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Un conte de Fée Ignatius

EN COMPET'
ÉTÉ 2012
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Il n'avait plus vraiment d'âge. La preuve : il écoutait France Info dès le réveil sur son petit transistor jaune. Qui écoutait encore la radio sur un transistor ? Bientôt ça n'existerait plus, tout passerait par internet ou un de ces machins. Deux guerres en Afrique, le pétrole dont le cours semblait passionnant pour le monde entier, des résultats d'élection, des élections pas passionnantes du tout. Il n'avait plus vraiment d'âge, mais c'était son anniversaire. La radio c'était son évasion et en même temps son seul contact avec le vaste monde, son ancrage dans la vie des autres vivants. C'était peut-être grâce à elle qu'il ne devenait pas complètement fou. De ses doigts mouchetés de piqûres, de sang séché, de terre et de crasse, il tourna le bouton pour aller rencontrer une station Classique. Chopin. Ballade n°1, Sol mineur, opus 23.

Le piano dansait, léger comme une libellule, sur l'onde plate et scintillante du fleuve. Deux rats déboulèrent en fusant sur la berge.

« Je suis un rat mélomane », pensa-t-il. Et il eut froid. Pourtant le soleil affûtait ses rayons derrière la colline, il fallait s'attendre à une belle journée de printemps.

7h34. Il tourna la tête en direction de l'herbe, à droite de son logis. Il dormait sous un pont. La prophétie s'était réalisée. Sa grand-mère disait ça, quand il était gosse, combien de fois l'avait-il entendue menacer « c'est bien beau artiste, mais c'est pas une situation, c'est un coup à coucher sous les ponts ! ». Ben voilà : il couchait sous un pont. A côté des touristes sexagénaires qui promènent leur retraite ridée et leur Yorkshire sur les péniches. Il avait tenté. Il avait raté. Cinq années aux Beaux-Arts, diplômé avec mention. Son trait avait été bon. Ses peintures avaient eu du succès, les profs en disaient du bien. Une vie de bohème pendant quinze ans, des résidences d'artiste en France, en Espagne, en Belgique, en Allemagne, quelques jolies filles dont le souvenir agrémentait parfois son réveil, bien qu'à la cloche les matins soient la plupart du temps trop frais pour autoriser une érection. Enfin bon, la peinture de nos jours, c'est un peu has-been, ce qui marche ce sont les installations, les performances, l'escroquerie intellectuelle. Il avait jamais rien compris à tout ça, et surtout il refusait de comprendre. Il avait abdiqué. Alors il était là, tout ensablé par le vin de Morphée, son passeport pour le sommeil. Il lui restait un fond de rosé à 1 euro 84. On lui avait pas fauché pendant la nuit. Il s'en offrit une rasade.

En fouillant dans ses poches il dégota plein de pièces orange, mais pas de quoi aller jusqu'à un café. Bien sûr, tous les clodos buvaient le café chez les protestants, gratuitement, mais justement, là c'était son anniversaire et il n'avait pas envie de se farcir tous les cramés avec leur clébard, leurs cris, leur gueule aussi pourrie que la sienne et même le sourire des bénévoles, rien que d'y penser, ça faisait peser sur ses épaules un poids qu'il ne voulait pas supporter aujourd'hui. Il n'aimait pas faire la manche, mais il fallait s'y résoudre. Il alla en centre-ville avec son sac à dos, sa

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couverture écossaise et son année en plus.

« Bonjour madame, il me manque moins d'un euro pour boire un café...

— Pour boire un café vous êtes bien certain ?

— Oui. C'est mon anniversaire...

— Oh... ! »

La vieille le scruta un instant, comme si elle avait accès par son visage à son état civil. Elle ne se sentit pas le courage de refuser à cette gueule cassée le micro bonheur d'un café le jour de son anniversaire. Elle tira un petit porte-monnaie rose de sa poche, l'ouvrit, en ponctionna une grosse pièce qu'elle lui tendit en précisant, un rien soupçonneuse :

« J'espère que vous ne m'avez pas menti jeune homme, le Seigneur vous voit. »

Il venait d'être crédité de deux euros. Deux euros ! du premier coup !

« Merci beaucoup madame, le Seigneur doit apprécier votre geste. »

Il voulut ajouter « et moi aussi », mais il trouva ça un rien blasphématoire.

« Bon anniversaire jeune homme, et bon café, vous pouvez même vous offrir un croissant. »

Puis elle reprit sa marche à petits pas vers la route du Paradis chrétien.

Un bar ne refusait pas de le servir, un bar même pas cradingue, au contraire, il était plutôt chicos. En fait il avait jadis exposé dans ses murs, et le patron lui avait vendu quelques toiles. Bien que la direction eût changé depuis, il continuait d'y aller et s'était familiarisé avec les nouveaux serveurs, qui ne l'avaient jamais mal traité.

Nanti de son croissant d'anniversaire, il s'assit à une table rutilante de soleil, un peu à l'écart des autres clients (pour ne pas les indisposer) et commanda son café. Une serveuse, probablement nouvelle, bien foutue et agréable, lui amena son expresso accompagné d'un verre d'eau, alors qu'il ne l'avait même pas demandé.

Presque dix ans qu'il ne dessinait plus, ne peignait plus rien, à part ses blonds cheveux très longs, parfois. Il fouilla dans son sac à dos, en sortit plusieurs feuilles froissées, un stylo bille et décida de croquer la place avec ses touristes.

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Son trait avait beaucoup perdu, en spontanéité et en assurance. Ça l'attrista ; mais en même temps, à quoi s'attendre d'autre ? Il s'acharna cependant. Après une première esquisse tout à fait foirée, il se reprit en se rappelant l'importance de dessiner par plans successifs. Le second essai fut moins catastrophique. Ce petit jeu l'absorba tellement qu'il en oublia son café, qui avait refroidi, intact.

Ce n'était plus qu'un vieux machin, une caricature d'artiste raté, mais quand même ! ce petit dessin de la place n'était pas si nul... il lui restait des notions.

Deux jeunes filles avaient pris une place non loin de lui. Il les remarqua tout à coup parce qu'elles riaient. Elles affirmaient la continuité de la vie ainsi que la promesse faite à certains jeunes hommes de prendre du plaisir. La plus jolie des deux, châtain, cheveux fins et diablement longs, des lèvres comme un palais en sucre, était plus jolie que la plus jolie des filles qu'il avait eues durant sa vie de bohème. Elle était même bien trop mignonne pour lui rappeler une quelconque conquête. Contre le rebord de leur table reposait un carton à dessins.

Allez ! il se sentait d'une hardiesse peu commune aujourd'hui. Il entreprit de dessiner également cette douce et frêle créature. Mais elle était trop belle pour bâcler le travail : il débuta par des détails. Son nez maigre et coquet, ses pommettes douces et coulées, ses épaules et son buste de sylphide. Les années qu'il avait passées à faire du nu lui revenaient en mémoire ! Le stylo ne glissait pas encore tout seul sur le papier, mais il s'en tirait pas mal. Il attaqua le modèle, en entier.

« Pardon monsieur... c'est moi que vous dessinez ? »

Elle était soudain là, devant lui, vivante, caressée et embellie par la lumière, vaporeuse comme un unique petit nuage sur un mont arboré.

Il fut très gêné par la situation.

« Heu... oui... je suis désolé...

— Non, non, y a pas de souci, je peins moi aussi ! Je peux voir ? »

Au lieu d'être mis en confiance, il se trouva encore plus mal à l'aise. L'autre fille était partie. Ils étaient seuls à seuls, enfin presque.

« Mais je dessine pas bien, ça ne vous rendra pas hommage... »

Il tourna la feuille en direction de son modèle.

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Elle écarquilla deux grands yeux bleus maya, semblables à ceux de certains chats siamois. Puis elle fixa l'auteur avec les mêmes yeux, le même regard et affirma d'une assurance quasi professorale :

« Ça tue. Vous êtes hyper doué ! »

Devant cet enthousiasme le rouge lui monta au front.

Elle voulut s'asseoir cinq minutes pour parler avec lui. Elle se prénommait Pauline, était en fac d'histoire de l'Art, deuxième année, et prenait des cours de peinture. Pauline lui montra quelques uns des travaux contenus dans son carton à dessins. C'était pas encore très bon, mais l'avenir réserve des surprises aux artistes besogneux. Pauline était fan de Klimt, lui penchait du côté de Schiele, de Chagall ou des œuvres de jeunesse de Malevitch. Tout ça n'était guère éloigné, il y avait une proximité de goûts artistiques entre Pauline et lui. Elle lui proposa de le revoir le surlendemain à la même terrasse. Il accepta, évidemment.

Pendant toute la durée de la conversation il avait pris grand soin de ne pas écarter les bras de son torse : il ne s'était pas lavé depuis des lustres et craignait les effluves qui pouvaient s'échapper de ses aisselles. Jamais Pauline ne parut indisposée, ou elle le masqua avec talent.

Les quarante-huit heures qui suivirent la rencontre ne furent occupées dans son esprit que par deux pensées : le dessin et Pauline. Les deux étaient liés, bien sûr. Il croqua autant, sinon plus que lors de ses années d'études aux Beaux-arts. Toute chose lui semblait un sujet merveilleux : les squares avec leurs bancs, leurs arbres, leurs pigeons, leurs passants, les bâtiments, les toits, les nuages, le fleuve, les péniches, et même les voitures.

Il ne mangea que trois pommes en deux jours : il n'avait pratiquement plus faim. L'alcool lui-même ne lui paraissait plus une nécessité, il n'en but qu'une demi-bouteille avant de se coucher. Par contre, à sa grande honte, tout en éprouvant un fort dégoût à l'encontre de sa vieille personne puante, il ne put s'empêcher de se masturber chaque soir en s'imaginant dans un grand lit avec Pauline. Les deux fois il essuya son sexe écumant avec sa couverture écossaise et s'assoupit en se jugeant bien dégueulasse.

Le matin de la seconde rencontre, il se débrouilla pour aller se laver chez les Protestants, où il prit un café gratuit accompagné de croissants industriels à la date de péremption dépassée. Il pensa se raser, mais redouta que cette coquetterie ne le rendît ridicule ou juste méconnaissable.

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Son rmi ayant été versé la veille, il offrit un verre à Pauline, qui n'avait pas oublié le rendez-vous.

« Ça vous dit qu'on aille dans un parc sur l'herbe ? vous pourrez me dessiner si vous en avez envie, ça sera plus sympa qu'ici ! »

Il tenta de marcher devant elle pour ne pas lui faire honte, mais elle refusa et mis un point d'honneur à avancer à ses côtés.

Les deux heures qu'ils passèrent ensemble furent les plus merveilleuses qu'il avait vécues depuis des siècles. Il ne savait même plus qu'il pouvait rire autant sans être totalement pinté. Sa manière de raconter les grands peintres, les courants picturaux, ravissaient Pauline. Elle l'écoutait disserter religieusement mais avec une complicité qui le mettait en émoi. Il était amoureux. Quand elle riait, que ses lèvres découvraient ses dents opalines, il voyait s'ouvrir tout grand le royaume des cieux, et c'était pour lui un enfer de délices interdites.

« Si vous voulez, dimanche matin j'ai deux heures après l'équitation, on pourrait les passer ensemble, ici.

— Si tu veux, avec plaisir. »

Il aurait dû dire non, mais il en était incapable. Il aurait eu meilleur compte d'aller se faire une pute, même en payant double tarif, de sucer la queue d'un zonard homosexuel, ou de partir au Mexique à la nage. Un vieux rêve, le Mexique. Ça resterait un rêve. Comme Pauline. Il valait mieux arrêter là avant de se manger la dure réalité dans les chicots. Mais il n'en avait pas la force. Pauline était le seul truc sympa que Dieu le Père lui faisait vivre depuis l'accident de celle qui devait devenir sa femme, douze ans plus tôt. Putain ! Pauline, jeune bourgeoise magnifique de vingt ans avec lui, un bouffe-bitume alcoolique oublié dans le 21è siècle ? Même Spielberg oserait pas.

Les jours, les heures, les secondes passaient douloureusement. Le fossé qui le séparait du dimanche en question était noyé de vinasse, de reproches, d'auto-flagellation et de gluante déprime. Il n'y avait même pas de quoi être fier de ne pas se masturber en pensant à Pauline : il n'en éprouvait pas l'envie. C'est elle qu'il voulait, aussi absurde et déraisonné que cela fût. Se voir en train de lui caresser les cuisses en pensée, quand la possibilité réelle que cela arrivât était à la fois si proche et si lointaine, si incongrue et improbable, ne suffisait plus, bien au contraire, ça en devenait sordide. Il ne dessinait plus.

Le dimanche tant redouté arriva.

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Ils étaient assis sur l'herbe au milieu de jeunes couples et de familles avec enfants. Pauline avait emporté quelques dessins pour les lui montrer. Il avait du mal à les voir. Une heure cinquante-deux de torture où il ne parlait presque pas. Elle lui confiait des petites choses de sa vie, des petites choses qu'il aurait, la dernière fois encore, dégustées comme des bonbons. La fin du calvaire approchant, il prit le taureau par les cornes :

« Pauline, je suis désolé de ne pas garder le silence, mais j'ai terriblement envie de t'embrasser. »

En fait il voulait dire « de te faire l'amour », mais ce n'était pas avouable.

Pauline lui répondit d'un sourire doux et appétissant comme de la crème. Elle se pencha vers lui, et sans se soucier des gens présents qui devaient trouver cela inconvenant, lui embrassa les lèvres comme un petit oiseau pose son bec sur un vieux fruit.

Elle se leva, lui fit au revoir de la main et conclut leur entrevue d'un :

« A bientôt ! »

Il resta là, comme une ruine sous le vent. Il la regarda disparaître dans les escaliers qui redescendent du parc. Ses cheveux châtains furent éclipsés par le béton. Bien entendu elle ne lui avait pas fixé de nouveau rendez-vous.

Il retourna sous le pont. Sous "son" pont. Il tomba deux bouteilles de "Côte-Rôtie", à cinquante euros pièce. Il ne pouvait plus aller dans le centre, le risque de la croiser était trop grand. Il contemplait l'onde rigide et noire du fleuve. Un rat fila sous ses yeux. La lumière pisseuse du réverbère à sa droite étouffait sans bruit dans l'opacité de l'eau. De rares promeneurs troublaient encore la solennité du moment. Bientôt il serait seul.

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