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 Suspense Instant de vie

Villa Porcelaine 

Roxane73

Roxane73

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139 voix

« Le plus bel endroit au monde est celui d’où l’on ne revient pas »


Du moins c’est ce que j’ai retenu, lors d’un cours de français où j’avais oublié de m’endormir.
Le professeur était un petit monsieur à lunettes, aux cheveux gris coiffés à la one again, genre savant fou mais la science en moins. Parce qu’il était souvent à côté de la plaque - voire allumé. Les devoirs qu’il nous collait l’étaient généralement, mais pour une fois l’idée de départ m’avait sonné plutôt juste.
Enfin, avec le recul, disons que ça m’arrangeait.
J’ai eu 14 sur 20 à la rédac. Surtout, le plaisir un peu pervers de voir s’arrondir d’étonnement une bonne dizaine de paires d’yeux quand il s’est fendu de la note et d’un grognement d’encouragement en posant la copie corrigée sur le pupitre.
Le plaisir a été de courte durée.
« Est-ce autobiographique, Moïra ? Pas pompé, au moins ? Je te laisse le bénéfice du doute » a-t-il poursuivi un ton en dessous en se penchant vers moi.
Il avait raison, mais j’avais la trouille. C’aurait été la honte qu’il la lise à haute voix. Parce que s’il avait eu idée de le faire, j’aurais pris cher.
On n’enseigne pas à un vieux singe à faire la grimace. Pas plus qu’on n’apprend la littérature aux cochons.
À la fin du cours, la cloche a sonné. J’ai ramassé mes affaires et les ai fourrées dans mon eastpak. Ai levé mon cul de la chaise pour me précipiter dehors. C’était l’heure de la cantine, et puis, après tant d’émotions j’avais besoin d’air.
Mais je n’ai pas été loin.
« Moïra ! »
« Oui, Monsieur »
« Je confirme, ton devoir est excellent. Valait un 16, mais dans le doute... »
Il s’est interrompu, le temps que la salle se vide.
« Tu l’as écrit seule, au moins ? »
« Ah oui, Monsieur ! »
« Bien, bien... »
Il arborait un drôle d’air de conspirateur gêné aux entournures.
« Moïra... »
« Monsieur ? »
« Puis-je garder ton devoir ? Oh, pas longtemps. Jusqu’à demain, disons ? Tu es surprise mais n’y voie rien d’inquiétant. J’aimerais le relire. Tout simplement »
« Pas de problème, Monsieur. Puisque ça vous dit... »
Je suis sortie de la classe comme si j’avais le diable aux trousses.

***

Le plus bel endroit est celui d’où l’on ne revient pas.
À chacun ses idées.
En tout cas, moi je suis revenue de Villa Porcelaine, et je vous promets que ce n’est pas le plus bel endroit du monde !
Imaginez.
Au bout du bout des terres, je crois n’avoir jamais entendu parler d’une contrée où le vent souffle si fort. Où la pluie, toujours en torrent, accable le malheureux promeneur des jours durant.
L’été sur la plage. Il y a la mer grise qui claque sur le sable. Les chiens qui courent après les mouettes. Le chemin de douanier, qui lui, court derrière la dune parmi les ajoncs. Il y a les terriers de lapins qu’on ne voit jamais, et enfin, le mauve des bruyères.
Et à un jet de pierre, entourée d’un parc rempli d’herbes folles, la maison où je suis née, m’a-t-on dit.
On m’a dit également qu’il y a quatorze ans, la dune était plus haute. La plage, plus large. On n’apercevait pas, à travers le rideau de pins, le vilain bloc en béton de la thalasso. Même si, juste avant la pointe, il y avait déjà le blockhaus.
Quant au cèdre du jardin, il ne devait pas être moins haut. D’ailleurs il abrite toujours, sous ses branches, la niche du chien - sûrement mort - dans un état pitoyable avec son bois décoloré.
J’ai réussi mon coup. Tellement tanné lourdement le gardien qu’il a cédé.
Les clés en poche, je vais me faire une descente Villa Porcelaine.

Difficile de faire plus moche que cette bicoque au toit tordu, aux murs rongés de lichens, à l’allure déglinguée mais prétentieuse avec ses fausses tourelles et sa rampe extérieure en colimaçon.
Je ne sais pas si c’est un souvenir. Il y faisait toujours un froid glacial, même en été. Je me rappelle les pulls que Maman tricotait avec des aiguilles aussi grosses que des bâtons de réglisse. La cheminée où les braises pétaient des étincelles à cause des bûches trop vertes.
Maintenant il n’y a plus de feu dans l’âtre. Juste une terrible odeur de renfermé et de vieux cuir. La véranda est condamnée par une palissade. Seuls les volets laissent passer un minimum la lumière du jour. Quand j’ai pénétré dans la pièce, la trace de mes pas marqua la poussière.
Le silence était si parfait que j’avais l’impression d’avoir franchi le seuil d’une forteresse endormie. D’une masure abandonnée depuis des lustres.
Et c’était le cas.
Au milieu du séjour le canapé garni d’un tissu vaguement imprimé floral protesta sous mon poids. Sur la table basse il faisait assez clair pour distinguer une pile de journaux jaunis, et dans son coin un cheval en plastique fluo, qui bascula lentement, en grinçant à son tour, sans doute dérangé par le courant d’air de ma présence importune.
J’ai traversé le salon en retenant bêtement mon souffle. Au fond à gauche, je me souvenais, il y avait un couloir. Un long corridor aveugle, où le noir était plus noir que noir. J’ai allumé mon portable. Il m’a gratifiée d’un mince faisceau de lumière que j’ai balancé à la manière d’une torche. De part et d’autre, les portes soigneusement fermées avaient l’air de se défendre de toute intrusion.
Je ne me suis pas attardée dans la cuisine où il n’y avait rien à voir. À part un filet d’eau qui croupissait au fond de l’évier où s’empilaient trois verres et une bouteille de soda vide. Et pêle-mêle sur le frigo, des magnets de paquets de céréales périmées depuis longtemps qui faisaient de la résistance.
Mais lorsque j’ai gravi la première marche de l’escalier vermoulu, j’ai eu l’atroce impression que mon cœur se mettait à battre comme si j’avais couru le marathon de New York.
Alors j’ai maudit ma sottise.
Merde, qu’est-ce-qui m’avait pris ? Remuer les vieilles légendes c’est rarement une bonne idée. Elles vous reviennent à la figure tel un boomerang, j’ai lu quelque part. Pourquoi avoir acheté un billet de train en douce ? C’est vraiment pas malin de griller l’équivalent de deux mois d’argent de poche et de trois paquets de clopes pour se pointer chez le boulanger du village, afin d'obtenir la clé d’un endroit que j’essayais de bannir de mes cauchemars !
J’ai arrêté de réfléchir et grimpé toutes les marches.
Arrivée sur le palier, je me suis penchée au-dessus de la rambarde. J’ai écouté le silence. Cru entendre, un court instant, un écho assourdi. Un murmure inquiétant, venant d’en bas. Évidemment je me trompais. Il n’y avait personne.
Il fallait que je me ressaisisse. Assumer jusqu’au bout.
C’est ainsi que je suis entrée dans la « chambre rose »
À cause du sol rose.
Elle était vide.
Livré aux araignées, un rideau de dentelle pendait tristement à la fenêtre. Une lueur sinistre filtrait par les persiennes, révélant les murs couverts d’une tapisserie défraichie, aux personnages de dessin animé d’âge canonique.
Dans la chambre de bébé, tout avait disparu : les poupées et leurs fauteuils en osier. Le coffre à peluches qui débordait...
Même le lit qui berçait.
On devinait cependant la trace de ses pieds en fer forgé sur le parquet.
C’est à ce moment-là que le reste est remonté.
Fatalement.
Ma petite sœur.
Pas pareille que moi.
On me l’avait répété.
Tant et tant.
Elle était si jolie, avec ses boucles dorées.
Je me rappelle... des yeux bleu foncé. Une peau fine et nacrée comme de la porcelaine. Ses joues « vermeilles », prétendait Papa, et son adorable et unique dent. Les petites mains potelées qui dépassaient du berceau lorsqu’en gazouillant elle essayait d’attraper le mobile, en agitant les jambes et les mignons bottons de laine tricotés par Maman.
Ma petite sœur chérie avait toujours faim mais ne criait jamais.
« À l’inverse de toi » grondait régulièrement Maman.
Normal. À six ans, on est censée être grande. Sage et raisonnable. On ne chante pas trop fort la ritournelle pour ne pas réveiller les bébés. On range le bazar de sa chambre. On n’oublie pas de prêter ses jouets mais on ne joue pas avec le couteau à beurre. Pas plus qu’on ne fouine dans les affaires de Papa.
Sinon on est punie.
On va en pension, chez les Sœurs de la Miséricorde.
Ou, très souvent, dans le cagibi !
Un jour d’été, en fin d’après-midi... un jour, après la sieste, Papa a trouvé la porte de la chambre rose ouverte. Des traces de sang dans l’escalier. Le berceau se balançait doucement, comme poussé par un souffle invisible.
Il y eut une battue. Jusqu’au soir.
Je m’étais endormie, transie de froid. Pauvre petit corps brisé, recroquevillé à l’intérieur du blockhaus. Dans le noir, parmi les détritus.
Moi qui savais lire, je n’ai plus parlé.
Cela dura des mois. Au final j’ai échappé à la pension des Sœurs de la Miséricorde. On m’a envoyée dans un centre. J’ai su plus tard que mes parents avaient péri dans un accident peu après l’horrible affaire.
À ma connaissance on n’a jamais élucidé qui l’a commis.
Ce crime gratuit. Sans vol, ni effraction. Avec une lame de rasoir.

En furetant j’ai fini par retrouver les coupures de journaux dans une chemise au fond d’un tiroir du buffet. Sur la photo décolorée j’ai reconnu facilement le grand cèdre du jardin. Assis devant la niche, le chien avait l’air désespéré.
J’en ai fait des lambeaux que j’ai jetés dans la cheminée. À l’aide de mon briquet, j’y ai mis feu.
Je devais me dépêcher. C’était presque l’heure du dernier train.
J’avais hâte de quitter l’endroit le plus affreux du monde.
Je suis partie pour de bon sous une pluie battante, en passant par la grève.

***

L’histoire est finie mais ne s’achève pas là.
J’ai récupéré mon devoir le lendemain comme prévu, avec 2 points en bonus rajoutés à la marge.
Les années ont défilé. Au lycée, j’étais plutôt bonne élève. Il y eut beaucoup de 14. Parfois même, des 16 et des 18.
Grâce à une bourse de mérite, j’ai intégré la Sorbonne.
Je suis devenue écrivain.
Cependant...
On n’apprend pas aux vieux singes à faire la grimace. Celui qui doutait avait vu juste, autrefois.

J’ai vécu je crois en ce lieu. Villa Porcelaine. Je ne sais pas si c’est un souvenir.
Mon souvenir.
Le temps recouvre d’herbes folles la trace des chemins oubliés.
Je ne suis plus jamais retournée Villa Porcelaine, le plus bel endroit du monde.
Pourtant les soirs de tempête me reviennent la grève à la marée montante.
Les mouettes énervées piquant, sous la pluie battante, les goémons mourants sur le rivage.
L’empreinte du sang sur mes mains : un filet écarlate, qu’emporte l’écume.
Villa Porcelaine, où les larmes se sont taries, il n’y a plus de chemin de douanier.
Le temps se charge d’effacer les noms, les visages.
Emportera le vent d’ouest, qui charrie la pluie battante,
l’or des ajoncs,
sur la plage.