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121 voix


Jacques Duval conduit. Jacques Duval, quand il conduit, n’aime guère parler. Le fait de parler nuit à sa concentration. Or, quand on conduit, il faut se concentrer.
Du coup, Catherine Duval, assise à la place du passager, se tait aussi. Elle aimerait bien parler, elle, histoire de passer le temps, mais des années de vie commune lui ont enseigné qu’il ne faut pas déranger Jacques Duval quand il conduit. Elle est lasse de contempler le paysage sans vie que longe l’autoroute. Alors, elle plonge ses pensées dans le futur. Le futur proche, quand ils seront arrivés. Elle imagine chaque détail de la maison qu’ils ont louée pour les vacances. Peut-être une maison de pierre avec de la vigne vierge et des rosiers grimpants. Une table en fer forgé posée sur la pelouse. Le matin, c’est là qu’ils prendront le petit déjeuner avec les enfants. Comme dans les publicités. Elle sait déjà que la réalité la décevra.
Chaque année, les Duval louent une maison de vacances pendant quinze jours dans le Midi. Une maison différente dans un endroit différent, mais toujours dans le Midi. Et chaque année, quelque chose déçoit Catherine : la maison, l’endroit, les voisins, les commerçants, le temps… Elle sait déjà qu’elle se plaindra. Pas tout le temps, non. Mais assez souvent pour que son mari lui dise : « L’an prochain, on reste à la maison. » Pourtant, chaque année ils repartent. Toujours dans le Midi.
À l’arrière de la voiture, il y a deux enfants : Claude et Marie Duval. Neuf et douze ans. Ils sont contents de partir en vacances. Ailleurs, c’est toujours mieux qu’à la maison, même si leur mère prétend le contraire. Ils imaginent ce qu’ils vont faire, discutent, parlent de la chambre qu’ils vont partager et se disputent déjà pour avoir le lit du haut. La mère intervient, rappelant aux enfants qu’elle n’est pas sûre que les lits soient superposés. Ce seront peut-être des lits jumeaux. Dans ce cas, Claude veut le lit près de la porte, sa sœur aussi. Il pince son avant-bras d’un geste rapide et sûr. Elle se met à hurler. La main de Jacques Duval se crispe imperceptiblement sur le volant. Alors la mère assène l’argument suprême : « Taisez-vous, votre père conduit. » C’est sans réplique.
Catherine Duval s’en veut d’avoir oublié de demander à la propriétaire s’il y avait des commerces à proximité de la maison. Pour ce soir elle a tout prévu, mais demain il faudra acheter du pain, de la viande, des fruits frais… du melon ! Tiens, c’est une bonne idée d’acheter du melon. Ça fait vacances, de manger du melon ! C’est frais, ça sent l’été, et puis c’est si vite prêt. C’est décidé : demain, elle achètera du melon… Enfin… à condition qu’il y ait des commerces à proximité.

Jacques Duval conduit. À l’arrière, les enfants s’ennuient. Voilà trois heures qu’ils sont sur l’autoroute. Leur père n’aime pas s’arrêter. Une pause rapide à midi pour se restaurer, un arrêt supplémentaire consenti en cas de besoin pressant. C’est tout. Dès qu’il prend la route, Jacques Duval est pressé d’arriver. La veille, il a vidangé la voiture, vérifié la pression des pneus, fait le plein d’essence et installé les bagages. Délicate opération, l’installation des bagages. Tout doit rentrer dans le coffre. Même la télé portative qui, chaque année, part en vacances avec eux. Tout est organisé et minuté, car Jacques Duval n’aime pas perdre de temps. C’est à la sortie de l’autoroute que les vacances commencent. Pas avant.
Vitesse de croisière : cent trente kilomètres heure, tous les voyants sont éteints, pas de bruit suspect. Il pense qu’il a bien fait d’acheter cette voiture. Pourtant, la couleur ne plaisait pas à sa femme. Heureusement qu’il ne s’arrête pas à ce genre de détail, lui.
Les enfants décident de jouer à compter les voitures : les bleues pour Marie et les rouges pour Claude. Le premier qui atteindra dix aura gagné. Au bout de quelques minutes, personne n’a encore ouvert le score.
— Ça, c’est drôlement bizarre, constate le garçon, il n’y a pas de voitures, sur cette autoroute.
— C’est vrai, surenchérit la mère, d’autant plus bizarre que nous sommes le 31 juillet. La radio a annoncé une journée rouge, peut-être même noire, je ne sais plus. Ils disent vraiment n’importe quoi !
Oubliant momentanément les commerces et les tranches de melon, Catherine Duval regarde attentivement autour d’elle.
— Il n’y a vraiment personne. Chéri, tu as remarqué que nous sommes seuls sur l’autoroute ?
— Hum ?
Jacques Duval est en train de calculer combien consomme sa voiture à cent trente kilomètres heure. Six litres aux cent, c’est vraiment peu, il a décidément bien fait d’acheter cette voiture. Dire que sa femme a essayé de l’en dissuader uniquement parce qu’elle n’aimait pas la couleur ! Il a bien remarqué que son épouse lui parlait mais il est bien, là, enfermé dans son silence, les yeux fixés sur la route. Le « hum » qu’il a émis quelques instants plus tôt est juste destiné à gagner un peu de temps.
— Je dis qu’il n’y a personne à part nous sur l’autoroute, insiste Catherine Duval.
— C’est vrai, constate son mari, il n’y a personne. C’est étrange, en effet.
— Hé, une voiture bleue qui nous double ! crie Marie. Un point pour moi !
— Tu vois bien que nous ne sommes pas seuls, dit le père.
— Une seule voiture en dix minutes, c’est tout de même peu pour un jour de départ en vacances. Il y a quelque chose d’anormal.
La mère scrute l’autoroute vide d’un air inquiet.
— Peut-être que la Troisième Guerre mondiale est déclarée, et qu’on est les seuls à ne pas le savoir, propose le fils.
— Ouais ! Peut-être même qu’une bombe nucléaire a déjà explosé ! ajoute la fille.
— Mets la radio ! ordonne Catherine Duval à son mari avec une autorité inhabituelle.

Jacques Duval déteste écouter la radio quand il conduit. Question de concentration. Pour une fois, il s’exécute sans broncher. Lui aussi commence à être vaguement inquiet. Il allume donc l’autoradio, un appareil sophistiqué que sa femme et ses enfants lui ont offert pour la fête des Pères. Seul un vague grésillement rompt le silence qui, depuis quelques instants, s’est installé dans la voiture. Il le met en recherche automatique. Toujours rien.
— On ne capte aucune radio ? demande sa femme d’une voix un peu plus aiguë qu’à l’ordinaire.
— Non, je dois reconnaître que tout ça est un peu bizarre, en effet.
Le chef de famille s’applique à garder une voix naturelle.
— Peut-être que la présence d’une chaîne montagneuse nous empêche de capter les stations.
Catherine regarde autour d’elle. Il n’y a pas plus de montagnes dans le paysage que de voitures sur l’autoroute.
— Maman, j’ai peur, dit la fille d’une petite voix.
— C’est bien les filles, ça ! se moque le garçon. Un truc qui cloche, et c’est mort de trouille !
— T’as pas peur, toi ? Dis-le que t’as pas peur !
— Bien sûr que j’ai pas peur. Papa non plus, il a pas peur. Pas vrai, Papa ?
— Évidemment ! De quoi aurais-je peur ? L’autoradio doit avoir un problème, c’est tout.
— Au prix où on l’a payé !
Le retour à des détails plus terre à terre a rendu à Catherine Duval sa voix normale.
— De toute façon, il est garanti deux ans ! Enfin, tout ça n’explique pas qu’il n’y ait personne sur l’autoroute.
— Cesse donc de t’inquiéter. Peut-être que les camionneurs ont bloqué l’autoroute, juste après notre passage ! Ou les agriculteurs, ou les pêcheurs, ou les intermittents du spectacle. Que sais-je encore…
— Ça, tu vois, je n’y avais pas pensé, concède sa femme. Dans ce cas, on a vraiment eu de la chance de passer avant.
— Tu vois bien qu’à toute situation on peut trouver une explication ! Bon, vérifie sur la carte le numéro et le nom de la sortie que je dois prendre.
— Sortie numéro 5, Marmande.
Elle connaît son texte par cœur. Avant de partir, elle a bien étudié la carte Michelin, car c’est à elle qu’incombe la lourde tâche de guider Jacques Duval quand il part en vacances. Et Jacques Duval n’aime pas perdre de temps.
— Ça ne devrait plus tarder ! Ça fait un moment que j’ai dépassé la sortie numéro 4.
— Oui, ça fait même un sacré bon moment qu’on n’a plus vu de sorties, remarque la fille.
— Sans doute les constructeurs de l’autoroute n’ont-ils pas jugé utile de faire beaucoup de sorties sur ce tronçon, affirme le père, pour qui toute situation doit avoir une explication.
— S’ils ont fait pareil pour les entrées, c’est pas étonnant qu’il y ait personne, ajoute Claude, le fils.

Jacques Duval conduit. Seul sur l’autoroute. Pas de sortie en vue. Un drôle de silence s’est installé dans la voiture. Chacun attend, attend le panneau « Sortie no 5 : Marmande ». Mais le panneau n’apparaît pas, et l’autoroute déserte semble s’étendre à l’infini.
— C’est pas possible ! Pas possible !
La voix de Catherine Duval tend dangereusement vers les aigus.
— Je suis sûr que tu as dû faire une bêtise en nous guidant.
En cas de problèmes, Jacques Duval aime bien trouver des responsables. C’est là un rôle que joue généralement plutôt bien Catherine Duval, mais il y a des limites à tout.
— Qu’est-ce que tu racontes ? On suit la même autoroute depuis qu’on est partis. J’ai pas pu me tromper ! C’est pas possible, pas possible, c’est un cauchemar !
Elle jette rageusement la carte Michelin sur les genoux de son mari. Les enfants ne reconnaissent plus leur mère. À l’arrière, Marie commence à pleurnicher en triturant un vieux lapin rose en tissu délavé.
— Calme-toi, ordonne le chef de famille. Moi non plus, je ne comprends pas bien ce qu’il se passe, mais dans tous les cas, ça ne sert à rien de s’énerver. Tu vas juste affoler les enfants ! On va, on va… Tiens, on va chanter ! Qui connaît une chanson ?
Les enfants se jettent un regard inquiet. Si leur père propose de chanter, c’est que la situation est vraiment grave !

Jacques Duval conduit. Plus personne ne chante dans la voiture. Tout le répertoire classique y est passé, de Vive le vent à la Mère Michel, mais, quand le petit Claude a cru bon de chanter « un kilomètre en voiture, ça use, ça use », le père s’est carrément fâché.
Et il est toujours seul sur l’autoroute. Il serait presque étonné, maintenant, s’il voyait une sortie ! La main de son épouse serre convulsivement son bras. Elle se tait pour ne pas effrayer les enfants, mais la pression de sa main transmet à son mari tout le poids de son désarroi.
Jacques Duval est dépassé. Il ne sait plus dans quel sens il doit s’ordonner de penser. Il est parti ce matin, il a bien roulé, voilà une heure qu’il aurait dû quitter l’autoroute. Or il est toujours sur l’autoroute, sur une autoroute déserte, où il est contraint de rester en l’absence de toute sortie. Voilà les données. Jacques Duval est informaticien. Son esprit d’analyse fait l’admiration de ses collègues. Il sent perler sur son front des petites gouttes glacées comme cet hiver, quand il a eu quarante de fièvre et qu’il a dû prendre deux jours d’arrêt maladie.
— J’ai une idée, s’exclame soudain Catherine, ton téléphone portable !
— Quoi mon téléphone portable ?
— Hé bien, appelle la police, les ponts et chaussées, les pompiers, n’importe qui…
Il extirpe le téléphone de la boîte à gants. Pas de couverture réseau.
— Sortons de la voiture, propose Marie. À pied, on peut sortir de l’autoroute ! On finira bien par trouver des gens !
Le père réfléchit à la proposition.
— Non, ce serait dangereux ! Dans la voiture, on a des provisions, des vêtements, de quoi tenir. Rien ne nous dit qu’il y a des habitations près d’ici. Non, ce n’est pas une bonne idée ! Du moins, pas dans l’immédiat.
Jacques Duval regarde les arbres qui bordent l’autoroute.
— Dans ce monde de fous, comment savoir ce qu’il y a derrière…
— On fait quoi, alors ? demande le fils.
— J’en sais rien, avoue le chef de famille d’une voix méconnaissable. J’ai l’impression qu’on est… prisonniers de l’autoroute.
Il lui en coûte de dire une chose pareille. C’est un homme rationnel. Sa femme le regarde d’un air égaré. Dire qu’il était si heureux, tout à l’heure, dans sa nouvelle auto ! Et le voilà plongé dans un monde absurde où rien ne semble avoir d’existence hormis ce long ruban d’asphalte destiné à permettre aux hommes d’aller plus vite d’un endroit à un autre. Et ce ruban, soudain, semble n’avoir d’autre fin que lui-même. Comme un serpent facétieux qui se mordrait la queue. Le voilà face à une situation à laquelle il ne trouve aucune explication. Jacques Duval est glacé. Paralysé. Court-circuité. Le voyant d’essence s’allume.
— Nous allons bientôt être à court de carburant, annonce-t-il d’un ton presque anodin, comme si un problème concret dans un monde absurde était somme toute un élément rassurant.

Jacques Duval conduit. Il se dit qu’il dort et qu’il va finir par se réveiller. Assise à la place du passager, Catherine est statufiée. Sa tête n’est plus qu’un énorme et douloureux bourdonnement. Elle a trop mal pour penser encore.
— Là ! Une station ! s’exclame le fils.
— Bon Dieu ! Le petit a raison !
— On est sauvés ! crie Marie.
Le monde des humains a refait son apparition. Avec ses panneaux et ses pompes à essence ! Comme de l’eau et des palmiers dans le désert. La famille Duval a trouvé son oasis ! Le chef de famille s’arrête.
Aucun signe de vie à l’extérieur. Ni pompiste ni clients. Seulement quatre pompes à essence fonctionnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ils fouillent chaque recoin de la station. Rien ! Pas la plus petite trace d’un être humain ! Quatre pompes à essence et un téléphone qui n’a pas de tonalité. Il y a bien une boutique vitrée avec son lot de sandwiches et de boissons fraîches, mais la porte est verrouillée et les lumières sont éteintes. Le père force sur la poignée en demandant s’il y a quelqu’un, mais il sait déjà qu’on ne lui répondra pas. Ils sont seuls. Plus seuls que jamais.
Jacques Duval va aux toilettes. Plus tard, il gifle sa femme. En quinze ans de mariage, cela n’était jamais arrivé. Mais elle est en proie à une véritable crise d’hystérie. Maintenant, elle pleure, assise à même le sol. Blottie contre elle, sa fille pleure aussi. Le fils, debout à côté du père, attend la suite des événements en agitant un yo-yo.
Le chef de famille est perdu. Son esprit est capable d’analyser de multiples données. Mais là… il est plongé dans une situation pour laquelle il n’a pas été programmé. Il sort sa carte bleue et fait le plein d’essence. Il prend le bras de son épouse et la contraint, avec douceur, à regagner la voiture. Il s’assied à la place du conducteur. Que faire ? Attendre ? Partir à pied en direction de la forêt ? Les autres le regardent, ils attendent de lui qu’il trouve la solution.
Il redémarre, et la voiture s’engage sur l’autoroute. Inutile de regarder dans le rétroviseur s’il doit laisser la priorité à un autre véhicule. Il le fait pourtant, par habitude. Bien sûr, il n’y a personne. Pour la première fois depuis bien des années, il a envie de pleurer.

Jacques Duval conduit. Il ne sait plus où il se trouve. Voilà des heures qu’il roule. La nuit aurait dû tomber. Mais ce n’est pas le cas. Tout le paysage semble baigné d’une étrange lumière électrique qui, plus que jamais, lui donne un sentiment d’irréalité. Il n’y a plus que ce long ruban d’asphalte brodé de barrières d’acier. Il devine, il sent, il sait qu’il ne trouvera jamais la sortie Marmande. Mais il poursuit sa route, car il ne sait pas quoi faire d’autre. Il attend… de se réveiller ou d’être terrassé par le sommeil. Il ne sait plus. Alors il roule avec l’impression d’être sur un de ces tapis de course que les gens utilisent quand ils veulent faire leur jogging dans leur appartement.
— On est déjà passés là, remarque le fils. La colline, là-bas, je la reconnais. Même que je l’avais remarquée à cause de sa forme bizarre. On dirait une montagne de corn flakes.
— C’est vrai, soutient sa sœur, moi aussi, je l’ai vue.
— Mon Dieu, on tourne en rond, gémit la mère.
L’épouvante a maintenant laissé le pas à une immense lassitude. Un peu plus tard, les Duval repassent devant la même station-service. Ils ne s’arrêtent même pas. Ils tournent en rond avec résignation, puisque tel est leur destin.
Catherine Duval a pris trois calmants, elle est affalée sur la place du passager, dans un état semi-comateux. À l’arrière, les enfants se taisent. Le lapin rose est mouillé de salive et de larmes mêlées.
Jacques Duval s’accroche à son volant comme le naufragé à la planche de bois qui lui permet de ne pas sombrer dans les flots. Il se dit qu’il faudrait qu’il s’arrête, qu’ils quittent l’autoroute à pied comme l’a suggéré sa fille tout à l’heure, mais il a peur, peur de quitter cette illusoire protection qu’est l’habitacle de la voiture. Il sait pourtant qu’il ne va pas pouvoir continuer indéfiniment à rouler, il sait qu’approche le moment où il va falloir oser sortir de la voiture et aller voir, là-bas, derrière les arbres, si le monde, le monde normal, le monde qu’il connaît, le monde avec des gens et des téléphones qui marchent est toujours là. Il va leur dire. Ils vont prendre quelques provisions, laisser la voiture sur la bande d’arrêt d’urgence et partir à pied. Au moment où il s’apprête à parler, ils sont doublés par une voiture bleue.
— C’est la même que tout à l’heure ! s’exclame le petit Claude, je reconnais le badge à l’arrière.
Catherine Duval jette à son mari un regard sans expression.
— On va mourir, murmure-t-elle, pour que son mari soit le seul à l’entendre.
— Suis-la, Papa ! hurle Marie. Elle doit bien aller quelque part, cette voiture. C’est notre seule chance d’en sortir !
— Vite, vite, dépêche-toi ! ajoute le fils, tout excité.

Jacques Duval appuie sur l’accélérateur. Ses enfants ont raison. Il faut suivre la voiture bleue ! Faire signe au conducteur. Parler avec un être humain, lui expliquer, lui demander… Ne plus être seuls ! Il faut la suivre, la suivre à tout prix ! Cent cinquante, cent soixante… C’est qu’elle va vite, la voiture bleue ! Cent soixante-dix, cent quatre-vingts ! Jamais Jacques Duval n’a roulé aussi rapidement. Cent quatre-vingt-dix ! Il éprouve une soudaine griserie. Le bruit du moteur, le volant qui vibre sous ses mains. À l’arrière, son fils l’encourage.
— Allez Papa, accroche-toi, tu vas y arriver !
Mais la voiture bleue lui échappe. Il n’est pourtant jamais allé aussi vite. Il est ivre de cette sensation nouvelle pour lui. Il essaie d’accélérer encore. Ses mains sont crispées sur le volant comme si elles voulaient insuffler au moteur plus de puissance encore. Il a l’impression de ne plus faire qu’un avec sa voiture ; les vibrations du moteur se propagent dans son corps et se confondent avec les battements de son propre cœur, il n’aurait jamais cru être capable d’éprouver une telle jouissance. Son sexe commence à se durcir, son sang palpite dans ses tempes, il se sent vivre comme jamais auparavant.
Il n’y a plus d’autoroute, juste un circuit automobile, plus de vacanciers prenant la route au milieu de milliers d’autres. Un champion, un champion qui doit, quel qu’en soit le prix, rattraper cette voiture bleue ! Il frise les deux cents ! Un virage ! Le même que tout à l’heure, pourtant. Il est déjà passé là plusieurs fois. Mais jamais aussi vite ! Il tourne le volant… trop tard, les pneus n’adhèrent plus à la route, la voiture échappe à son contrôle !
Il sent le choc de la barrière d’acier contre son véhicule. Il s’accroche désespérément au volant, mais c’est fini !

La voiture rouge a terminé sa course contre la barrière de l’autoroute. Elle a fait un tonneau et gît maintenant sur l’asphalte, les quatre roues en l’air. La voiture bleue, plus loin, s’est arrêtée aussi.
— C’est toujours pareil, remarque le petit Claude Duval, d’un air résigné, c’est toujours la bleue qui gagne. La rouge, dès que j’accélère trop, elle sort.
Catherine Duval passe la tête dans l’entrebâillement de la porte :
— Mais qu’est-ce que tu fabriques, encore ? Je te cherchais partout. Tu sais bien que c’est aujourd’hui qu’on part en vacances. Ton père est prêt à partir et il a horreur d’attendre !
— Oui, M’man. Je me dépêche.
Le petit Claude se penche sur son circuit électrique. Il ramasse avec un hochement de tête la petite voiture rouge accidentée et la remet en place sur le circuit. À côté de la bleue. Prêtes pour un prochain départ. Il se dépêche, car il sait que son père n’aime pas attendre. Au passage, il mange les corn flakes qu’il avait utilisés pour faire une petite colline.
Quelques instants plus tard, il prend place à côté de sa sœur, Marie, à l’arrière de la voiture rouge que vient d’acheter Jacques Duval. Ce dernier est déjà derrière le volant.
— Tu as bien vérifié la sortie que je devrais prendre ? lance-t-il à sa femme.
— Oui, mon chéri : « Sortie numéro 5. Direction Marmande », récite la mère.
Jacques Duval démarre.