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 Fantaisiste

Un beau bordel 

Lgeneste

Lgeneste

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20 voix

Ich gehe durch die Welt und rufe Friede Friede Friede !
« Je vais à travers le monde en criant paix, paix, paix ! »
Épigraphe de Pétrarque figurant sur le socle de la statue Der Rufer, avenue du 17 juin à Berlin

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Un beau bordel, voilà ce que c'était ! Cacophonie, manque de concertation, problème de communication, flou – certains parlaient même de « nébulosite » – bref, c'était la pagaille et Dieu ne savait pas trop comment s'en sortir.

Tout s'était pourtant bien déroulé jusque là, comme prévu. Ce 9 novembre 1989, fidèle à son habitude, Dieu contemplait les évènements, de haut, un verre d'ambroisie à la main. Le Maître du Verbe, gardien du Destin, l'avait averti qu'un évènement majeur devait se produire. C'était la procédure : Dieu se devait d'être présent quand quelque chose se passait, en cas de besoin. Par exemple pour remplacer le dieu-guérisseur égyptien Khonsou (retenu à Thèbes) et soigner la princesse de Hatti ou pour empêcher Abraham d'égorger son fils (encore une erreur de communication) et il n'était pas pour rien non plus dans la découverte du procédé de torréfaction des fèves de cacao.

Sorte de grande éphéméride, le Destin indiquait tout ce qui allait se produire. Son gardien le Maître du Verbe, vieillard sénile et presque aveugle à force de rester penché sur son ouvrage, s'acquittait néanmoins correctement de sa mission d'information envers Dieu. Ce dernier était chargé de vérifier l'application correcte de ce que le Destin prévoyait. Si nécessaire, une petite intervention divine réglait les problèmes d'incompréhension entre la parole céleste et la terre. Mais aujourd'hui, le problème était de taille et le Conseil des Archanges, qui convoquait Dieu pour oui ou pour un non, n'allait pas tarder à lui tomber dessus.

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Mstislav ne comprenait pas ce qu'il faisait là... Hier encore il était à Paris et voici qu'il se trouvait en pleine campagne. Balayés par les vents froids, des prés rocailleux et vallonnés s'étendaient devant lui. Derrière lui aussi. Et puis partout ! Il était cerné par une immensité sauvage, inhospitalière et visiblement inhabitée. Comment était-ce possible ? Il essaya de se remémorer la soirée de la veille mais ses souvenirs étaient confus...

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Une agitation mêlée de crainte régnait dans les rues depuis l'aube. L'aube d'un jour nouveau ? La fin de plus de vingt ans de privation ? Un parfum de liberté flottait dans les airs. Tout paraissait si incroyable et beau à l'Ouest. L'opulence, une nourriture riche, le choix des produits, le cinéma, les vêtements... la vie semblait tellement meilleure. Et si accessible désormais ! Cela avait démarré la veille au soir lorsque Schabowski, secrétaire du Comité Central du Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, avait annoncé la possibilité pour tout citoyen de franchir le Mur. Quelle surprise ! Ou plutôt quel piège... Le doute s'était immédiatement emparé des berlinois, si bien que nul n'osait approcher le Mur. Comme tous les jours en fait.

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La veille, il se souvenait qu’il était à Paris et regardait, sans vraiment y prêter attention, les actualités : Un grand pas vers le bon Dieu en bonne place pour être le prochain Goncourt, l'élection du premier maire noir des États-Unis, une déclaration du SED à propos du Mur... bref, rien d'exceptionnel. Il ne se rappelait pas être sorti, ni avoir bu outre mesure, et ce n'était pas son genre. Tout juste avait-il mangé quelques-uns de ces chocolats à l'alcool de cerise que les Français affectionnaient tant. Que faisait-il alors en plein milieu d'un no man's land, surveillé par les goélands et mitraillé par le vent ? Une mouette solitaire jouait avec le vent à l'est, était-ce un signe ? Alors que le soleil se levait, il décida de marcher dans cette direction.

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Dans la rue, les gens se regardaient, interrogateurs. Que faire ? Y aller ? Ne pas y aller ? Était-ce une mauvaise farce du régime ? Et puis le voulaient-ils vraiment ? Après tout, le Mur ne les protégeait-il pas de la décadence de l'Ouest et de son consumérisme à outrance ? En avaient-ils vraiment besoin ? Mais lentement, sans hâte d'abord, la foule se dirigea d'un pas mal assuré vers le Mur. Vers l'ouest symbole de tant d'espoir. Entre les rangs, on se partageait des morceaux de chocolat Halloren. Ils verraient bien.

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Les hommes étaient lents, mal assurés, un rien les faisait changer d'avis, et pourtant Dieu ne se lassait pas de les observer. Leur courage face à l'adversité, leur capacité de soulèvement pouvait être étonnante. Mais il était loin le temps où un aigle volant dans la lumière pâle d'un soleil levant, ou un éclair bien ajusté pouvaient les décider à passer à l'action. Tout était devenu si compliqué... Le mur de Berlin devait s'effondrer, les Allemands devaient agir, mais rien ne se passait. En bas, ils finassaient et Dieu commençait à en avoir un peu marre. D'autant qu'au bout du compte, on ne manquerait pas de lui adresser des reproches ! Bien évidemment, aucune aide n’était venue de ses prédécesseurs ou collègues, d’Odin à Zeus, en passant par Maa Ngala et Brahma. Pas même une petite note de service. Il était seul et l'ambiance prévue sur Terre n'était pas du tout au rendez-vous. Il ne voyait que craintes, interrogations et doutes... Sans prendre le temps de rédiger une déclaration, bousculant les anges et les esprits saints, il s’était précipité pour répondre à la convocation redoutée et trépignait à présent dans l'antichambre du Conseil des Archanges quand enfin, les portes s'ouvrirent sur l'auguste assemblée. Encore des vieillards mal embouchés et sourds pour la moitié d'entre eux. L'atmosphère, certes vaporeuse, qui les enveloppait était tendue.

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La foule s'arrêta au pied du Mur. Les soldats la jaugèrent rapidement pour tenter de déterminer leurs intentions. Les regards se faisaient face dans un calme assourdissant. Combien de temps dura ce moment ? Le sort d'un monde coupé en deux, la destinée de deux empires, la vie de millions de personnes se jouait à cet instant dans une partie de dés céleste qui pouvait tout faire basculer. Mais Dieu ne joue pas aux dés. Alors que la foule s'avançait, les soldats épaulèrent, puis tirèrent. Hommes, femmes, enfants : aucune distinction ne fut faite dans ce qui resta dans l'Histoire comme le Massacre du 9 Novembre.

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Le Conseil des Archanges était hors de lui. Les doigts arthrosés tendus vers Dieu le désignaient comme responsable, les barbes longues s'agitaient en laissant filtrer le mot coupable ! Depuis l'affaire Galilée, jamais ils n'avaient été dans un tel état de rage. Le Mur ne s’était pas effondré comme prévu, et toutes les conséquences qui en découlaient étaient de son entière responsabilité ! Les Enfers, sautant sur l'occasion, avaient par ailleurs fait savoir qu'ils n'étaient pas contre un durcissement du régime de l'Est. Un peu plus de violence, un peu moins de bonté d'âme, et surtout, la reprise du programme nucléaire des deux côtés du Mur. Ce communiqué avait mis le feu aux poudres, mais Dieu ne souhaitait pas répondre à chaud. Il devait se sortir de cette cagade s'il voulait reprendre le cours normal de ses activités.

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Cela faisait des heures qu'il marchait, et toujours pas signe de vie. Fatigué, Mstislav s'arrêta et s'assit sur une pierre. Que pouvait-il faire ?
Fixant l'aube et le lointain à la recherche d'un espoir qui ne saurait venir, il sortit son violoncelle et joua. Les notes s'enchainaient et s'envolaient vers les cieux, et Mstislav se sentait libre et heureux comme en train d'accomplir un acte fondateur d’inspiration divine qui allait changer la face du monde.

Puis au loin, il aperçut des taches noires, puis blanches qui semblaient se regrouper lentement. Une grande figure s'en détachait qui, petit à petit, se rapprochait de lui. Mstislav continuait de jouer et le troupeau de brebis arriva enfin à sa hauteur. Il était guidé par un fier berger portant collier de barbe, kilt écossais et qui le dévisageait.

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Une dépêche venait de tomber, décrédibilisant totalement l’action divine : bon sang, le mur d'Hadrien ! Les exécuteurs de la volonté céleste avaient mal compris et c'est une partie du mur d'Hadrien qui s'était effondrée ! À plus de mille kilomètres du mur de Berlin, au milieu de nulle part... Sans personne pour le voir, et surtout, sans que cela ne serve à quoi que ce soit...

Dépité, Dieu s'affala sur son siège et braqua son regard sur cette portion de Mur, abandonné depuis des siècles. Ce qu'il y vit l'étonna et finalement, lui redonna espoir.

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Le berger finit par lui demander ce qu'il était en train de jouer, et Mstislav Rostropovitch lui répondit :

« Je joue Bach. Car Bach, c’est Dieu. »

C’était tout ce que le moment lui inspirait.

Saisi par la beauté des notes, le berger entreprit d’agrandir l’ouverture du Mur au pied duquel Mstislav s’était installé. Armé de sa crosse, il fit rouler ces pierres antiques jusqu’à pratiquer une large ouverture. Les brebis firent alors ce qu’elles avaient toujours fait : elles suivirent leur guide. Et c’est ainsi que la barbare Calédonie envahit le si vaillant Empire Romain, qui, pour parer à toute attaque, avait édifié ce mur près de deux mille ans plus tôt. Par-delà les siècles, l’invasion calédonienne tant redoutée par les Romains eut enfin lieu. Point de soldats, point d’armes ni de lances pointées vers les cieux. Mais la crosse d’un berger et les cent têtes de son troupeau qu’il guidait, pacifiquement, vers la liberté et les verts pâturages sous les notes de Bach.

Finalement, l’herbe n’y était pas meilleure, mais elle avait un goût de revanche.