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 Romance Histoire

Un soir de novembre près de l’Oberbaumbrücke 

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— Autant que je sache, immédiatement.

Malgré le son vacillant et nasillard de l’antique téléviseur Rekord du salon, la phrase l’avait instantanément délivré de sa torpeur.

Sans empressement mais avec détermination, il se leva et se dirigea vers la penderie pour en extirper une gabardine beige, une chapka élimée ainsi qu’une paire d’affreux godillots craquelés.

— Papa, qu’est-ce que tu fais ?
— Je sors !
— Tu déconnes, là ? Vu le bordel des derniers jours, ce n’est pas prudent.
— Mêle-toi de tes affaires ! Je bottais les fesses des nazis alors que tu n’étais encore qu’un ovule.
Ignorant les récriminations filiales, il claqua la porte d’entrée en murmurant :
« Revoir Liselotte... »

* * *

Liselotte et lui s’étaient rencontrés en 1959 à l’occasion d’un trajet en avion entre Berlin et Leipzig, où il devait contrôler la production d’une usine de machines-outils. Elle était, en effet, hôtesse de l’air chez Interflug, la compagnie aérienne d’Etat, et lors du frugal service en vol, avait copieusement arrosé de café sa chemise neuve. Face au joli minois en détresse, il avait été dans l’incapacité de se fâcher, mais avait obtenu un rendez-vous avec la belle le soir-même. La suite de l’histoire n’était pas très compliquée à imaginer...

* * *

Tandis qu’il franchissait le parvis de son immeuble, il entendit son fils qui, depuis une fenêtre du troisième étage, hélait un voisin grillant une Zvezda adossé à la façade crevassée et décrépie.
— Hé, Gunther, pouvez-vous faire entendre raison à mon père ? Il s’est mis en tête de se promener. Par les temps qui courent, c’est dangereux.
Avec un sourire niais, le fumeur s’approcha alors de lui et, d’un ton infantilisant, assena :
— Allons, papy, ce n’est pas le moment de courir la gueuse ! Rentrez chez vous, votre fils s’inquiète.
La réponse fut cinglante :
— Toi, le suppôt de Brejnev, va sucer Honecker et fous-moi la paix !
Il s’éloigna sous les insultes courroucées du dénommé Gunther, qui, selon les ragots du quartier, était un agent zélé du Ministerium für Staatssicherheit, autrement dit la Sécurité d’Etat, la redoutable et redoutée STASI.
« Revoir Liselotte... »

* * *

Il voyait Liselotte à chaque escale berlinoise de cette dernière. Dès l’embrassade des retrouvailles, le monde entier cessait d’exister en dehors d’eux deux. Ces éphémères parenthèses de bonheur se déroulèrent sans accroc jusqu’à cette sinistre année 1961, lorsque Honecker et Ulbricht mutilèrent Berlin, laissant sur leur passage une ignoble balafre de béton, de miradors et de barbelés, un horizon minéral sans espoir, un no man’s land hanté par les fantômes de ceux qui avaient osé braver l’interdit.

* * *

« Autant que je sache, immédiatement » avait donc rétorqué à la question d’un journaliste, un Schabowski néanmoins un peu hésitant. Il s’inséra au milieu de la marée humaine qui descendait Karl Marx Allee. Baignés dans l’ombre des bâtiments à l’architecture typiquement stalinienne, minimaliste et cubique à l’instar d’un paysage de jeu de construction pour enfants, les visages étaient graves, les sourires figés sur des moues d’appréhension, les regards emplis de crainte. Malgré tout, la foule marchait d’un pas assuré, tendue vers un seul but, partagé par des centaines de milliers d’âmes.
« Revoir Liselotte... »

* * *

Funeste journée d’octobre 1961 que celle-ci. Il s’était vu remettre un pli à son attention au comptoir Interflug de l’aéroport Schönefeld par une collègue de Liselotte. Dans sa lettre, elle lui annonçait son passage à l’ouest, saisissant l’opportunité d’un vol à destination de Rome. Elle lui renouvelait pourtant tout son amour mais lui dévoilait également un terrible secret. Violée à l’âge de seize ans par un officier soviétique, lors de la prise de la capitale du troisième Reich par l’armée rouge en 1945, elle avait donné naissance à une petite fille, Magda, qui lui avait immédiatement été retirée et dont elle avait perdu la trace jusqu’à présent. Récemment, un contact clandestin en R.F.A. lui avait redonné espoir, lui indiquant qu’il avait localisé son enfant à Francfort. La construction du mur avait précipité son désir de franchir le rideau de fer bien qu’elle fut très amoureuse et que ce soit un crève-cœur d’abandonner l’homme de sa vie.

* * *

Arrivé à proximité de l’Oberbaumbrücke, les ennuis commencèrent. Une masse compacte et croissante de gens s’agglutinait en entonnoir aux points de contrôle. Les garde-frontières, les tristement célèbres Vopos, paraissaient dépassés par les événements. Beaucoup s’ébrouaient en tous sens, la kalachnikov au poing tandis que d’autres étaient aperçus, hurlant au téléphone, au fond des guérites. Il considéra la silhouette pesante du pont Oberbaum avec ses deux tours si caractéristiques cependant qu’ignorant la tension environnante, la Spree déroulait son imperturbable ruban d’eau clapotante sous les arches de briques. Soudain, armé d’un porte-voix, un sergent se hissant sur le toit d’un poste de garde, invectiva la foule : « Rentrez chez vous ! Personne ne passera de l’autre côté, ce soir ! ».
Alors, un grondement surgissant de milliers de bouches retentit comme d’une unique gueule rugissante : « ZU SPÄT ! ZU SPÄT ! TROP TARD ! TROP TARD ! » reprenant ainsi le même refrain entonné cinq jours plus tôt à Alexanderplatz quand Markus Wolf avait tenté de convaincre le demi-million de manifestants alors présents que la République Démocratique d’Allemagne avait encore un avenir.
« Revoir Liselotte... »

* * *

Après la fuite de Liselotte, il avait été arrêté par la STASI, mis au secret, longuement interrogé, puis relâché, mais sous surveillance. La STASI savait tout et si elle ne savait pas, elle inventait. En tant qu’amant d’une traitresse à la patrie, il ne pouvait être que suspect d’accointance avec l’ennemi fasciste et impérialiste. Pour lui, qui avait combattu le nazisme au péril de sa vie dans les rangs du mouvement de résistance communiste « orchestre rouge », assassinant même un ancien camarade de classe devenu officier S.S., cet opprobre avait été une terrible épreuve.
En 1966, il avait rencontré Martha qu’il avait épousée un an plus tard et qui lui avait donné un fils, Hans. Il n’avait pas été dupe du fait que Martha fut membre de la STASI et que son irruption dans sa vie n’avait pas eu grand-chose de fortuit mais il s’était toujours convaincu qu’il aurait pu plus mal tomber...

* * *

Une incommensurable clameur accueillit l’ouverture des barrières. Il fut subitement plongé dans une déferlante de klaxons, de vivats, et de couleurs, une liesse enivrante, celle d’un peuple qui se retrouve enfin, après un quart de siècle d’un innommable carcan et d’une douloureuse scission.
En dépit du poids des ans, il la reconnut immédiatement. Sous la lumière crue d’un candélabre, elle rayonnait et n’avait rien perdu de sa grâce et de son charme.
Il se remémora le post-scriptum de sa lettre d’adieu de 1961, qui, durant un intervalle de près de trois décennies, l’avait maintenu debout : « Le jour où ce mur de haine et de honte s’écroulera, je t’attendrais à l’extrémité ouest du pont Oberbaum. Je serai là, même dans cinq, dix, quinze, vingt ou vingt-cinq ans. Quelles qu’auront été les vicissitudes de nos existences réciproques, nos amours, nos peines, nos joies, je serai là, pour toi. »
Les larmes aux yeux, le cœur serré, il s’approcha.
« Revoir Liselotte un soir de novembre près de l’Oberbaumbrücke ».