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 Drame Suspense

Tour de contrôle 

Mojosodope

Mojosodope

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21 voix


Malgré les cris, le quartier est presque plus calme, l’espace d’un instant. Plus de motos. J’avais oublié que ces foutus piafs existaient toujours. Bientôt, j’entends des sirènes au loin, police, ambulance ou pompiers, je n’arrive pas à distinguer, mais j’parierais mon salaire, si j’en avais un, que la flicaille n’arrivera sûrement pas en premier sur les lieux. Trop peur des premières réactions des habitants du quartier, ils laissent toujours les pompiers et les ambulanciers récolter les premières insultes, les premiers jets de pierre. À croire qu’avant de prendre leur service, les flics laissent leurs couilles chez eux, bien au chaud dans le tiroir à chaussettes. Des dizaines de gens sortent des tours pour aller voir ce qu’il s’est passé, ça gueule dans tous les sens, ça hurle, ça sent la poudre en bas, mieux vaut rester planqué dans mon appartement et attendre que tout s’embrase. Les pompiers débarquent, suivis de près par l’ambulance qui a du mal à se frayer un passage jusqu’aux blessés, tant la foule est compacte autour des corps des deux jeunes. J’suis à deux doigts d’ouvrir ma fenêtre pour gueuler à tous ces cons qu’on voit aussi bien, sinon mieux, ces deux morveux crever à l’intérieur que là, dehors, en plein cagnard. Un gamin d’une quinzaine d’années tente d’expliquer aux pompiers ce qu’il s’est passé, il accompagne les gestes à la parole et montre les alentours pour signifier qu’il ne sait pas d’où sont venus les trois coups de feu qu’il dénombre en faisant le chiffre avec ses doigts. Ça m’étonne qu’il sache compter, ce merdeux. J’serais curieux de savoir ce qu’il met après trois.

Les détonations ont pas mal résonné. Faut dire que j’habite un immeuble d’une vingtaine d’étages entouré de trois autres similaires, alors forcément, le son se répercute sur le béton de ces quatre tours. Tout y est multiplié par cent : un bébé qui chiale et ce sont toutes les garderies de la ville qui se sont donné rendez-vous en bas de chez moi. C’est le bruit qui est responsable de tout ça, le son terriblement grave des grosses motos. Les pétarades incessantes des plus petites combinées à la réverbération du son sur les murs me font toujours l’effet d’un hélico se posant dans la cour. Ça devait finir par arriver, comme certains vont dire dans le quartier. Détonation, bruit d’hélico, on aurait pu se croire dans un film sur la guerre au Viêtnam, quand un Huey se fait canarder en tentant de récupérer des GI dans la jungle. Quand sont venus les cris, j’ai cru qu’un réalisateur allait gueuler : « Coupez, elle est bonne ! »

Putain, ils narguaient tout le monde, ces petits cons. Des semaines que le comité contre ces saloperies de motos dans le quartier s’est créé, des semaines qu’il alerte la mairie, les policiers, que le bruit de ces engins à longueur de journées rend tout le monde dingue, qu’il y a des travailleurs qui bossent de nuit, des bébés qui ont besoin de faire la sieste et des braves gens qui veulent juste vivre dans une ambiance calme et silencieuse. Niveau braves gens et ambiance calme et silencieuse, faudra repasser parce que pour la défense des gosses, le quartier est pourri jusqu’à la moelle, de la revente de drogues à chaque coin de tours, des bandes qui squattent les halls en te traitant de sale pute, sale blanc ou sale con en fonction de qui passe la porte d’entrée de l’immeuble, des voitures incendiées, des filles défigurées pour un oui pour un non – plutôt pour un non… Alors une bande de jeunes qui fait du boucan à moto toute la journée, ça paraît bon enfant. Mais ce que j’en dis, moi, c’est qu’il faut le vivre. Me faire traiter de sale blanc, ça me dérange pas spécialement, je le prends pour de la jalousie : ces bicots et ces bougnoules m’envient parce que côté intelligence et propreté, ils n’ont pas franchement été gâtés par Mère Nature. Alors quand ils font ça, à l’intérieur je souris et je me fous littéralement de leur gueule, mais à l’intérieur seulement, parce que si j’avais le malheur de leur répondre quoi que ce soit, ils me tomberaient dessus et me lyncheraient. J’me considère comme un coriace, alors j’casserais bien un ou deux nez dans l’affaire, mais eux, sûr et certain qu’ils me briseraient le crâne. Alors c’est pas l’envie qui m’en manque, mais je moufte pas. Tu passes l’entrée sous les insultes de mecs qui n’attendent de toi qu’un regard qui sonnerait comme un début de rébellion – et de tes emmerdes par la même occaz’ –, t’es tout content de fermer la porte de ton appartement, l’équivalent d’un sanctuaire comme qui dirait, tu peux enfin regarder autre chose que tes pompes et il y a ce bruit qui vient tout gâcher. Alors tu reportes ta haine du quartier, de ta vie tout entière sur les responsables de ce vacarme. T’es dans ton appartement, tu crains rien à les haïr de si loin, encore moins avec un fusil.

Les flics arrivent en nombre, une voiture banalisée et deux camions de CRS. Tous les résidents sont en bas, sauf ceux qui bossent : autant dire que quatre-vingt-cinq pour cent du quartier est venu voir le spectacle. Deux ados à terre, blessés par balle, restent un sacré spectacle. Il doit être 14 heures, il fait un temps superbe, pas un poil de vent, un vrai temps de jeune fille comme disait mon père. Un beau jour pour une balade en famille ou se vider de son sang sur le bitume, sans aucun doute. Plus de bandes dans le hall, plus de mecs en train de dealer, ni de guetteurs en train de guetter. Les gladiateurs et les lions dans une arène, pas de mystères, ça ferait encore un tabac aujourd’hui. J’imagine une arène, des jeunes motards à l’intérieur et un tireur en tribune. Il a deux minutes pour en tuer le plus possible. Des gonzesses aux sourires figés et aux seins énormes se pavanent avec une pancarte sur laquelle figure le nombre de motards zigouillés. Et c’est là que je percute, en visualisant des bonasses style actrices porno : j’en viens vite à penser pognon.
J’ai pas spécialement un physique à la Brad Pitt, alors les belles filles et moi, ça a jamais fait bon ménage. Un rouquin d’un mètre soixante-quatre avec les oreilles décollées et le tour de ventre d’une femme enceinte de six mois, à part les moqueries, ça attire pas grand-chose. Cerise sur le gros gâteau dégueulasse que je suis, j’ai même pas les yeux bleus. Les trois quart des roux ont au moins ça pour eux, pas moi. Et ça, allez savoir pourquoi, je le vis franchement comme une injustice, pire que mes oreilles ou ma couleur de cheveux. Mais je me décrirais comme un gars qu’a de la jugeote, alors j’ai vite capté que pour m’en taper des belles avec des gambettes dont les genoux m’arrivent à la ceinture et la taille pas plus large qu’une de mes cuisses, fallait que j’allonge la fraîche. Certains diront que je participe à l’exploitation de ces pauvres filles. J’avoue que je ressens la même chose juste après avoir lâché la sauce, quand le désir s’est évaporé et que tout ce que je sens c’est une odeur de sexe et de latex mélangés. Puis quand je sors les biftons, la sensation disparaît, un business comme un autre. Le monde n’est rien d’autre qu’une espèce de système pyramidal géant : chacun est la pute de celui situé plus haut. C’est un type d’un groupe de rock quelconque qui a balancé ça à la télé, l’autre jour. Sûr que ce connard doit pas être loin du dernier étage.

Toute la cité est en bas, y compris les caïds. Plus personne pour surveiller leur planque à la cave. Ils y sont tous. C’est ma chance. Une excitation teintée de peur s’empare de moi, j’ai le cœur en vrac alors je prends trente secondes histoire de me remettre les idées en place. Je fixe une femme dehors qui pleure, la voir effondrée me détend. J’en sourirais presque. Je me munis d’un couteau de cuisine, je l’emballe dans un sac plastique et le tiens par le manche. Même ici, se balader avec un couteau de boucher risque malgré tout d’attirer l’attention.
À mes débuts dans cet enfer, j’étais descendu à la cave pour voir la taille du box qui m’était attribué. Je suis tombé sur une dizaine de mecs qui m’ont bien fait comprendre que je ne devais plus jamais y foutre les pieds au risque de « bouffer mes couilles ». Sans demander comment diable ils allaient s’y prendre, j’ai aussitôt fait demi-tour, puis j’ai entendu un mec gueuler que de son côté, il avait compté dix-neuf mille cinq cents euros environ ; un autre lui avait répondu qu’il avait dû faire une erreur. C’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd, putain.
Un couteau, ce n’est pas suffisant, j’vais chercher le démonte-pneu planqué sous mon lit. Il ne me sert plus à rien, ma bagnole a cramé, c’est tout ce qu’il en reste. Je le garde là, on sait jamais ce qu’il peut se passer dans ce foutu immeuble. Des fois qu’ils se mettraient à vouloir tuer du blanc bec, statistiquement, y auraient pas mal de chances que ça tombe sur ma pomme. Peu de blancs habitent le quartier et j’ficherais mon billet que je suis le plus pâle d’entre eux, haut la main.
Pour encore plus de sécurité, je coince des vieux journaux et des magazines dans mon jean, tout autour de ma taille pour me prémunir d’éventuels coups de couteaux. J’avais vu ça dans un film dont l’intrigue se déroulait en prison, c’est plus difficile d’enfoncer une lame là-dedans, il paraît.
Je suis fin prêt à récupérer ce que j’estime être mes dommages et intérêts. Je remercie ce putain de tireur fou et pense fortement à un mec de ma tour qui habite deux étages au-dessus de chez moi. Il bosse de nuit. Une fois je l’ai vu sortir en habit de chasseur et il est sorti de prison y a un an. Dans le quartier, il se dit qu’il aurait violé sa fille. Pas besoin d’être l’inspecteur Barnaby pour comprendre que le tireur, c’est lui. Un beau salopard, quand même, le loustic, mais un sacrément bon chasseur, faut croire. Trois tirs, deux qui touchent leur cible, à presque soixante mètres, c’est plus qu’honorable. Plus jeune, je suis allé à la chasse avec mon père. Enfin ça ressemblait plus à des week-ends picole option chasse. Il m’a tout de même appris à tirer. Sans me vanter, j’étais pas dégueu, un fusil entre les mains. Alors le mec qui a tiré sur ces jeunes, sûr qu’il est doué ou alors je m’y connais pas, j’raconte des craques et j’suis jamais allé chasser avec mon vieux.

Je sors de mon appartement, le couloir est vide. Je me dirige d’un pas assuré vers les escaliers même si au fond de moi, je suis pas loin de me chier littéralement dans le falzar, un peu comme la fois où j’avais tenté d’aborder la caissière d’une supérette, j’devais avoir dans les dix-huit balais. Je me souviens qu’elle n’était pas spécialement belle, elle aurait pu l’être, mais son visage avait dû être ravagé par l’acné quelques années plus tôt et il en gardait des cicatrices épouvantables. J’ai toujours eu un goût pour les filles avec un truc qui cloche sérieusement niveau physique, genre amputée d’une jambe, en fauteuil roulant, avec un bec de lièvre, grosse… Ça me donne de la confiance pour les accoster. À côté, je ne me sens presque pas moche. Celle-là ne devait pas être assez défigurée pour me sentir à l’aise à l’idée de l’approcher.
Un temps, mon fantasme était de séduire une magnifique femme aveugle. Je m’inventais une vie avec elle où l’on se baladait dans les rues main dans la main, moi lui décrivant toutes les choses qu’elle ne pouvait pas voir, passant une journée magnifique, les badauds nous souriant constamment. Elle se mettait alors à pleurer. Inquiet, je lui demandais pourquoi, elle me répondait que c’étaient des larmes de joie d’être avec moi. Je regardais pas mal de comédies romantiques à l’époque, j’avais un irrépressible besoin d’être aimé par une belle fille, assez belle pour me dire qu’elle valait largement celles de la télé, que je pourrais la regarder une vie entière sans me lasser et sans écran pour nous séparer. J’ai même traîné un temps près d’une école pour malvoyants, espérant trouver mon bonheur à la sortie. Tout ce que j’ai récolté, c’est une interdiction d’approcher l’école à moins de cinq cent mètres. Le fantasme s’en est allé. J’crois que si je devais passer mes journées entières à décrire le monde à une fille aveugle, je finirais par la tuer, l’empailler et l’exposer dans mon salon.
Pour la dixième fois en une semaine, j’étais passé à la supérette acheter un truc, pain de mie, paquet de chewing-gum… Je ne me souviens plus de quelle connerie dont je n’avais pas besoin j’avais pris cette fois-là. Mais sur un coup de tête, je m’étais dit : « Vas-y, va lui parler ce coup-ci, dis-lui tout, que tu penses à elle sans arrêt et que ça fait cinq jours que tu dépenses ton pognon dans ce magasin juste pour avoir l’occasion de la regarder trente secondes. » Sait-on jamais, ça la fera peut-être rire. Je me retrouve dans la file d’attente de sa caisse, trois ou quatre clients avant moi. C’est la seule caisse ouverte. Je répète ce que je vais lui dire dans ma tête, un peu comme ces skieurs qui, avant de s’élancer, ferment les yeux et se repassent la piste. Là je sens que j’suis bien dans mes skis, j’suis en forme – je venais de perdre quatre ou cinq kilos à cause d’une gastro carabinée –, j’vais tout casser, bordel, j’vais faire un putain de bon temps sur cette descente… Et puis une autre caisse s’ouvre. La caissière m’interpelle une fois pour me dire qu’elle est libre. Je fais semblant de ne pas l’entendre, pas question de bouger, je suis bien décidé à conquérir l’amour de ma vie. Le mec devant moi y va alors d’un « monsieur, la caisse est libre à côté ». Le monde est rempli des pires égoïstes qui soient et je tombe sur le Jésus Christ de la file d’attente qui, au lieu de se précipiter vers la caisse libre, me signifie gentiment et très poliment que je gagnerais un temps fou à y aller. Ne pouvant pas l’ignorer, je lève la tête d’un air surpris du style « Hein ? quoi ? C’est à moi que tout le monde s’adresse depuis cinq minutes ? », je le remercie et pose mon article sur l’autre tapis, me trouvant alors dos à mon amour. Je paie, quitte la supérette et n’y remets plus jamais les pieds. Peut-être qu’au fond de moi ça m’arrangeait, je me serais clairement débiné de toute façon : elle avait bien sept ou huit ans de plus que moi, j’étais un gamin pour elle. « La peur de la gagne, c’est le mal français ! », avait dit une fois un commentateur sportif à propos de la propension de nos tennismen à perdre constamment si près de la finale. Ouais, j’avais clairement une peur bleue de la faire sourire, de la baiser et de l’épouser. La peur de la gagne, c’est tout moi. Depuis, j’ai régulièrement des coups de cœur pour des femmes plus âgées. Mon ex-femme a six ans de plus que moi, et le côté gauche du visage paralysé.

Aucune caissière, aucun connard pour m’arrêter dans ma descente d’escaliers. J’irai jusqu’au bout, j’ai peur de rien, même pas de crever ou de crever quelqu’un. Si faut le faire, je le ferai de bon cœur et j’en redemanderai, 'pouvez m’croire. J’arrive dans le hall. Personne. Dehors, j’entends le crépitement d’une voiture qui brûle, des cris, des pleurs, des insultes envers la police. C’est en train d’exploser, comme si le monde entier était de mèche avec moi et voulait me récompenser d’avoir enfin pris une initiative. L’univers me file un sacré coup de main en n’hésitant pas à créer une émeute là-dehors, je ne vais pas le décevoir, pas encore. Dans l’entrée, plus aucune boîte aux lettres n’a de porte, ça sent la pisse et les tags remplissent tout l’espace sur les murs. Plusieurs insultes se superposent, comme si celle d’avant s’avérait avec le temps complètement ridicule et qu’il avait fallu à tout prix la remplacer par une autre, quitte à ce qu’on n’y lise plus qu’un gribouillis, mélange de « Sale pute », « PD » et « Nique » quelque chose ou quelqu’un d’illisible.
Vers les dernières marches qui mènent au sous-sol, j’entends des voix. Je m’arrête net. Les voix continuent, ils ne m’ont pas entendu. Je reste un instant pour tenter de savoir combien de gars sont présents. J’en compte deux, peut-être trois, dont un très jeune. L’univers m’a bien eu. Il me donne un coup de pouce, ça ouais, mais pour me le flanquer aussitôt bien profond. Tant pis, je continue, je l’emmerde tout comme j’emmerde ces types entre mon pognon et moi. Au moment où j’apparais dans le couloir, ils s’arrêtent de parler. Ils sont bien deux. Sans vraiment me prêter attention, ils m’insultent, m’ordonnent de me barrer de là, et se remettent à discuter comme si le problème était réglé, comme si je me chiais trop dessus pour continuer, comme tous ceux qui sont descendus là, comme moi la première fois. Personne ne leur a jamais appris le respect. J’m’en vais leur donner un cours, ils ont intérêt à être attentifs, il n’y aura pas de session de rattrapage. Je m’approche d’un pas décidé. Je ne quitte pas des yeux le plus costaud des deux. Il doit bien mesurer un mètre quatre-vingt-dix. Il ne m’impressionne pas. Ce n’est qu’arrivé à deux mètres à peine d’eux qu’il me remarque. Le costaud s’adresse à moi, ses mots ne semblent alors qu’un brouhaha lointain, comme si ces paroles provenaient du dehors, comme s‘il était lui aussi en train de regarder le carnage dans la cour. Il ne me frappe pas, il essaie de m’impressionner. Trop tard, j’enfonce le couteau de toutes mes forces dans son ventre. Il ouvre la bouche, je crois qu’il m’insulte. Jusqu’au bout, il aura fait montre d’une haine à toute épreuve, à l’épreuve d’une lame de trente bons centimètres. Je l’admire l’espace d’une seconde puis le déteste à en vomir. Je juge que le couteau est très bien là où il se trouve, je change le démonte-pneu de main. L’autre me frappe au visage. Je ne sens rien. J’avance vers lui jusqu’à ce qu’il recule dans un box. Il doit avoir treize ans, pas plus. Il tente de me donner un autre coup de poing, mais au moment où son bras se tend, j’abats le démonte-pneu sur sa main. Il hurle, son cri est aigu, ce mec est tellement jeune qu’il n’a pas encore sa voix d’homme. Je lui casse sûrement un doigt, puis je commence à sévèrement lui ravaler le visage. Je tape encore et encore, sa tête est un tambour alors je tambourine pour effacer ce regard d’enfant apeuré. Cinq minutes plus tôt, il m’insultait avec une insolente assurance. Maintenant tout se brise, son nez, ses pommettes, son crâne. J’arrête pour constater les dégâts et reprends peu à peu possession de mon corps, conscience de ce qu’il vient de se passer. Le gosse est méconnaissable, le visage tout ensanglanté et enfoncé. À partir de quel coup a-t-il aperçu la lumière qui l’arrachait progressivement à une douleur atroce ? Ira-t-il au paradis ou se retrouvera-t-on en enfer ? Et quel visage aura-t-il dans l’au-delà ? Déformé comme maintenant ? Je tente de me remémorer mes années de catéchisme. Je doute trouver des réponses, j’ai dû sécher le cours qui portait sur l’arrivée devant saint Pierre de mecs tabassés à mort. À côté de lui, des liasses de billets comme dans les films, sauf qu’ils sont tous froissés. Ils ne sortent pas d’une banque, mais de la poche de putain de drogués. Je me rends compte que je n’ai rien pour les transporter. Je fourre tout dans mes poches, dans mon boxer, je retire mes chaussettes pour en mettre aussi dedans. Il en reste, et ça me fout en rogne de ne pas avoir emporté de sac avec moi, lorsque j’entends un bruit, comme un sac plastique que l’on froisse. Je me retourne et vois le grand en position assise contre le mur qui tente de se relever, mon couteau-sac plastique dans le bide. Il a le droit au même sort que le mioche et sa jolie petite frimousse dévastée. Ce qui ne résout pas mon problème de sac. Je fonce vers les autres box, j’en fouille trois dont un qui devait servir de chiottes avant de vider un sac poubelle. J’y enfourne l’intégralité des billets. Je prends soin d’effacer mes empreintes sur le couteau et le démonte-pneu à l’aide de mon pull, je remets mes chaussettes et mes chaussures – mes pieds sont couverts de sang et de merde –, puis je remonte dans mon appartement sans croiser personne. Le coup parfait. J’ai du mal à reconnaître mon visage dans la glace tant il est couvert de sang. Je me déshabille dans la douche, me lave. Le sang part facilement. Je transvase les billets dans un bagage à main en espérant qu’il y ait au moins dix-neuf mille cinq cent euros et fourre mes vêtements dans le sac poubelle que j’expédie dans le vide-ordures. Je démonte mon fusil, le range dans le même bagage à main. Je sors de l’immeuble, me dirige vers la foule pour tenter d’apercevoir les deux ados blessés ou tués, mais ils ont apparemment été emmenés à l’hôpital. La femme qui pleurait tout à l’heure est toujours là, dans les bras d’une autre, elle n’arrive pas à se calmer. J’ai envie de lui dire, de tous leur dire, de monter sur une estrade et de leur gueuler que putain, avec un fusil j’suis pas manchot. Du haut de mon dix-neuf mètres carrés, je peux nettoyer le quartier à coups de chevrotines et il brillera comme ma peau au soleil. Je m’abstiens.
Demain, après-demain, lorsqu’un inspecteur Barnaby comprendra que j’étais le tireur, je serai déjà loin de ce merdier.