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« Mon chéri, je voudrais un enfant de toi. »
Quand j’y réfléchis bien, je crois que c’est là que tout a commencé. Cette petite phrase là, ces quelques mots dans cet ordre là. Remarquez, on aurait difficilement pu les arranger autrement.

« Mon chéri, je voudrais un enfant de toi. »
Dans les quelques secondes qui ont suivi, je crois que je n’ai rien répondu. Il faisait nuit, et je venais d’éteindre la lumière, donc elle ne pouvait pas voir mon visage. Déjà un bon point. Ça me laissait quelques secondes de répit. Je repasse la phrase dans ma tête, j’en comprends le sens, je m’assure de l’avoir bien comprise, je me demande si je n’ai pas rêvé.
« Mon chéri ? »
Aïe ! Une question. Ça demande une réponse. Faire semblant de dormir, au bout de 10 secondes sans lumière... Non, ça ne marchera pas. Avoir l’air naturel.
« Oui ? »
Bien. Pas mal. Une réponse claire, nette et concise. La balle est désormais dans son camp. Pendant ce temps, on essaye d’élaborer une stratégie de défense.
« J’aurais envie d’avoir un enfant avec toi ».
L’intention de l’adversaire est confirmée, la deuxième sommation vient de tomber. Il faut d’urgence faire quelque chose. On convoque les États généraux. Ça cogite dur en interne. Le cerveau commence à surchauffer, et très vite, les premières conclusions s’imposent d’elles-mêmes. L’attaque a été bien portée, à un moment où les défenses n’étaient pas prêtes.
« Mmmm... »
Voilà quelques secondes de gagnées, mais plus le temps passe et moins j’envisage une quelconque échappatoire.
« Eh bien, c’est une idée... »
« Mais ça te plairait ? »
« Euh, oui, pourquoi pas... »
Et hop, ma femme vainqueur par KO. Il n’y avait véritablement qu’une seule personne sur le ring ce soir. Défaite totale, sur tous les fronts. Une capitulation totale, sans négociations.

« Oh ça me fait tellement plaisir. Comment tu imagines qu’il sera, toi ? »
Le genre de question qui n’appelle pas de réponse.
« Moi j’aimerais bien un garçon, mais si tu préfères une fille, ça me dérange pas non plus. J’avais déjà commencé à réfléchir à des prénoms.... »
Et blablabla, blablabla...
On passe en mode automatique, très pratique. Ça consiste à marmonner à intervalles réguliers pour montrer qu’on suit la conversation. Parfois, il faut varier, montrer qu’on approuve l’idée avancée. Mais au bout de 10 ans de vie commune, tout ça, c’est bien rôdé. Bon, on fait le bilan des dégâts. Calmement. Première pensée. Déjà que mon banquier n’était pas mon meilleur ami, maintenant il va plus pouvoir m’encadrer. Et comment je vais lui annoncer ça ?
La nuit porte conseil, à ce qu’on dit. On verra bien demain. Je l’embrasse. Au moins, comme ça, elle ne peut plus parler. Elle comprend que je veux dormir. Du moins je vais essayer.

10h47 : le réveil sonne. Pour le foot, parce qu’on est dimanche. L’oreiller à côté de moi est vide, elle est déjà levée. Ca clignote rouge dans ma tête : « Attention : se rappeler d’hier soir ». Ah oui. Donc il va falloir faire une croix sur le foot.
Je sors de la chambre. Tout juste ; elle m’attend. Elle m’a même préparé mon petit-déj’. Sur la table, une pile de prospectus publicitaires. Avant même qu’elle n’ouvre la bouche, je sais déjà de quoi il s’agit.
« J’ai déjà fait un premier tri, j’ai gardé seulement les plus intéressants. »
Eh ben qu’est ce que ça aurait été sinon ! Bien sûr, pour notre enfant, elle veut quelque chose de bien, pas un truc discount avec lequel on n’est jamais sûr de ce qu’on va avoir. Elle préfère qu’on n’en ait qu’un, mais qu’il soit vraiment bien. C’est vrai qu’on est pas riches, mais on peut bien faire quelques sacrifices pour avoir ce dont elle rêve depuis toujours : un enfant.

Mon œil s’arrête sur le premier prospectus. Leader sur le marché depuis plus de 50 ans : l’expertise du passé au service de votre futur, vantent-ils sur la première page. En ouvrant, on peut voir les différents packages proposés. Package Eco, incluant le sexe, la couleur des yeux et des cheveux, la taille. Aucune maladie génétique garantie, ressemblance aux parents assurée. La promotion du moment, offerte, une simulation numérique du visage à 5, 10, 15 et 20 ans.
Le minimum, mais ça reste honnête. Je regarde combien ils demandent pour ça. 14 999 € déductibles d’impôts à 20%. C’est pas donné. Il y a un astérisque en plus. Mes yeux se promènent dans les petites lignes de bas de page : prix comprenant la TVA, hors assurance. Pour les assurances, se reporter page 5. Je vais donc page 5. L’assurance de base, garantissant une naissance dans la limite de 2 essais et à condition que la composition physique de la mère porteuse soit compatible avec une grossesse, est à 800 €.
« Il a l’air pas mal celui-là, non ? », dis-je entre deux bouchées de brioche. Regard désapprobateur. Il va falloir nettement mieux que ça pour décrocher une petite moue, signe qu’on pourra commencer les négociations. Je regarde les options que l’on peut rajouter à ce forfait.
Pour 120 de QI minimum : 5200 € de plus. Mais ça, au moins, c’est rentable. Avec un bon QI, on décroche un bon boulot, donc on gagne mieux sa vie. Si mes parents m’en avaient mis un peu plus, je ne serais pas en train de me demander quels sacrifices faire pour ne pas réitérer l’erreur.
Une modification sur le visage (ex : taille du nez, largeur des mâchoires, écart entre les yeux, forme des oreilles...) : 2200 €. Deux modifications : 3300 €.
Pour garantir un potentiel sportif (PS) d’au moins 120 à la naissance : 1800 €. Celle-là aussi je la prends, je n’ai pas envie d’avoir un gamin qui ne sache pas jouer au foot. Je calcule rapidement : pour un peu moins de 25 000 € on devrait avoir un truc correct.

La page suivante présente le forfait avenir doré : QI au dessus de 145 assuré, physique modifiable à l’envie, assurance incluse, diagnostic personnalisé garantissant une compatibilité sociale entre l’enfant et les parents, pré-orientation des goûts (musicaux, politiques, sexuels, loisirs...) : 99 000 €. Eh ben, la perfection est loin d’être gratuite. Ayez de l’ambition pour votre enfant, précise un petit encart. Le jour où j’aurais les moyens de me payer ça, je serai déjà trop vieux pour élever un gamin. Sauf si j’avais été plus intelligent dès la naissance ; là j’aurais pu avoir un boulot qui rapporte vraiment beaucoup. Un cercle vicieux, en quelque sorte. C’est toujours les mêmes qui ont de la chance.

Sur la dernière page du prospectus, un encadré rappelle comment ils fabriquent nos enfants. Les embryons sont formés à partir des gamètes du père et de la mère, puis modifiés génétiquement selon le package choisi. Le génome ainsi obtenu est sauvegardé dans leur fichier, avant que l’embryon soit réimplanté dans le ventre de la mère. Les petits schémas sont jolis, la boîte est connue et a l’air sérieuse. D’ailleurs on voit souvent leurs pubs à la télé. Ça me va.
Un petit coup d’œil sur les offres spéciales : 10 % de réduction pour le deuxième enfant que vous faites chez nous. On oublie. Possibilité de payer en 10 fois* avec un TEG de 9,9 %. Ça aussi, on écarte tout de suite. Deux ou trois autres offres accrocheuses, rien d’intéressant.

« Et au niveau des délais ? Y'en a pour longtemps ? »
« Il paraît qu’il y a pas mal d’attente en ce moment, alors au moins 3 mois pour que le dossier soit accepté, le temps qu’ils fassent les enquêtes sociales préliminaires, et puis au moins 6 mois pour fabriquer l’embryon. Plus les 9 mois de grossesse, bien sûr, ajoute-t-elle avec un large sourire. Il y a des possibilités d’accélérer tout ça, mais ça coûte plus cher ».
« Eh oui, forcément » répliqué-je en m’efforçant de sourire.

A la façon dont elle a répondu, du tac au tac, j’en déduis qu’elle prépare ça depuis longtemps. Je m’attarde un peu sur son visage. Concentrée, elle lit des papiers administratifs, sans doute la liste des démarches à faire avant de recevoir l’autorisation d’avoir un enfant. Même concentrée comme ça, avec cette petite mine qu’elle fait quand elle ne comprend pas tout, je la trouve magnifique. Ses 32 ans n’ont aucunement altéré son visage d’ange, ni la grâce délicate qu’elle avait 12 ans auparavant, lorsque je l’ai rencontrée. La femme parfaite. Elle lève les yeux, voit que je la regarde, me sourit. Son regard est plein de confiance, de gentillesse et de tendresse. Je lui rends son sourire en soupirant discrètement. C’est vrai que pour elle, ça en vaut la peine.

Je prends la brochure du gouvernement qui récapitule tout ce qui est en lien avec les enfants. Les aides sont assez élevées pour le premier enfant, légèrement moins pour le deuxième, nettement plus faibles pour un éventuel troisième, et quasi-inexistantes après. En gros, faites des enfants, mais pas trop. Ils expliquent aussi le parcours du combattant indispensable pour être certifié. Trois visites sociales minimum pour s’assurer de l’équilibre mental des parents et certifier que le milieu de vie ne représente aucun danger pour un petit. Cartographie obligatoire du génome ; si un risque de maladie génétique, de dégénérescence ou de facteurs favorisant l’apparition d’une pathologie quelconque est détecté, ils peuvent le changer. C’est nécessaire à l’amélioration du genre humain. Ensuite, il faut vérifier si le projet qu’on a est compatible avec les quotas annuels. Les quotas sont là pour garantir une certaine diversité dans la population, et s’assurer qu’il n’y aura pas un surplus d’individus dans une certaine catégorie socioprofessionnelle. Normalement, avec nos moyens, ce dernier point ne devrait pas poser de problème. Si on avait voulu un surdoué, ça aurait été une autre histoire. Tous les ans, il y en a trop, à tel point qu’ils suppriment les allocations et qu’ils mettent des taxes pas possibles pour ceux qui veulent en avoir.
En dessous, le mot du ministre de la famille et des naissances : la politique des naissances du gouvernement. Rien que du joli blabla politique.

Déjà midi moins dix, et je suis toujours en caleçon dans la cuisine. Finalement, je crois que je commence à me faire à cette idée. Je me sens presque l’âme d’un papa. Je pense que je l’aimerai cet enfant, peu importe comment il est et combien il m’a coûté. Mais avant qu’on soit d’accord sur tout, il faudra un bout de temps, je pense. Elle a oublié de le prendre en compte dans les délais, ça. Je lui fais part de cette idée en la taquinant.

« T’as raison, ça risque de prendre un bout de temps, dit-elle en souriant. Mais je pense que je connais un moyen que ça aille plus vite » finit-elle avec un petit sourire mystérieux en coin.
Je plisse les yeux en penchant un peu la tête. Je ne sais pas si c’est du lard ou du cochon. En tous les cas, je ne vois pas où elle veut en venir.
« Tu ne vois pas ?, ajoute-t-elle en se rapprochant de moi. Ca te dirait qu’on ait un enfant... à l’ancienne ? »
« A l’ancienne ? » Je comprends encore moins.
« Ben oui, comme ils faisaient autrefois, sans passer par une entreprise et tout le tralala. Naturellement, quoi. »
Je ne peux réprimer un mouvement de recul. Je ne trouve rien à dire. Puis elle éclate de rire.
« Tu aurais vu ta tête. »
Long soupir de soulagement. Elle plaisante.
« Je t’avoue que j’y ai cru pendant une seconde. » Deuxième soupir de soulagement. « T’es bête ! » lui dis-je en l’embrassant.

« Tu plaisantes, mais tu sais qu’au Brésil, il y a une fille qui est tombée enceinte, il y a quelques jours. Elle a dit qu’elle avait bien pris sa pilule et que c’était la société de contraception qui avait dû faire une erreur quelque part. L’enquête est en cours, mais il y a peu de chances qu’ils lui donnent raison. »
« Qu’est-ce qu’elle risque ? »
« La peine de mort. Tu sais bien qu’ils l’ont remise il y a pas longtemps exprès pour les crimes de ce genre. »
« Tu m’étonnes. Ce genre de chose, c’est trop grave pour qu’on joue avec. »
«  Oui... On a quand même bien de la chance de vivre à notre époque. »
Elle acquiesce.

Je ne sais pas comment ils se débrouillaient avant, mais ça ne devait pas être facile tous les jours. Heureusement qu’on apprend de nos erreurs du passé.
« T’as raison. On a quand même bien de la chance de vivre à notre époque... »