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Sofi

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— Eric ! Eric ?! Tu descends à la maison maintenant !! Le repas est bientôt prêt !

Je l'entendais crier de mon repaire sacré. Les dimanches se répétaient, immuables.

— Eric ?!! J'en ai assez !!

Mon père commençait par m'appeler, une fois presque calmement, puis il se mettait à hurler, cette fois avec agacement, la troisième était la bonne, j'avais réussi à le mettre hors de lui :

— Bon ça suffit ! Je te préviens, je monte !

Voilà, j'avais gagné. Je l'attendais ainsi, chaque dimanche matin du haut de mon vaisseau.
Alors, je sortais la longue-vue que Papi m'avait offert pour mes huit ans. Je la conservais soigneusement dans son étui de cuir. Papi m'avait dit :

— Je t'ai acheté un bel étui de cuir pour la protéger, comme les grands, tu sais Eric, les grands... Sens ce cuir mon loupiot... hummm quelle odeur !

Et j'observais Papa. C'était sans aucun doute le plus merveilleux moment de ma journée. Je l'apercevais, tout d'abord à peine, derrière les voilages de ma fenêtre de chambre. Puis, il tirait la fenêtre déjà ouverte. Me cherchait du regard. Mais Papi ne lui avait pas offert de longue-vue à lui ! Et j'étais bien planqué !
Je me réjouissais déjà de la suite. Il se hissait sans peine sur le rebord de ma fenêtre, à quelques trois mètres du sol. Il restait accroupi, toujours. J'attendais, confortablement assis à la proue de mon navire, sur un coussin de velours grenat, subtilisé en douce dans le salon. Alors, il tendait les bras et agrippait maladroitement le harnais relié à la corde. Il serait là dans quelques secondes. Je me levais d'un bond et sortais le grand drap recousu récupéré chez Tata Janette, je l'étendais au mieux entre les branches. Ma tête de dragon sculptée par Papa trônait à l'avant depuis deux jours. Ne manquait plus que quelques boucliers, que je comptais bien fabriquer dans l'atelier avec papa, et mon « Knörir » serait complet.

TTTTZZZZZZZZZZZZZZZ

Le sifflement de la tyrolienne s'interrompit. Papa posa ses pieds sur la branche la plus accessible.

— Eric, tu exagères, tu sais quand même que j'ai le vertige ?! Et chaque dimanche c'est le même cirque ! Tu as onze ans, je ne vais pas venir te chercher dans ta cabane jusqu'à ta majorité !

Je venais alors me blottir tout contre lui, avant même qu'il ne se soit détaché. Alors il levait le bras droit vers le ciel et proclamait :

— Mjöllnir !! Marteau de Thor ! Accompagne-nous dans notre quête d'une nouvelle terre ! Fils, déclarait-il alors avec gravité, le Groenland nous attend ! Nous devons retourner à Qassiarsuk où ton épouse Thjodhild se languit de son époux bien aimé !

J'avais triomphé, Papa m'avait rejoint et nous allions partir à l'assaut de la mer de Norvège, affronter des tempêtes, perdre des hommes, lutter contre la faim, pour enfin accoster à Qassiarsuk, où cinq-cents colons nous attendaient.

Après avoir convoqué Njörd le dieu de la Mer et des Vents, Papa m'intima l'ordre d'élaborer le parcours sur le portulan que nous avions créé. Nous nous étions installés au beau milieu de ma cabane, regard tourné vers le Nord-Ouest. Papa en tailleur sur son petit coussin vert et moi sur mon coussin grenat. J'avais pu aménager ma « cabine » de marin, Papi m'offrait chaque année un élément pour nourrir mon rêve : compas, boussole, longue-vue, et même pour mon dernier Noël, un astrolabe !

— Eric, trace le trajet sur la carte, je me charge des voiles !

Je m'exécutais, Papa était mon capitaine, depuis toujours. Je l'examinais par en-dessous en même temps que je traçais au compas, la première étape de notre exploration qui nous mènerait sur les terres d'Islande.
Il se levait et voûté, à cause du toit de branches bâti à 1 mètre 50, allait hisser la voile que j'avais précipitamment jetée entre les branches. Je ne pouvais pas tout faire, sans Papa, l'exploration des Terres nouvelles aurait été impossible.

— Eric ! Rugissait-il, longue-vue collée aux mirettes, vent d'Ouest, paré à virer ?
— Paré Capitaine !
— J'envoie !

Je me redressai à mon tour et rejoignis Papa. Nous échafaudions nos aventures à 2 mètres 50 du sol. Mon « Knörir » (en langue norroise), bateau viking du Xème siècle, nous l'avions construit avec Papi, Papa et moi, l'été où nous étions restés tous les deux parce que Maman allait faire un trek avec ses copines en Mauritanie. J'avais huit ans.

— Eric ! Aux rames ! À bâbord toute !! Nous devons atteindre les dix nœuds sinon nous aurons affaire aux nuages menaçants qui s'accumulent à la poupe !

Nous nous retrouvions, debout, tous les deux, sous la voile carré de Tata Janette, à scruter un horizon aux flots feuillus. Mais les forêts environnantes se trouvaient vite détrônées par mon appétit passionné pour les panoramas maritimes.


— Eric ? Quel cap ?
— 240° mon capitaine !
— Attention !! Trop de gîte !
— Bien mon Capitaine, contre-gîte !!

Les injonctions, mises en garde et autres admonestations fusaient, alors que portulan en main, j'étudiais sans relâche le tracé au compas, qui devait nous mener invariablement sur les côtes est du Gröenland.

Et ainsi chaque dimanche matin, à peine une heure après notre appareillage et alors que nous n'avions pas encore accosté pour notre première étape sur les terres d'Islande :

— Chéri ?! Eric ?! Le poulet vous appelle ! J'ai faim !!

Maman...

— Capitaine ! Nous recevons l'ordre du retour au port !
— Matelot, l'expédition doit prendre fin, retour tribord, vent arrière toute !!

Papa attrapait le grand drap, le pliait délicatement en quatre et le rangeait dans ma petite malle en bois. Je laissais courir mes doigts sur la tête de dragon sculptée dans un vieux chêne et polie par mes caresses. Je rangeais enfin portulan, boussole et autres instruments dans mon coffre. Ils demeureraient là, à l'abri, comme un trésor précieux, jusqu'au dimanche suivant.

TTTTZZZZZZZZZZZZZZZ

Je n'ai pas compté les dimanches au cours desquels Papa et moi avons exploré la Mer de Norvège, les Terres d'Islande, du Gröenland, entre le Cap Farewell et le cercle polaire, ainsi que l'avaient fait les premiers colons vikings au Xème siècle.

Je viens d'avoir trente-deux ans. Je trimbale toujours ma crinière rousse-flamme, qui m'a valu le doux prénom d'Eric à ma naissance. Hommage de Papa à Erikïr Thorvaldson, plus connu sous le nom d'Erik le Rouge, grand explorateur viking.

Papa est mort cette année.

— Bonjour monsieur, vous venez déclarer la naissance de votre fils donc : 12 mai 2008, à Nuuuk, capitale du Gröenland, est né un garçon de 3 kg 250... ses nom et prénom s'il vous plaît ?
— Leray Leif.
— Pardon, je n'ai pas compris le prénom ?
— Leif. Leif Erikson, vous savez bien ? Le fils d'Erik le Rouge, qui découvrit l'Helluland ?

L'employé de mairie leva ses yeux bleu-acier au-dessus de sa monture vintage cerclée et me dévisagea avec attendrissement.