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 Science-Fiction

Transhumanisme 

OliverKhan

OliverKhan

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— Monsieur, vous savez dans combien de temps nous arriverons ?
La voix douce du petit garçon vibra dans le compartiment jusque-là bercé par le ronronnement du train.
L'homme assis en face de lui regarda sa montre et réfléchit un instant avant de répondre laconiquement :
— Environ 2 heures.
Puis il se replongea immédiatement dans la lecture de son journal sans un coup d'œil pour son jeune interlocuteur.
— J'espère que Maman sera à l'heure pour me récupérer. Vous avez une maman, vous ?
L'homme ne répondit pas. Il n'avait pas envie de rentrer dans le jeu de l'enfant. Il avait déjà suffisamment de soucis comme ça, il devait rentrer en urgence à Boston car la crise qui grondait était sur le point de lui faire perdre sa société et il n'avait pas envie de discuter avec un gamin bavard. Il repris donc la lecture de son journal, toujours perdu dans ses pensées. L'article du Boston Herald qu'il lisait traitait justement des conséquences potentielles de cette crise sur les sociétés de robotique comme la sienne. Il avait fondé sa société, AFM Enterprise, il y a près de huit ans, et ce n'était pas une malheureuse rumeur infondée qui allait venir couler l'investissement de sa vie. Il avait tout donné pour cette boite, il y avait sacrifié son temps, ses loisirs, son mariage et il ferait tout pour quelle puisse perdurer.
Il se remémora le jour où il avait décidé de se lancer dans ce domaine. C'était lors d'un cours qu'il suivait au MIT. Ce cours traitait du potentiel de la robotique dans l'avenir et il avait trouvé le sujet tellement passionnant qu'il avait décidé qu'un jour il travaillerait dans la conception de ces incroyables machines.
A peine deux années plus tard, son diplôme d'ingénieur en mécatronique en poche, il montait sa société. Les progrès de la robotique avaient été fulgurants ces dernières années. On pouvait désormais programmer un robot pour n'importe quelle tache humaine. Leur apparence était devenu la nôtre. Leur dextérité était identique à la nôtre. Leur facultés de résolution de problèmes complexes était même devenue supérieure à la nôtre. Le seul domaine où nous les supplantions encore était dans l'approche de problèmes où la résolution n'était pas logique, pas mathématique mais relevant plus de l'affect. Une logique absurde proprement humaine et totalement incompréhensible pour une machine. Dans le domaine des sentiments et de la raison l'homme était le seul qui restait compétent. Jusqu’à cette rumeur.
Cette rumeur que des robots pourraient développer des sentiments. Qu'ils pourraient éprouver de la peine, de l'ennui, de l'amour. Quelle idiotie. Cette rumeur avait générée une chute des commandes de robots de service. Dans le doute et par peur d'un retournement des robots contre leurs maîtres, les gens ne voulaient plus de ces machines chez eux. C'est cette maudite rumeur qui était en train de couler sa boite. Il fallait y mettre un terme. Il espérait bien que la conférence de presse dans laquelle il devait s'exprimer dans quelques heures permettrait de couper court à ces affirmation saugrenues.
Il fut tiré de ses pensées car on s'adressait de nouveau à lui.
— Alors Monsieur, est ce que vous avez une maman vous aussi ? répéta le petit garçon.
L'homme un peu tendu répondit sèchement :
— Non, je n'en ai plus. Elle est morte il y a quelque années. Veux tu me laisser tranquille, tu ne vois pas que je suis en train de lire ?
— Ah, dit l'enfant, c'est triste. Moi, j'ai une maman. Elle m'attend à la gare. Quand j'arriverai elle m'emmènera jouer dans le parc. J'aime bien jouer au parc. Ensuite nous rentrerons chez nous et nous fêterons Noël.
L'homme tiqua. Il regarda sa montre comme pour se rassurer, bien qu'il soit parfaitement certain de la date. On était bien le 22 mai 2053, ça faisait un petit moment que Noël était déjà passé.
— Noël, dit l'homme, intrigué, ne trouve tu pas qu'il est un peu tard pour fêter Noël ?
— Comment ça ? répondit l'enfant, nous sommes à la veille de Noël, c'est normal de le fêter. D'ailleurs j'ai un cadeau pour Maman. Je lui ai acheté son parfum préféré. Regardez.
Et l'enfant montra un petit paquet cadeau sorti de la sacoche qu'il avait en bandoulière.
L'homme regarda le paquet qui avait été soigneusement réalisé et reporta son attention sur l'enfant qu'il n'avait pas regardé jusque-là. Quel idiot il était. Il était en face d'un AFM Bot de type II, le deuxième type de robot qu'ils avaient, lui et sa société, conçu. Il s'était fait berner par sa propre création. Souriant, fier de la qualité de ses produit, il rétorqua :
— Mais tu es un robot n'est-ce pas ? dit-il. Que fait tu dans ce train ? Où est ton propriétaire ?
— Propriétaire, répondit l'enfant, de quoi parlez vous ? Je n'ai pas de propriétaire. Je vais retrouver ma maman ! je ne suis pas un robot, n'importe quoi !
Déstabilisé par cette réponse il continua.
— Quel est ton nom ?
— Je m'appelle Luke" répondit le robot.
— AFM Bot II Luke : énoncer matricule, dit l'homme pour obtenir le numéro de matricule du robot.
— Mais qu'est-ce que vous dites, vous n'allez pas bien Monsieur ?
Hmm, pensa l'homme, il y a un souci.

Il sortit un tube de sa poche et en extrait un film transparent qu'il déroula. Il appuya son pouce sur la surface de ce film et celui-ci s'éclaira.
— Comment s'appelle ton propriétaire ? demanda l'homme.
— Ma maman vous voulez dire ? Elle s'appelle Catherine Helm, répondit le robot.
L'homme commença ses recherches dans les fichiers clients de son entreprise pour obtenir plus d'informations sur ce robot. Il était intrigué. Le principe de son entreprise était de proposer à chaque client de concevoir son robot selon des critères sélectionnées dans une liste prédéfinie de caractéristiques. On pouvait, sur le site d'AFM, choisir à quoi son robot ressemblerait, ses capacités cognitives et bien d'autres paramètres pour obtenir l'assistant qui répondrait le mieux au besoin de chacun.
L'homme trouva enfin ce qu'il recherchait. Effectivement, deux ans auparavant une certaine Catherine Helm avait bien passé commande d'un robot dont l'aspect pourrait correspondre à celui qu'il avait en face de lui. Il nota cependant que cette femme résidait à Philadelphie. Il questionna le robot.
— Ta maman a déménagé ?
— Non, répondit l'enfant, nous habitons toujours le même appartement à Philadelphie. Au croisement de Chestnut et de la 11ème.
— Alors pourquoi va tu à Boston ? questionna l'homme.
Le robot ne répondit pas à cette question.
— Ma maman m'attend. Quand je la retrouverai nous irons jouer au parc. Nous ferons peut être de la luge ou bien nous ferons des boules de neige. J'aime bien jouer au parc avec Maman.
L'homme ne comprenait pas. Le programme du robot était certainement vérolé. Les robot de type II ne réagissaient pas comme ça. Il ne le pouvaient pas. Quand il recevaient une instruction, ils l'exécutaient. Quand on leur posait une question ils y répondaient. C'est tout ce dont ils étaient capables. Celui-ci était particulier. Il continua à pianoter sur son écran pour en savoir plus sur cette Catherine Helm.
Il tomba sur un article de la revue Nature qui éveilla sa curiosité. Cet article était nommé « Un prototype d'intelligence artificielle plus réaliste », et cet article était signé par Catherine Helm. Il se plongea dedans.

« Un prototype d'intelligence artificielle plus réaliste
par Catherine Helm

Les progrès de nos connaissances en intelligence artificielle nous permettent désormais d'aller plus loin en ce qui concerne l'intelligence des robots. A l'heure actuelle, nos robots se contentent d'exécuter les taches que nous leur imposons mais ne sont pas capables de pensées raisonnées, et de sentiments à proprement parler. A l'exception de ce que nous leur imposons dans leur programme.
Cet état de fait devrait changer prochainement tant le fonctionnement du cerveau humain et proche de notre compréhension. Nous pouvons désormais reproduire artificiellement, en langage informatique, le fonctionnement complexe du cerveau d'un être humain. Chaque liaison, chaque connexion peut désormais être analysée et décryptée. Plus rien ne nous empêche donc de les reproduire !
Une partie de mes travaux s'inscrivent dans la suite de ceux réalisée par l'équipe du projet Blue Brain initié en 2005 à Lausanne. Dès 2007, ces recherches ont permis de créer et de valider une colonne corticale c'est à dire un groupe de neurones situés dans le cortex cérébral. La première cellule artificielle de colonne corticale comprenant 10000 cellules a été construite en 2008. En Juillet 2011, un mesocircuit cellulaire de 100 colonnes corticales avec un million de cellules a été construit. En novembre 2014 un cerveau de rat contenant 100 mesocircuit totalisant 100 millions de cellules a été simulé avec succès. Aujourd'hui un cerveau humain, équivalent à 1000 cerveaux de rats soit un total de 100 milliard de cellules est techniquement réalisable. De plus la miniaturisation des supports de stockage de l'information numérique ainsi que la croissance exponentielle de la puissance de calcul due à la nouvelle technologie de processeurs gravés en 3D permettent de coder cette information dans un espace réduit. En effet une vie humaine entière s'enregistreraient sur plus de 10 térabits de données.
La seconde partie de mes travaux s'est appuyée à l'origine sur les idées transhumanistes de Kenneth Hayworth qui s'est suicidé en 2017 dans l'espoir de vivre éternellement en tant que machine. Pour ce faire, le principe est simple, il consiste à préserver le cerveau du donneur en remplaçant les différents liquides organiques qui le composent par une matière inerte. Concrètement, on injecte des métaux lourds et de la résine dans le cerveau. Il s'agit de la plastination aussi appelée imprégnation polymérique. Ensuite, à partir de ce cerveau conservé, il ne reste plus qu'à en analyser le connectome, c’est-à-dire les détails du câblage des neurones dans le cerveau pour reconstituer la conscience et les souvenirs du donneur. Un microtome automatisé permet le découpage du cerveau en tranches très fines. Ceci permet ensuite de cartographier précisément le connectome du cerveau. Malheureusement pour ce pauvre Hayworth, au moment de son suicide, la technologie d'imprégnation polymérique n'était pas suffisamment au point pour conserver les structures de taille nanométrique des tissus du cerveau. Tout est différent aujourd'hui.
En effet, après plus de trois années d'un travail acharné d'analyse, de retranscription et d'identification des liaisons neuronales du cerveau d'un donneur humain, j'ai d'ores et déjà réussi à compiler de façon complète toutes les données présentes dans ce cerveau et je compte prochainement les reproduire en version informatique pour tester mes hypothèses. Je pense donc que nous pourrons très bientôt transférer dans un cerveau mécatronique l'ensemble des données présentes dans un cerveau humain.
Quand ce travail aboutira et lorsque les résultats de mon étude auront été analysés et validés, nous aurons enfin la preuve que nous pouvons vivre éternellement sous forme de machines. Attendez-vous à un beau cadeau pour Noël.

Catherine Helm le 14/06/2051 »


L'homme n'en croyait pas ses yeux. Il était assommé. Il ignorait complètement que de telles recherches étaient pratiquées. Encore moins qu'elles étaient si proche d'aboutir. Il réfléchit à ce que cela impliquait. La vie éternelle. Certes, mais quelle vie éternelle. La vie dans une machine. Et avec quelle conscience, avec quels souvenirs ? Et qu'en était-il des nouveaux souvenirs. La machine pouvait-elle avoir ses propres souvenirs, sa propre expérience ?
Suivant le fil de sa réflexion il jeta un œil à l'enfant en face de lui. Ce dernier le regardait toujours, un petit sourire aux lèvres. Il tenait son petit paquet dans les main et caressait délicatement le papier cadeau.
L'homme commençait à devenir nerveux. Il continua ses recherches. Il voulait, il devait en savoir plus sur cette femme.
Il tomba finalement sur une coupure de presse.



19/02/2048 : La chercheuse Catherine Helm blessée dans un accident

Un accident de voiture impliquant la chercheuse Catherine Helm fait un blessé grave. Un véhicule a percuté celui de la scientifique de plein fouet. Le conducteur, sous l'emprise de l'alcool a pris la fuite mais a été intercepté quelques instant plus tard grâce aux cameras de surveillances. La scientifique a été légèrement blessée. Ses jours ne sont pas en danger. Son fils de 6 ans est, lui, dans un coma profond. Les médecins sont pessimistes quant a son rétablissement.


Un frisson lui parcourut l'échine. Il fit immédiatement le rapprochement entre les deux articles qu'il venait de lire. Il ne voulait pas le croire. Cette femme n'avait quand même pas utilisé le cerveau de son fils pour ses recherches. C'était de la folie. Comment faire ça à son propre enfant ? Qu'espérait elle obtenir par cette expérience ?

Paniqué a cette idée, il continua à se renseigner sur cette femme et chercha plus d'informations sur cette Catherine Helm. Il ne pouvait en croire ses yeux. Il tomba finalement sur une page qui lui était consacrée. On y décrivait ses travaux, ses études, mais ce qui attira surtout son attention fut de découvrir que cette femme était décédée il y a peine quelques mois. Un suicide semblait-il. Il regarda la date correspondante. Le 25 décembre 2052. Elle était donc morte, et le jour de Noël. Etait-ce à cause de l'expérience qu'elle avait menée? Etait-ce à cause de son résultat ?
L'homme releva les yeux et vis que le robot cherchait quelque chose dans sa sacoche. Il en sortit un portefeuille qu'il ouvrit et tendit une photo à l'homme. L'homme la prit et la regarda. Sur la photo il reconnut la femme dont il venait de découvrir l'existence sur internet, Catherine Helm, posant avec un enfant dans les bras. Un jeune enfant de quatre ou cinq ans. Sans doute son fils décédé. Le robot brisa le silence :
— C'est une photo de moi et de ma maman. Vous avez vu comme elle est jolie ? Elle m'attend à la gare et quand nous arriverons, nous fêterons Noël ensemble.
Après quelques instants de réflexion, l'homme reprit :
— Tu sais que nous sommes en mars, n'est-ce pas ?
— Ce n'est pas vrai, dit l'enfant, nous sommes le 24 décembre, c'est marqué sur ma montre. Et il tendit son poignet à l'homme qui put constater qu'effectivement la montre d'enfant à son poignet indiquait le 24 décembre 2051. Il put également constater que l'heure n'était pas la bonne. La montre était arrêtée. Il se demanda depuis quand.
L'homme reprit :
— Mais tu sais que nous n'allons pas à Philadelphie ? Ce train va à Boston.
L'enfant ne répondit pas.
Il ne voulait pas croire ce qu'il était en train d'imaginer. Il ne pouvait y croire. Pas lui. Pas l'homme qui allait dans un instant devoir expliquer que les robots n'étaient que des machines. Il persista donc :
— Mais tu sais que ta propriétaire est morte. Catherine Helm est morte il y a plusieurs mois. Tu le sais ça, n'est-ce pas ? Tu sais que ce n'est pas toi sur la photo que tu m'as montré, n'est-ce pas ? Tu sais que tu es un robot. Cette femme n'est pas ta maman.
Le visage de l'enfant s'emplit d'une expression de tristesse, comme s'il allait pleurer.
— Pourquoi dites-vous ça ? Je pensais que vous étiez gentil. Pourquoi dites-vous que ma maman est morte !
L'enfant se mit à gémir en regardant la photo qu'il tenait encore.
— Si c'est moi sur la photo, c'est moi avec Maman. Elle va bien. Je m'en souviens et je vais la retrouver dès que le train arrivera. Et vous, vous êtes méchant.
Il continua à gémir doucement en caressant la photo qu'il tenait encore.
Assis sur son siège, l'homme était bouche bée. Il ne pouvait croire à ce qu'il venait de voir. Ce robot était différent. Ce robot semblait vraiment avoir de la peine.
Et lui aussi commençait à en éprouver.
Lui l'ingénieur. Lui, le concepteur de robot, avait de la peine pour cette machine. Cette machine hybride, cassée, incomplète, bloquée sur cette veille de Noël, bloquée sur les souvenirs qu'on lui avait implantés. Bloquée aussi sur l'amour véritable qu'il portait à sa mère.

Le train commença à ralentir, il entra en gare et s'immobilisa. Les portes s'ouvrirent, l'homme se leva et pris ses affaires. L'enfant rangea la photo dans son portefeuille et la mit dans sa sacoche. Il essuya sa joue déjà sèche d'un coup de manche et sortit du train. L'homme le suivit peu après.
Il resta un moment à observer le robot qui s'était assis sur un banc au bord du quai. Il souriait désormais et regardait au loin droit devant lui.
L'homme s'apprêtait à partir quand il entendit le robot parler.
— Bonjour Madame, vous attendez le train ? Moi je vais bientôt retrouver ma maman, elle m'attend. Et quand elle m'aura récupéré nous irons jouer au parc.
La femme assise sur le banc acquiesça mollement de la tête sans même regarder l'enfant. Ce dernier se leva et monta s'installer dans le train.
L'homme se retourna, baissa les yeux et, en s'éloignant du quai, il réfléchit à ce qu'il allait bien pouvoir dire lors de sa conférence de presse.