi.
— Je préfère rester debout.
— Il te fait l’honneur de te donner son nom.
— Je préfère garder le mien.
— Ressaisis-toi…

— Qu’est-ce qui était écrit sur sa liste ? En majuscules. Rappelle-toi.
— Ah, oui : « Je t’aime parce que, quand je te regarde, je vois dans tes yeux verts des reflets changeants et imprévisibles. Des vagues et des remous. Des promesses de voyages. Des braises. Une flamme dangereuse mais irrésistible. Celle de ton absolue liberté. Qui m’éclaire. Qu’il va falloir que tu m’apprennes. » Comme tu le voudras.


— Mademoiselle Louisa Allegrini, voulez-vous prendre pour époux Marc Allarian, ici présent ?
— Non.