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Maplume

Maplume

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24 voix


D’abord il y avait eu les retrouvailles, hésitantes, muettes, avec un goût amer de retour en enfance saboté. Les voisins avaient agité des mains molles, tenté des sourires tristes, échangé des regards graves qui disaient « les petits sont rentrés, ça va aller maintenant ».
Et puis j’étais entrée dans la maison... Elle était différente, sombre et silencieuse. Il n’y avait presque pas de lumière à travers les rideaux tirés, et une odeur âcre, humide, de sueur froide vaguement citronnée s’était infiltrée partout. On s’était regardés. Des larmes discrètes traçaient leur sillon. On avait mis des mots, du moins on avait essayé. Et on s’était dit, en baissant les paupières, qu’on serait là jusqu'au bout, ensemble, et puis que ça irait.

Elle, elle souriait tristement, absente, avec l’air las du combattant résigné qui hésite à se rendre. Lui, il entrait et sortait constamment, pour aller n’importe où, ailleurs. Il m’ébouriffait les cheveux au passage, dans un clin d’œil voilé, pour éviter d'avoir à reconnaître que dedans, de toute façon, tout était détruit.
Je la regardais, chaque jour, répéter ces milles gestes insignifiants qui, mis bout à bout, fabriquent une existence. Elle faiblissait de plus en plus, s'effaçait peu à peu. Ça me crevait le cœur. Elle avait été si belle. Pour moi, elle avait été tout, le monde, l’enfance, la vie. Maintenant elle était amaigrie, amputée, vidée. Ses beaux cheveux, qui avaient été coupés courts, disparaissaient à vue d’œil, dévoilant par plaques la peau pudique de son crâne vulnérable. Sous son vieux T-shirt, celui que je lui avais offert, il y avait cette absence béante à la place du cœur, cette asymétrie monstrueuse qu’il était impossible d’imaginer. Du coup, pour lui laisser au moins ça, je ne l’imaginais pas.

Comme ça, en silence, on est entrés dans l’hiver. Les jours, une fois passés, ressemblaient déjà à de vieilles images jaunies qu'il fallait se hâter d'archiver soigneusement. De temps en temps, de tout petits moments merveilleusement normaux nous laissaient croire qu'un lendemain paisible suivrait ce mauvais rêve. Mais la trêve était fragile, et chacun de nous savait très bien au fond de lui où il allait, vers un gouffre si sombre qu’on y pensait le moins possible. On tâchait d’oublier.
Au début de l’agonie, elle restait couchée, gémissante et minuscule, étalée dans un lit métallique au milieu du salon, comme une poupée de chiffon un peu encombrante. Il ne rentrait pas dans la chambre, le lit. Il ressemblait à une machine de guerre diabolique, une embarcation ultra-fonctionnelle appareillée pour un voyage dont on ne revient pas. Une petite vie fébrile s’organisait autour. C’était terrible, et c’était long. L’horrible libération tardait salement à venir. Et tout ce temps ne servait à rien, à personne, à part à étirer, peut-être à diluer, la douleur.
On s'éclipsait, aussi souvent que nos consciences nous le permettaient.

Maintenant on était là, lui et moi, attablés à la terrasse de ce village quelconque où ils n’avaient demandé qu’à être heureux. Refaire leurs vies, planter des fleurs, se reposer au vert, la moindre des choses, quoi. C'était dur.
Depuis deux jours, elle ne nous reconnaissait plus. Et lui n’arrivait pas à me regarder, comme si c’était sa faute, comme si il n’avait pas su prendre soin d’elle.
Il a bu un café, puis deux. J’ai bu une bière, puis deux. On ne parlait pas. On avait commandé des pizzas au camion, maintenant il fallait attendre. Alors on attendait, encore, l’estomac en boule et l’œil fuyant.
Je le regardais, ce type bousillé qui n’était pas mon père. Un mélange bizarre de tendresse et de questionnements venimeux formait une boule dans ma gorge, mais ça ne sortait pas. Encore une bière, et ça viendrait peut être, les mots s’enchaîneraient tous seuls les uns aux autres. Ça ne servirait sûrement à rien, mais peut-être que je me sentirais mieux, après. Et peut-être que lui aussi, après tout. Son univers avait rétréci d’un coup, mais quand même pas à ce point-là.
Il s’est levé pour entrer dans le bar et m’a ébouriffé les cheveux au passage, répondant en un geste à tout ce que je ne ne parvenais pas à lui demander. Il est revenu avec ses tickets de tiercé, et il a commencé à les remplir, consciencieusement, avec une main appliquée crispée sur le stylo et de petites lunettes traîtres plantées sur le nez. On ne peut pas perdre à tous les coups, c'est sûrement ce qu'il devait se dire.
Je regardais fixement le camion à pizza, pour arrêter mes yeux sur quelque chose, pour que le temps passe. Mais il ne passait pas.
Et puis il n’y a plus rien eu à remplir. Il a posé son stylo et m’a jeté un regard triste, usé.
— Elle va pas s’en sortir, il a dit, d’une petite voix tabagique.
Je ne savais pas si c’était une question ou un constat. J’ai secoué la tête. Mes lèvres ont du trembler. Il a allumé une cigarette, et ses yeux ont froncé dans une autre direction. Ils ont du croiser ceux de la fleuriste, qui a agité une main molle et esquissé un sourire hésitant, avant de disparaître. Puis ils sont revenus se planter dans les miens, d’un coup.
— Ça va aller ? il a dit.
— Va bien falloir.
— Bon.
C’était réglé. J'étais incapable de lui retourner la question. Je commençais à être un peu ivre.

On est allés prendre les pizzas, puis on est monté dans la voiture, tous les deux, côte à côte, dans un tumulte de silence et de non-dits qui prenait toute la place. On a roulé dans la campagne, c’était beau. La nuit tombait, les nuances verdoyantes des champs alentours se fondaient dans un camaïeu sombre et tamisé. Des fenêtres s’allumaient. Les gens préparaient le dîner, en famille. L’odeur de la pizza se répandait dans la voiture.
On est arrivés dans l’allée, là où la voiture ralentit toujours avant d'entrer dans le jardin. Je crois qu’on a tous les deux pris une grande inspiration pour se donner le courage d’affronter ce qui nous attendait. On avançait doucement.
Au moment de se garer, mon frère a surgi de la maison. Il est venu vers nous un peu trop précipitamment, concentré, comme s'il avait répété plusieurs fois la scène qu'il s'apprêtait à jouer. Il avait un visage éteint et des yeux d’acier. Il m’a fait signe de baisser la vitre, puis il a posé deux mains tremblantes sur le rebord. Il a ouvert la bouche, et d'une voix étranglée, il a articulé
— Maman...
La portière de l'autre côté a claqué. Il était sorti en hurlant, et courait vers la maison.
Mon frère était toujours là, me regardant fixement. Il y a eu un silence. Il a reniflé, puis il a dit à nouveau
— Maman...
J’ai fermé les yeux pour que l'image et le son disparaissent en même temps. Je me suis enfoncée profondément dans le siège de la voiture, j’avais du béton dans le ventre. J’ai laissé entrer autant d'oxygène que possible dans mes poumons.
Et j’ai pensé
— Ça y est, on y est. Et je suis toujours vivante.