Un coup dans l’eau au bateau qui rockait Patte de Louve
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Hier soir, j’ai été au cinéma voir Good Morning England (The boat that rocked, dans son titre original). Je vous raconte cette histoire banale, pas tant pour la raconter que pour vous proposer, ami(e)s lecteurs(rices), d’imaginer d’autres interprétations et d’autres fins.
Dernier jour du mois de juin 2009, il fait beau et très chaud sur Paris ; plein de monde dans les rues et aux terrasses des cafés, les étudiants ont fini leurs examens, tout le monde — ou presque — pense à ses vacances à venir. Traversant la ville en moto, dans l’après-midi, je pensais plutôt au sexe, regardant ces femmes qui passaient rapidement devant ma roue sur les passages piétons, et que j’imaginais aller retrouver un petit ami, un amant et enfin enlever ces vêtements qui, même légers, tenaient toujours trop chaud en ces 32°.
Dernière séance au MK2 Nation. Je me suis installé un peu en avance et j’observe avec un amusement narquois le manège de deux femmes, genre yoga, qui changent trois fois de place avant de finir quelques sièges à ma droite : détachement et compassion ancrés sur la physionomie, mais bon vieux réflexe de préservation de son petit confort prêt à se manifester au premier pois sous le matelas...
La salle s’est remplie au dernier moment ; à ma gauche, un couple a laissé trois places vides entre nous. Pendant la pub, une fille s’y est assise, un siège vide de chaque côté ; je ne lui ai pas prêté spécialement d’attention. Juste avant le début du film, elle s’est décalée d’un mouvement assez rapide vers moi, comme si elle se jetait sur le siège voisin du mien. C’est là que je l’ai vraiment remarquée ; je ne l’ai pas dévisagée, mais j’ai tourné légèrement la tête de son côté et l’ai trouvée brune, apparemment jolie, le corps un peu plein et très mobile. Elle portait juste une robe légère.
En fait, son mouvement m’avait surpris. D’abord parce qu’elle avait une place vide à sa gauche et une autre à sa droite ; et surtout, la vivacité de son déplacement était remarquable, un peu animal. À peu près dans le même mouvement, elle a ôté ses sandales et remonté les genoux vers elle, les pieds sur le bord de son siège, et le film a commencé.
Good Morning England est une gentille comédie britannique retraçant l’histoire de Radio Caroline, qui émettait vers l’Angleterre la musique rock du début des années 60 depuis un chalutier ancré dans les eaux internationales de la mer du nord. Le film met en scène les animateurs déjantés de la station, leurs histoires de fesse et leur résistance à la volonté du gouvernement britannique d’éradiquer ces premières radios libres. Tout ça est très « Salut les copains », on flirte à l’écran et on rit dans la salle.
Ma voisine riait aussi, elle riait et elle bougeait : elle pliait et dépliait ses jambes, passait ses bras autour de ses genoux ou bien joignait ses mains entre ses cuisses, se passait la main dans ses cheveux ou bien se caressait les bras ou les mollets, se tournait dans un sens ou dans l’autre sur son siège.
Mon cerveau de mâle a commencé à chauffer : pourquoi est-elle venue s’asseoir à côté de moi, pourquoi est-ce qu’elle s’agite comme ça, est-ce qu’elle me drague, est-elle la femme sexuellement libre et active que tous les hommes qui ne sont pas des brancheurs-nés rêvent de rencontrer, ou bien est-ce une nympho ? — et je repensais à mon après-midi à moto et à tous ces corps chauds qui se déplaçaient dans Paris, et me disais que je finirais volontiers la soirée avec une fille sur mon lit, à rire, boire du vin blanc et faire l’amour.
Et puis le raisonnable — et le trouillard — en moi partait dans l’autres sens : qu’est-ce que tu crois, tu te fais un film etc.
À un moment, j’ai eu chaud et j’ai enlevé mon blouson, restant en T-shirt. Je carburais toujours et me disais qu’elle pourrait interpréter ça comme un signal d’ouverture. Car enfin, sa présence m’accaparait entièrement, et en plus les situations du film venaient faire écho à ce que je vivais.
Puis il y a eu contact. Nos bras nus se sont retrouvés collés l’un à l’autre, je ne saurais dire à l’initiative de qui. J’ai instantanément été flashé par l’adrénaline : mon corps émettait une énergie faramineuse, j’en ressentais toute la masse musculaire, la région du cœur, le faisceau nerveux et l’épiderme. Le flash a bien duré deux minutes en moi, et pendant ce temps aucun de nous deux n’a bougé. Moi, j’étais explosé par la chimie et tétanisé par la trouille : qu’est-ce que je fais, est-ce que je pose ma main sur sa cuisse, est-ce que c’est ça qu’elle attend ou bien est-ce qu’elle va se mettre à hurler au satyre ?
Curieusement, je ne ressentais aucun désir physique, juste l’adrénaline qui chauffait partout. Après tout, je ne lui avais rien demandé, c’était elle qui était venue s’installer à côté de moi, dans ma bulle, et qui se trémoussait à côté de moi en une attitude que je trouvais au minimum équivoque. En fait, j’aurais été ravi qu’elle garde l’initiative jusqu’au bout — si initiative il y avait — et me viole.
Je suis redescendu un peu, on a bougé et nos bras se sont décollés. Le film continuait avec ses situations marrantes qui faisaient rire la salle, nous deux y compris. Mais je gambergeais toujours autant : est-ce que je vais finir la nuit avec elle (un verre dans un bar d’abord ou bien chez moi direct) ? merde, je n’ai qu’un casque, et si j’en empruntais un à quelqu’un dans la rue (mais ça marchera pas), ou bien alors je lui file le miens et prends le risque de me faire serrer, et si je vais chez elle c’est pas sympa pour mon chien.
Mais par-dessus tout, j’avais peur de faire LE geste, peur de mal interpréter la situation, peur de me faire jeter, peur tout court. Pourtant j’ai fini par LE faire : j’ai passé le dos de ma main le long de sa cuisse, entre doucement et rapidement, dans un geste qui me semblait sans équivoque ; pas de réaction particulière de sa part.
Et le film continuait, et moi aussi dans ma tête : putain, tu vas encore foirer un coup par timidité, mais elle, elle veut ou elle veut pas ? En plus, c’étaient toujours les femmes qui prenaient l’initiative dans le film, alors je me lui disais, allez, vas-y !
Bon, je ne vais pas faire durer ce suspense insoutenable plus longtemps : je suis reparti seul. Quand les lumières se sont rallumées et que les gens ont commencé à se lever, j’ai attendu un peu, me suis tourné vers elle pour la regarder et lui ai posé doucement le bout des doigts sur la cuisse pour lui indiquer que je me levais et que j’allais passer devant elle — et que, si elle le désirait, elle pouvait m’accompagner...
Je l’ai trouvée jolie, brune aux yeux bleu sombre. Elle avait une expression soit revêche et butée, soit malheureuse et frustrée. Elle m’a regardé furtivement d’un air agressif qui pouvait dire : a) connard qui n’a même pas osé — mais elle pouvait encore sourire, se lever et venir avec moi, non ? b) connard de mâle qui se croit obligé d’essayer de sauter toute femelle qui se trouve à côté de lui — mais c’était bien elle qui était venue se coller à moi, non ?
Je suis passé devant elle et suis sorti du cinéma, les jambes raides et le cerveau en feu ; elle n’était pas derrière moi. J’ai traversé vers le bar en face, me suis pris une Stella que j’ai été fumer dehors, le temps de redescendre un peu. Les grilles du ciné se sont fermées, je suis remonté sur ma moto et suis rentré promener mon chien.