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 Nature Instant de vie

Une vocation convaincante. 

Ariane

Ariane

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Le bruit de cette canonnade me terrorise. Mon père m’a dit de me réfugier dans le jardin et j’ai suivi cet ordre sans hésiter. Mon père sait bien que de tous les palais, de toutes les maisons les plus somptueuses, de toutes les villes du monde entier, mon paradis à moi se trouve dans le jardin.
Ah, mes roses ! Assise à califourchon devant les plates-bandes à même le sol, je les contemple sans fin. Leurs petites jambes vertes, leurs fines corolles… Comme tous les matins, je lève les yeux pour vérifier comment se présente le ciel d’aujourd’hui, s’il annonce de la pluie ou du soleil, s’il sera clément pour mes petites compagnes… et vois un boulet déchirer l’air au-dessus de ma tête. Mon Dieu ! Ces Turcs sont-ils donc sans pitié ? Ne respectent-ils rien ? Comment peut-on bombarder notre basilique Sainte-Sophie bien-aimée ?

Hier encore, Constantin, notre empereur, y a réuni la cour, les capitaines de l’armée et tous les habitants de la ville qui le pouvaient pour une dernière messe avant l’ultime bataille. Mahomet II a réuni plus de cent cinquante mille soldats sous nos murailles et nous savons tous qu’aujourd’hui aura lieu l’assaut final. Je ne sais pas, nul ne sait en vérité, si notre ville va résister.
Pourtant, c’est le quatrième assaut. Jusque alors, nos murailles ont tenu bon malgré deux mois de siège et des attaques incessantes. Deux mois que peu à peu, toutes les nuits, toutes les journées sont devenues une caisse de résonance sans fin pour les coups de canon, le bruit des incendies, les gémissements des malades, les enfants qui crient leur ventre vide et leur peur.

Moi aussi, je meurs de peur. Comme mes parents, je suis d’origine grecque. Je n’ai que treize ans, cinq frères et sœurs à protéger, des yeux bleus, le teint blanc et de longs cheveux noirs. Le plus ignare des fantassins ottomans saura tout de suite que nous sommes citoyens de Byzance et notre vie sera terminée.
Contemplant mes roses, je me dis qu’elles seront probablement là bien après moi. Cette pensée me serre le cœur, mais je n’ai plus de larmes à verser. Il n’y a pour le moment qu’elles qui me soutiennent. Elles me regardent et leur silence lumineux m’apaise, leur grâce est si parfaite qu’elles me rappellent qu’il peut y avoir une certaine perfection dans ce monde qui a roulé dans le chaos. Dans la chaleur environnante, je rêve que je suis une goutte d’eau, je glisse entre leurs pétales et vient leur apporter la nourriture dont elles ont besoin. Une fourmi grimpe le long d’une tige. Je l’enlève et l’écrase sans pitié. Une épine a déchiré ma peau mais ce n’est rien, bien sûr, par rapport à ce qui m’attend, nous attend tous. Cette pensée me fait frissonner. Qui prendra soin de mes fleurs après mon entrée au paradis des chrétiens ?
Aujourd’hui, comme tous les jours depuis cinq ans, j’ai suivi à la lettre les consignes de notre jardinier. Beaucoup d’eau le matin, plus rien dès que le soleil est levé et nous inonde de chaleur. Retourner régulièrement la terre pour qu’elle respire. L’hiver, de la paille à leurs pieds pour les protéger. Qu’elles sont jolies ! À cette saison, j’en apporte toutes les semaines un petit bouquet à ma mère. Elle préfère les soieries, je le sais bien, mais elle me sourit chaque fois en prenant le bouquet, me caresse la joue en m’appelant sa petite jardinière et en me serrant contre elle.
Les corolles roses des fleurs, jaunes ou blanches, un peu ondulées, leurs feuilles d’un ovale pur, scintillent dans la lumière claire du matin. Une perd déjà quelques pétales qui jonchent le sol. Je les effleure du doigt pour qu’ils tombent plus vite. C’est la meilleure façon pour que la fleur rejaillisse pleine de sève au printemps prochain. Hélas, je ne serai plus là pour la voir. Le sultan aussi a étendu ses doigts pour nous faire tomber sur le sol. Car c’est tout ce que nous sommes : les pétales d’une immense et magnifique fleur – toute fanée après mille ans d’existence.

Le 20 avril dernier, nos bateaux ont remporté – enfin – une victoire. Ce fut une explosion de joie, nos marins et les soldats génois qui se battent à nos côtés ont dansé ensemble sur les quais. Une joie de courte durée, hélas. On dit qu’à cette nouvelle, le sultan est entré dans une rage folle et a ordonné que ses vaisseaux soient traînés par voie de terre sur des rondins de bois pour passer la colline de Galata et attaquer la ville par la Corne d’Or, là où on l’attendait le moins. On dit qu’il a les yeux jaunes comme les tigres. Qu’il est d’une détermination de fer et d’une cruauté implacable. Qu’adviendra-t-il de nous ? De notre empereur ? De mes parents que j’aime ? De nos serviteurs ? De mes frères et de mes sœurs ? Tous massacrés ? Est-ce là ce qui m’attend ? Qu’ai-je fait pour mériter ce sort terrible ? Pourquoi ne suis-je pas née à une autre époque ? Pourquoi ne suis-je pas née rose ?

En provenance de la porte Saint-Romain, notre point le plus vulnérable, un bruit terrible de détonation, puis de bois, de pierres qui explosent secoue de nouveau le sol. Un silence soudain comme si la ville retenait son souffle. Puis des hurlements retentissent. Je crois qu’ils ont réussi à percer la muraille. Les hurlements sont sans doute ceux des soldats turcs pénétrant enfin dans notre cité. À moins que ce soient ceux de mes compatriotes ? Mes mains tremblent, mais je ne peux m’empêcher de saisir mes petits ciseaux et de couper une tige qui ne porte plus de fleurs. Elle va peu à peu se dessécher. Brunir demain et, dans quelques mois, porter quelques nouveaux boutons. Le vert si pur, si frais, des feuilles me remplit les yeux. Les bruits d’armes, les cris dans une langue que je ne comprends pas se rapprochent. Ça y est ? Si vite ?
La porte de notre enclos vole en éclats.
Je discerne le pantalon bleu, le bonnet de feutre blanc, cet uniforme que nous apercevons souvent de loin et que nous redoutons tous : un janissaire. Je voudrais crier mais je reste saisie de terreur. Il me regarde de ses yeux durs. Son bras se lève, le yatagan argenté brille sous le soleil… Déjà vaincue, déjà morte, je tombe face contre terre, murmurant une dernière prière. Son ombre avance. Une dernière fois, j’étends le bras vers mes plates-bandes dans un geste de protection pour mes fleurs, une dernière fois, mes doigts sentent le velouté des petites feuilles, une épine cachée.
Mais le coup ne vient toujours pas. Un ordre claque. J’entends d’autres pas qui foulent le gravier, puis l’herbe, le soldat qui recule. Le velouté des feuilles est toujours sous mes doigts. Des bras me saisissent, me lèvent sur mes pieds devant celui qui vient d’entrer. Ils doivent tous rire de mon geste dérisoire pour protéger mes plantations ! Pourtant, il ne semble pas moqueur, l’homme en armes devant moi qui me regarde et me jauge. Il est habillé en blanc, sa peau est légèrement brune, son visage porte un fin collier de barbe. Ses yeux jaunes me transpercent. Mon cœur s’arrête… C’est lui, c’est le sultan. L’homme qui a juré notre perte.
Il se tourne, dit quelques mots à un officier qui l’accompagne puis, très vite, en dépit de mes hurlements, le soldat s’empare de moi et, à travers la fumée, les flammes, les décombres, entre deux groupes de fantassins luttant pour un morceau de rue encore debout, une troupe m’emmène vers le port, vers le camp des Turcs.
Dieu m’a fait grâce de la vie. Je Le supplie d’épargner ma famille, aussi. Subitement, s’élève dans ma mémoire la voix de mon père et cette conversation que nous avions eue un soir, quand il était venu inspecter mes protégées. Je me souviens de ce qu’il m’avait dit au sujet de Mahomet II, que sa cruauté allait aux hommes et sa maigre affection, aux jardins.
Est-ce donc là le futur qui s’est décidé pour moi ? Oui, sans doute. Sous d’autres cieux ou dans les parcs de notre ville, quand il l’aura redessinée, je serai pour lui ce que j’aurais tant voulu être pour Constantinople : gardienne de roses.