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 Nature Instant de vie

Un roi pêcheur 

Gérard Aigle

Gérard Aigle

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À Frédérique, pour ses douleurs et ses angoisses

Et il vit par l'eve avalant
une nef qui d'amont venoit
[...] Et cil qui devant fu peschoit
[...] Perceval le Gallois
Chrétien de Troyes

À 6 h du matin, mes frères partaient pour le lycée, mon père avait déjà préparé sa gamelle de midi et s'en allait dans son bleu de chauffe pour travailler sur la « voie ». Ma mère préparait mon déjeuner et « montait » chez Monsieur pour faire le ménage.
Je restais seul pendant 3 heures avant d'aller à l'école.
De juin à septembre, j'avalais mon bol de lait dans lequel trempait des morceaux de pain de deux, je filais ensuite dans la grange. Je prenais les bottes en caoutchouc d'un de mes frères, ma sacoche de pêche toujours prête et la gaule que mon père m'avait taillée dans un roseau coupé le long de la voie.
Tous les matins je descendais à la rivière, traversant le village qui s'éveillait et trouant le silence de l'affreux couic couic des bottes trop grandes.
J'avais mon coup, près du pont : un rideau de roseaux s'ouvrant sur une petite plage de sable rouillé qu'affectionnaient les vairons et les goujons. En entrant un peu dans l'eau, j'arrivais même à lancer dans le courant léger et à attraper des ablettes et des gardons : c'était ma grande fierté d'enfant que de rapporter ma pêche à la maison. Je savais que le soir, ma mère ferait frire les poissons après les avoir trempés dans de la pâte à crêpes. Tout ça grâce à moi...

Un des tout premiers matin de septembre, alors que nous n'avions pas encore école, j'étais descendu, couic couic, comme les autres jours à la rivière. Elle était couverte de ces brumes du début d'automne qui la fige et la rende mystérieuse. Les bancs de vapeur s'étiraient sur le miroir des eaux noires. C'était l'instant des dernières éclosions d'éphémères. Je m'installais quand j'entendis devant moi le chuintement léger d'une barque sur l'eau. Ce sont des barques particulières qu'on utilise ici, des sortes de « périssoire » disait mon père qui m'avait défendu d'en emprunter une. Le pêcheur habillé de noir était presque couché au ras de l'eau dans l'étroite et longue embarcation. Il ramait d'une main, toujours sur le même bord, laissait ensuite doucement son embarcation dériver au fil du courant . De sa main droite qui restait libre, il tenait une canne à mouches qu'il manœuvrait avec une extrême dextérité. Je me dissimulais derrière les roseaux pour admirer le geste parfait. La mouche s'envolait au bout du fil invisible, survolait en la rasant la surface noire, reprenait son envol plusieurs fois puis se posait à l'endroit précis que le pêcheur avait choisi.
J'étais comme hypnotisé par le spectacle...
La mouche enfin fut happée par un des barbeaux qui se tenaient au milieu de la rivière. Je les voyais quand je traversais le pont et rêvais d'en prendre un. Quelle pêche pour moi...!
Il ferra le poisson, le fatigua pendant un moment, puis le ramena contre le bord de la barque. Il le souleva juste à la surface,délicatement, pour décrocher l'hameçon. Il le tint quelques secondes et je vis qu'il lui parlait. Sa main le raccompagna dans l'eau et le barbeau nonchalant retrouva sa liberté. Je ne comprenais pas comment on pouvait laisser repartir une telle prise ! Le ballet de mouches volantes reprit dirigé par le geste d'un maître. Chaque fois, il redonnait la liberté aux poissons qu'il avait pris.

La brume s'était levée, en milieu de matinée. Il dirigea alors sa barque vers l'endroit d'où je l'observais. L'avant monta en glissant jusque sur l'herbe de la berge. Il descendit en s´aidant d'une canne de marche. Il était grand, les cheveux gris, le regard clair, habillé avec une veste de suédine noire et un pantalon de charpentier. Il me lança en riant :
— Alors c'est toi qui m'espionnes ?
J'allais protester mais il ajouta :
— Allez, viens, viens m'aider à tirer la barque plus haut.
Quand elle fut selon lui à la bonne hauteur, il s'assit sur le plat bord. Il me regarda avec un grand sourire lumineux d'homme heureux.
— Viens t'assoir là. Comment t'appelles tu, compagnon?
— Gerard. J'habite là-haut, dis-je en montrant le village.
Il sortit de sa besace une bonne part de tourte de pommes de terre et la coupa en deux.
— Tiens, accompagne-moi.
Je m'assis près de lui sur le plat bord : je n'ai jamais mangé de ma vie quelque chose d'aussi délicieux. Il me fit boire à même sa gourde une eau fraîche, la plus fraîche des eaux...
— Et vous qui êtes-vous? je ne vous ai jamais vu ici.
— Je suis du pays de Dun , j'ai passé mon enfance ici, comme toi, à pêcher dans la rivière. Ensuite c'est la vie et j'ai longtemps travaillé sur des toits loin d'ici. Je voulais revoir la rivière et faire voler mes mouches encore une fois.
Son regard était plein de tristesse et de sagesse à la fois.
Il reprit :
— Je suis un roi pêcheur, compagnon, oui un roi pêcheur...
Il se leva douloureusement et, s'appuyant sur sa canne, il s'apprêtait à remonter la berge jusqu'à la route où il avait laissé sa voiture.
— Je te confie la rivière, prends en soin Gerard ! Allez, il faut que je file. Le temps est compté, compagnon ! dit-il en riant haut et clair.
Il fit quelques pas puis se ravisa. Il sortit de la musette une petite boîte en bois blanc et me la tendit :
— Tiens ! Je te les donne parce que je ne reviendrai plus... Ce sont mes mouches. Apprends à les faire voler et parle aux poissons. Dis leur tes misères et respecte la vie, leur vie...
Je restai stupéfait et ne sus quoi dire avec ce trésor dans les mains.

Je ne l'ai jamais revu.

***

Au noël de mes 11 ans, mes parents m'offrirent une canne à moulinet. À partir de cet instant, toute ma vie fut guidée par le grand art de la pêche à la mouche. Dès que j'avais un peu de temps, je descendais à la rivière et faisais voler, maladroitement au début puis avec une assurance croissante, les mouches artificielles de la boîte. Un jour enfin, un barbeau se laissa prendre. Je ne pus me résoudre à le remettre à l'eau et le ramenai à la maison : c'était la preuve que je maîtrisais le vol des mouches ! Quand je le vis sur la pierre à eau, j'eus soudain honte et quand ma mère le servit au repas du soir dans une odorante sauce au vin blanc, je ne pus avaler une bouchée...
Pendant toute mon adolescence, j'ai continué à me perfectionner, mais j'ai toujours relâché par la suite mes prises après leur avoir glissé quelques mots de douceur et de respect. Mon bonheur était là.

J'ai quitté le village pour entrer au centre de formation traction. J'ai travaillé sur les voies, cheminot conducteur, une sorte d'atavisme ! Les jours et les heures m'ont manqué pour me livrer à mon passe-temps favori : le travail, la famille, les mutations et enfin il y a quelques années, la maladie. La boîte de bois blanc sommeillait dans mon garage.
Un jour, le verdict est tombé : au mieux quelques mois. « Vous ne guérirez pas, on va essayer de vous prolonger... »
À l'arrêt définitif, j'ai ressenti le besoin de revoir ma rivière et mon village. Dans une période de répit, j'ai mis dans mon coffre mes affaires de pêche et la boîte à mouches que je n'avais jamais oubliée...
J'ai traversé la moitié du pays poussé par un besoin de revivre les sensations de cet art suprême : faire voler les mouches artificielles que m'avaient confiées un inconnu : un roi pêcheur !

***

Il y avait toujours près du pont une barque de bois noir attachée à un arbre de la berge. La rivière était noyée de brume. Je respirais à pleins poumons les odeurs puissantes d'herbage et de menthe sauvage écrasée par mes pas. Un coq au loin dans une ferme du village. Quelques oiseaux saluant le lever du soleil. Et puis le silence, le grand silence habité de la rivière.

J'ai détaché la périssoire et gagné le milieu du lit. J'ai retrouvé le geste ample et souple de l'envol et de la pose. Je n'avais rien oublié. J'eus une première touche : un bon gros barbeau ! Je le fatiguai doucement, le ramenai sur le bordé. Je le pris délicatement pour le décrocher et comme autrefois je lui adressai quelques mots. Des mots à moi, incommunicables.

C'est alors que je le vis. Une épaisse tignasse noire derrière le rideau de roseaux qui abrite toujours la petite plage de sable roux. Il me regardait à travers les tiges. Je souris en me souvenant de ce qui s'était passé des décennies auparavant.
Quand la brume se leva, je me dirigeai droit vers lui. La barque monta haut sur la berge. Je sautai sur l'herbe et attachai l'amarre à un tronc amputé.
Il vint à moi pour m'aider.
— C'est beau votre façon de pêcher !
Il regardait avec émerveillement mon attirail.
— Comment t'appelles-tu ? Tu es du village ?
— Pierre. Mon père est l'instituteur, là-haut. Et vous ? demanda-t-il avec une innocente impertinence.
— Moi, je suis né là-haut,comme tu dis, la maison aux volets gris près de l'église. J'ai passé mon enfance au bord de la rivière. Et là où tu es c'était mon coup préféré, compagnon.
Le mot était venu de loin et à mon insu. Comme je portais toujours mon bleu de chauffe, il me demanda ce que je faisais. Je lui répondis toujours sans réfléchir ce qui était devenu soudain une évidence :
— Je suis un roi pêcheur...
Ébahi, il me regarda en fronçant les sourcils et continua :
— C'est quoi un roi pêcheur ?
Je ne savais pas répondre et pour la première fois je me dis que j'aurais moi aussi dû poser la question quand il était temps. J'avais en fait passé ma vie sans vraiment savoir...
— Je ne sais pas. La seule chose que je peux te dire, c'est qu'un jour tu le deviens, c'est comme ça. Alors tu le sais au fond de toi. C'est ça un roi pêcheur...
Je n'avais rien à partager avec lui, ni tourte aux pommes de terre, ni même simplement de l'eau fraîche.
J'ai regardé la boîte en bois blanc où dormaient à nouveau les mouches de l'inconnu, le roi pêcheur que moi j'avais rencontré il y a bien longtemps. Je l'ai prise et l'ai tendue au gamin.
— Tiens, prends-les, je n'en aurai plus besoin là où je vais. Prends soin de notre rivière, apprends à faire voler ces mouches et parle à l'eau et aux poissons avec ton âme...

Il prit la boîte, comme je l'avais fait avant lui, émerveillé...

Je lui ai souri : peut-être un jour serait-il, lui aussi, un de ces êtres particuliers que la rivière et les douleurs de la vie enfantent et élèvent au dessus des brumes du monde, dans les instants qui précèdent leur fin  : un nouveau roi pêcheur...