Temps de lecture
4
min

 Instant de vie Drame

Un pays d'où l'on ne revient pas 

631 lectures

81 voix

Le temps qui passe est d’une lenteur effrayante. Je pourrais entendre le tic-tac de la vieille horloge familiale dont le balancier rythme, avec une précision d’orfèvre, les secondes, les minutes, les heures, les années.
Je ne sais plus depuis combien de temps je suis là. Au début, j’ai gravé sur mon mur un bâton pour chaque jour avec un caillou qui traînait sur le sol de terre battue. Puis, j’ai abandonné. À quoi bon ? À quoi me servirait-il de savoir combien de jours, combien d’années j’ai passé dans ce cul de basse-fosse ? Sans compter que je risque de mourir ici, oublié de tous. Ce petit caillou, je l’ai mis dans un coin, je le regarde. J’essaye d’imaginer que c’est un galet de la rivière qui serpente devant ma maison. J’entends le bruit de l’eau qui les roule, les caresse, les emporte parfois quand le courant est trop fort au printemps. Lorsque les neiges fondent sur les montagnes, ma rivière enfle, déborde, nourrit la terre desséchée par l’hiver. L’hiver ? Je ne sais presque plus ce que c’est. Le froid, la neige, la cheminée qui ravive les membres engourdis au retour d’une promenade. Il ne faut pas que je me laisse envahir par les mots, ceux rugueux comme des écorces d’arbres, doux comme du duvet, piquant comme des aiguilles, tendres comme les jeunes feuilles au printemps.
Des mots qui coûtent cher.
Vous allez me rétorquer que les mots ne s’achètent pas. Non, ils ne s’achètent pas, mais on vous les fait payer.
La note est épicée.
Qui suis-je ? Ah oui, je vous demande pardon. Je ne me suis pas présenté. Arnaud Morel. Ce nom ne vous dit rien ? Fichtre ! Quel âge avez-vous ? Vingt-cinq ans ? Cela fait-il autant de temps que je suis là ? Vous n‘en savez rien. Vous pourriez avoir quatre-vingts ans, ce serait la même chose.
Je contemple le même paysage sous les yeux par la fenêtre à barreaux depuis la nuit des temps. Une étendue désertique, genre toundra, et, au loin, un cactus. Parfois le vent y accroche un sac en plastique, un bout de chiffon ou de papier. J’y ai même vu un bout de dentelle. Mais de ça, je n’en suis pas sûr... Peut-être ai-je rêvé ? Ce réduit pue le moisi, les toilettes bouchées. J’ai oublié les senteurs marines, l’odeur des sous-bois, des plantes aromatiques, des épices, et même l’odeur des femmes, Le pire, c’est l’absence d’odeur de l’encre. Les stylos n’ont pas d’odeur ? Vous vous trompez. Ils ont l’odeur de la liberté.
Pourtant, c’est bien à cause d’eux que je suis là. Je m’explique. Je suis un écrivain, pas un écrivaillon de roman, non, je fais dans l’humanitaire, la politique, l’actualité. Je rends des comptes. J’ai beaucoup voyagé et fait les récits de mes voyages, de ce que j’ai vu comme horreurs de par le monde. J’ai gagné beaucoup d’argent avec mon dernier témoignage, « regard sur un génocide programmé ». J’y raconte comment le pays qui m’accueille dans ses geôles extermine toute une population d’Indiens de la forêt pour créer des scieries dans lesquelles travaillent, pour une bouchée de pain, quelques survivants et les habitants des favelas de la capitale, venus ici pour trouver l’Eldorado. Il faut croire que le gouvernement de ce pays n’a pas aimé mon livre. J’ai été accusé d’homicide volontaire sur la personne du chef de chantier que j’étais venu interviewer. On l’a retrouvé mort, mon couteau suisse figé dans son cœur, avec mes empreintes, bien entendu. On m’appelle « le boucher français ». J’ai fait la Une des journaux. Après un passage à tabac dans les règles où j’ai avoué mon horrible crime, je me suis retrouvé dans un tribunal qui m’avait déjà condamné.
Voilà qui je suis. Vous ne dites rien ? Un ange passe. Je vois ses petites ailes fines comme le duvet soyeux d’un oisillon. Vous allez me dire que ce sont des oiseaux. Mais des oiseaux, il n’y en a pas. Je me rappelle ce bout de dentelle accroché au cactus. Un bout de crève-cœur, un lambeau de mon ancienne vie. Des dentelles, elle en avait à sa robe, ma fille. Elle avait la peau douce et sentait la cannelle. Je me noie encore dans la profondeur de ses yeux bleus. J’y vois la Méditerranée et le ciel d’Occitanie. Je voudrais y tremper ma plume, me saouler de ses mots qu’elle employait à tort et à travers et distillait en riant. Son petit panier à la main, elle me suivait dans les chemins pour ramasser des mûres. Le jus des mûres c’est de l’encre. Elle s’en mettait plein le jupon.
Ce réduit, dans lequel je végète, ne sent pas la pierre froide des cachots. Il empeste la terre sèche, la poussière, la chaleur suffocante d’un désert. Vous allez me dire que le désert est magique. Pas celui-ci.
Quelqu’un gratte le mur de l’autre côté. Je voudrais bien lui répondre, mais je n’ai pas le courage. Cela ne nous donnera pas une once d’espoir. Je ne saurai jamais qui il est, je ne verrai jamais son visage. Je ne connais que le visage du gardien qui m’apporte mes repas. Je voudrais être en prison dans mon pays, me faire tabasser par les autres détenus, rendre coup pour coup, susciter des haines, trouver un ami. Regarder la télé, lire des livres, aller au parloir. Ma fille y serait sûrement avec ses dentelles enfantines.
J’ai envie de dormir. Laissez-moi tranquille, laissez-moi mourir. Peut-être le peloton d’exécution est-il pour demain ? Même pas peur.
Un vacarme assourdissant me réveille. Je m’étais endormi pour oublier ma geôle.
J’ouvre les yeux sur l’aube qui point par la fenêtre. Plus de cactus ni de désert. Je suis assis devant ma vieille table, mon stylo à la main, devant une page gribouillée de petits signes illisibles. C’est vrai que je n’arrive plus à écrire. Mes mains, déformées par l’âge, sont striées de veines bleues. Je ne pourrai plus jamais écrire. Je voudrais être dans cette prison de terre sèche, au milieu du désert, avec l’espoir que la foule française se batte pour moi, qu’une banderole rappelle ma captivité aux passants, que la télé diffuse mon nom et ma photo deux fois par jour, « Pour la libération d’Arnauld Morel » sur vos écrans géants et plats. Je pourrais éventuellement être libéré un jour, retrouver ma famille, le ciel d’Occitanie.
Mais on n’est pas libéré de la vieillesse, de la solitude, de l’enfermement où l’on s’englue, et de la mémoire qui se liquéfie comme de la glace en fondant.
Les souris ont envahi le placo du HLM où elles ont installé leur demeure. J’entends toujours les grattements. La porte s’ouvre. C’est le distributeur de repas de la municipalité. « Bonjour, ça va ? Voici votre repas. Au revoir. » Je me retrouve encore seul. C’est un jour de juillet, chaud et sec. Je n’ai ni ventilateur, ni climatisation, je n’attends pas de visite. Et je me dis, comme tous les jours qui succèdent aux jours, insupportables, toujours pareils, « vivement le peloton d’exécution. »