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Une femme comme les autres Scorpioforleo

EN COMPET'
AUTOMNE 2012
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La télé est magique. Quelle autre activité de l’espèce humaine est capable de rassembler, à un même instant, autant de monde, les yeux rivés dans une même direction, le cerveau disponible pour absorber sons et images venus de cette lucarne que d’aucuns qualifient d’étrange ? Le direct est encore plus magique lorsque, sans filet, animateurs et techniciens jouent, à chaque instant, aux funambules marchant sur un fil si fragile. Et quand en plus tout cela se passe en "primetime", le sublime confine à la magie.

Combien sont-ils ce soir ? Douze millions ? Quinze millions ? Depuis plus d’un an, « On vous aime » cartonne comme rarement une émission de divertissement a cartonné. Et sans même que ce soit Michel Drucker qui l’anime...
« On vous aime ». Un titre ringard mais qui, heureusement, ne préjuge en rien du contenu varié et divertissant de ce programme très familial qui n’enchante pas que les ménagères de moins de 50 ans et les CSP+... De 7 à 107 ans, tous se retrouvent, chaque soir de la semaine, à 19h15, devant leur écran, qu’il soit petit, plat, carré ou en format 16/9, accroché au mur ou posé sur la commode.

La régie commerciale, elle, se frotte les mains chaque soir. A 13 000 euros le spot de 30 secondes juste avant et 20 000 euros pendant l’émission, il y a de quoi...
Ce soir, c’est même le jackpot. Car l’invité est une invitée. Et pas n’importe laquelle ! Prénom : Aurélina. Age : 19 ans. Brune aux yeux verts amande. 1m77 de charme pour 61 kg de douceur. Mensurations : 95-60-92... Elue Miss Bretagne en octobre, Miss France en décembre et Miss Univers neuf mois plus tard... La première Miss Univers française depuis 1953 !
Une plastique de rêve et le cerveau qui va avec, loin des « Je suis contre la faim et pour la paix dans le monde » et des « Je ne m’attendais pas du tout à être élue et je remercie mes parents et ma grande sœur qui m’ont toujours soutenue ». Surtout que ladite grande sœur, elle, depuis les succès de sa cadette, ronge son frein dans sa petite chambre d’étudiante à Montpellier, se demandant encore et toujours « mais pourquoi elle et pas moi ? »

La moitié de la France – les représentants du sexe masculin – est à genoux devant cette créature qui n’est pas que de rêve. L’autre moitié, elle, préfère ne rien dire, mais n’en pense pas moins. Seule une mauvaise foi caractérisée serait susceptible de d’émettre à l’encontre d’Aurélina, une quelconque critique.
L’audimat, ce soir, est à son comble. Evidemment, sur le plateau, Georges, l’animateur, est aux petits soins. Il ne se rappelle pas avoir reçu une aussi belle femme comme invitée. C’est sûr que dans sa robe de gala bleu nuit, sa proéminente poitrine barrée de l’écharpe « Miss Univers » et la tête coiffée de sa couronne aux mille diamants, Aurélina a de quoi faire rougir et bégayer d’émotion n’importe quel homme normalement constitué.

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Et même si Georges fait toujours preuve d’une rigueur professionnelle qui lui est unanimement reconnue, y compris par ses détracteurs, il sent bien poindre en lui une certaine émotion à être assis à moins d’un mètre de celle qui a été désignée la plus belle femme de l’Univers. Ce qui est normal si l’on considère qu’elle vient tout droit de Vénus.
Déjà, lorsqu’Aurélina est arrivée il y a une heure, dans les locaux de la chaîne, accompagnée de son agent, de son garde du corps, de la présidente du comité Miss France, de sa maquilleuse et de quelques autres parasites qui profiteront, pendant un an au moins, de sa notoriété, le temps s’était pratiquement arrêté. Tous les hommes de la station qui se trouvaient sur le passage avaient cessé leur occupation du moment. Elle n’était pourtant vêtue que d’un simple jean et d’un ample pull beige, mais même dans cette tenue quelconque, elle dégageait une aura exceptionnelle qui ne passait pas inaperçue.
Le temps de se changer et de se faire légèrement maquiller, elle avait pris place sur le plateau un bon quart d’heure avant que la lampe rouge « On air » ne s’allume. Quinze minutes privilégiées pour Georges, qui n’était que très rarement assis aussi tôt à sa place.
Il avait ainsi pu discuter un peu avec elle, dans une certaine intimité, certes toute relative, puisque les micros étaient branchés pour les tests. Mais au moins cela s’était-il fait sans les bêtes entourant la belle, priées de rester à l’extérieur du plateau. Ce dernier était de toute façon trop exigu pour pouvoir faire entrer tout le monde.

L’émission battait son plein. Le soleil brillait. Et puis soudain, un bruit étrange sur le plateau. Un bruit presque imperceptible, qui aurait même pu passer totalement inaperçu s’il ne s’était pas immiscé au milieu de l’un des rares silences de cette émission faite de discussions généralement joyeuses et de débats gaiement animés. Sans animosité, ni recherche de conflits.
Un bruit étrange. Inhabituel. Inattendu... Derrière son mur d’écrans, le casque vissé sur ses oreilles, le réalisateur, avec ses yeux de mouche, capable de regarder sur dix écrans différents, l’a entendu aussi. Il se fige un court instant. Il n’a qu’une demi-seconde pour réagir. D’un doigt, il va devoir appuyer sur le bon bouton, celui qui déclenchera le changement de plan visible à l’antenne. Et il n’a qu’une demi-seconde pour se décider.
Sous son index, le premier bouton dirige la caméra fixe qui est dédiée au présentateur. Georges. Beau jeune homme blond aux yeux bleu perçants. 33 ans. L’âge du Christ, mais sans avoir eu à porter une croix pour gravir les échelons. Son charme et son aisance naturels l’ont accompagné tout au long de ces dernières années et lui ont ouvert bien des portes. Jusqu’à celles de cette émission pour laquelle beaucoup d’autres animateurs auraient vendu leur âme au diable afin d’en être, assis là, derrière cette table basse ultra-design, confortablement assis sur une banquette Philippe Starck.

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Un bruit étrange... Georges aussi l’a entendu, évidemment. Et lui aussi s’est soudain figé l’espace d’un très court instant. Mais son grand professionnalisme lui a toujours permis de ne pas se laisser perturber par des aléas extérieurs. Ou quand cela fut le cas, de manière très éphémère, il sut toujours rebondir par une pirouette, ne laissant jamais rien paraître de l’extraordinaire pic de stress qui, en l’espace d’une seconde, s’était planté dans son estomac.
Un jour, un petit chien, qui avait échappé à la vigilance de sa maîtresse, avait déboulé sur le plateau, en plein direct, tout excité, la queue frétillante et la langue bien pendue. « Nous venons de nous faire livrer notre hot dog pour ce soir, mais c’est encore un peu tôt. Si quelqu’un peut le mettre au réfrigérateur encore quelques minutes, ce serait parfait ! » avait-il spontanément rétorqué, alors que les invités de son émission ne savaient pas trop comment réagir devant cette intrusion canine inattendue. Un tonnerre d’applaudissement et de rires accompagna ce trait d’esprit...
Une autre fois, un bruit très fort et très sourd avait un peu ébranlé le plateau. Dans une pièce voisine du studio, une immense étagère pleine de livres que personne ne lisait jamais, avait cédé sous le poids et probablement toute la ville avait entendu ce vacarme. A ce moment-là, à l’antenne, en direct, Georges était en train d’interviewer le chanteur d’un groupe de rock allemand qui sursauta évidemment lorsque le bruit survint. « Ne vous inquiétez pas, nous sommes en train de procéder à la reconstitution de la chute du mur de Berlin », avait-il improvisé, dans la plus totale ignorance de ce qui s’était passé...
Alors franchement, ce petit bruit étrange... même s’il l’a fait sursauter l’espace d’une fraction de seconde, il n’y a pas de quoi inquiéter Georges, qui trouvera bien une subtile façon de passer à autre chose.

Sous les autres doigts de sa main droite, le réalisateur a aussi plusieurs différents plans à sa disposition. Il lui suffit juste d’appuyer sur le bon bouton. Il a, au choix : une vue du public, resserré sur les premiers rangs, avec une trentaine de personnes dont une vingtaine de jeunes femmes destinées à maintenir un certain niveau d’audimat ; un plan large de l’ensemble du plateau ; ou alors un gros plan sur l’invité... Et pour une invitée comme Aurélina, aucun gros plan ne sera assez...
Un bruit étrange. Ce bruit, Miss Univers aussi l’a entendu. Elle vient de répondre à une question relative à son engagement auprès d’une association caritative qui travaille sur des programmes d’éducation pour les jeunes filles dans les pays défavorisés et elle a la tête tournée vers Georges dans l’attente de la question suivante.

C’est dans ce court moment de suspension entre deux paroles que ce bruit étrange et incongru vient déchirer le silence. Les jolis yeux de Miss Univers prennent alors la direction opposée de celle de son interlocuteur. Peut-être est-elle à la recherche de l’origine de ce bruit qui semble elle aussi la perturber ? Mais peut-être est-elle

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aussi en train de chercher à brouiller les pistes ?
C’est son joli sourire qui s’est, en premier, figé. Georges l’a remarqué. Et quelques secondes à peine suffisent à son odorat pour lui confirmer ce que son ouïe lui avait laissé deviner : une Miss Univers, finalement, est une femme comme les autres. Elle aussi peut avoir des problèmes de digestion.
« Aurélina, finalement, avec tout ce qui vous est arrivé ces derniers mois, on peut vraiment dire que ça gaze pour vous ? » La question avait fusé, sans aucune rémission pour son interlocutrice. Mais Georges avait tout de même presque dû se mordre la lèvre pour ne pas faire la remarque que militer activement pour la paix dans le monde ne met pas à l’abri de pets immondes. Lui, au moins, s’était retenu...

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