Veranda

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47 voix


Il pleut depuis trois jours. Trois jours sans discontinuer, sans la moindre petite pause. Pas même un petit répit pour sortir de la maison et prendre un peu l’air. Quand je me gare au pied de la tour de contrôle, il y a une immense flaque d’eau qui m’oblige à marcher bizarrement pour quitter ma voiture. J’ai l’impression de me déplacer sur des crocodiles. J’espère que personne ne me regarde, je dois être ridicule, surtout sans imperméable, juste mon polo bleu marine qui ne me quitte jamais.
Les flaques sont immenses et je suis obligé de grimper sur le capot de Lanier. Elle est toute neuve la voiture de Lanier, avec un grand capot gris métallisé et des belles jantes en aluminium, pour être certain d’être bien vu. Ca doit être sa devise à Lanier, bien vu, être bien en vue, que tout le monde me voit. Il est tellement mal garé que c’est à cause de lui que je suis obligé de faire toutes ces contorsions, alors je ne vais pas me gêner pour monter sur son capot pour éviter un bain de boue.
Je prends mon service à treize heures. En montant les escaliers en colimaçon qui mènent à la salle de contrôle, j’entends la voix de Roger Dupuis, mon homologue du matin. Il a deux appareils en approche alors forcément il parle un peu plus que d’habitude. Il n’y a que les pilotes qui connaissent bien la voix de Dupuis. Quand il a un casque sur les oreilles et un écran radar, il parle à des gens qu’il ne connaît pas, qu’il ne voit pas, tout juste s’il sait qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme à l’autre bout de son micro. Mais ce n’est pas grave, il leur parle. Sous ses yeux, il a l’écran radar avec l’indicatif de l’avion, son altitude, sa vitesse, son cap. Bref, tout ce qu’un contrôleur aérien a besoin de savoir pour poser les appareils ailleurs que dans les champs. Dupuis a une voix douce pour les rassurer lorsqu’il sent les pilotes débutants. Il répète plusieurs fois la même instruction en s’appliquant à bien articuler. Il est gentil, au meilleur sens du terme. Pas comme Lanier, le chirurgien de ces dames, le restaurateur de chefs d’œuvres en périls.

J’ai connu Lanier il y a treize ans, c’était un jeune chirurgien passionné d’aviation. J’étais déjà contrôleur aérien à l’époque et nous avons sympathisé. Il prenait des leçons à l’aéro-club et moi j’étais dans ma tour, on se parlait sur les ondes de façon très protocolaire.
Au retour de ses balades, il attendait la fin de mon service et l’on épiloguait sur l’aviation, dans la fumée de nos gitanes, accrochés à nos bières du bar des pilotes. Il était toujours bronzé, été comme hiver, mais il travaillait comme un forcené, et je crois que c’était vraiment un très bon chirurgien. Il s’était spécialisé dans la réparation des mains. Il me racontait comment il avait passé plus de six heures sur les trois doigts d’une fillette qui s’était coincé la main dans une portière. Son récit m’avait vraiment ému, tous les pilotes du bar étaient venus nous rejoindre pour écouter son histoire.

Dupuis achève le transfert du dernier appareil vers la zone de contrôle d’Aix-en-Provence. Il me tend le cahier du matin, rien à signaler hormis Lanier qui est parti pour Cannes vers six heures du matin avec son avion. Encore une paire de seins à remonter dans le sud de la France.
La salle de contrôle sent mauvais, c’est l’odeur de tabac froid que j’ai laissé la veille ; Dupuis ne fume pas, il ne fait que supporter mes cendriers pleins. Dès que j’ai une prise en charge un peu tendue, j’allume une cigarette, c’est plus fort que moi. Quand je regarde le cendrier en fin de service, je sais combien d’appareils sont passés entre mes mains.
Avec le temps, je suis moins patient. Quand un pilote me demande de répéter mon message, je parle plus fort, ce qui ne sert strictement à rien. Il faudrait au contraire que je ralentisse le débit de mes phrases, mais c’est plus fort que moi, je m’énerve. Ma femme Véronique trouve aussi que je m’emporte plus facilement. Elle dit que je ne l’aime plus comme avant, quand je lui offrais des fleurs et que je l’emmenais au restaurant pour un oui ou pour un non. Maintenant, c’est toujours non, il n’y a plus de oui. Véronique ne s’intéresse plus à moi, elle non plus ne fait rien pour que je puisse croire qu’elle m’aime. Alors, on cohabite. Je passe mon temps à parler avec des gens que je ne vois jamais. Quand je rentre chez moi, c’est le contraire, on se voit, mais on ne se parle pas, ou du moins pas comme une femme et un homme se parlent normalement dans un couple. Elle ne m’appelle plus Francky depuis bien longtemps, ni Franck non plus. Elle m’appelle « Tango-Charly » parce que je passe ma journée à parler comme ça. « Qu’est ce qu’il nous a préparé à dîner Tango-Charly ? ». « Tango-Charly, c’est ta mère au téléphone ! »

La photo de Véronique est sur mon bureau, à côté de l’écran radar. Au début, je l’emmenais durant mon service, en arrivant je sortais le petit cadre vitré que je posais face à moi. Je le retirais ensuite quand Dupuis prenait son poste. Un jour, il m’a suggéré de laisser la photo, ça ne le dérangeait pas du tout d’avoir Véronique sous les yeux. Je le comprends, c’était une photo en noir et blanc prise sur une plage avec ses cheveux blonds qui lui couvrait en partie le visage, mais il restait les yeux de Véronique qui à eux seuls remplissaient largement le cliché. Elle s’est mise à veiller sur nous dans les moments difficiles. La première fois que Lanier est venu me rendre visite dans la tour, il s’est emparé du cadre photo et l’a observé pendant un long moment. En le reposant, il m’a regardé avec un petit sourire au coin des lèvres et m’a avoué que si elles étaient toutes comme Véronique, il serait au chômage.

J’ai un appareil qui rentre dans mon espace de contrôle, son indicatif est « Hotel Lima ». Il doit être en pleine purée de pois et le jour commence à baisser sérieusement. Je sais que dans quelques secondes « Hotel Lima » va prendre contact avec moi. D’après sa vitesse, il doit s’agir de Lanier, je ne vais pas tarder à reconnaître sa voix mais nous allons nous parler comme de parfaits inconnus. Le contrôleur d’Aix m’informe de son altitude trop faible et que l’appareil a des problèmes avec ses équipements de navigations. Il a demandé au pilote de se poser dès que possible, mais ce dernier l’a envoyé balader. C’est forcément Lanier, toujours plus malin.
Personne au monde ne le fera, mais Lanier lui il peut, il a la fibre de Mermoz et Saint-Exupéry réunis qui lui monte à la tête. Maintenant qu’il est riche il doit chercher de nouvelles sensations, il veut rentrer dans la légende à sa manière. La communication radio s’établit, c’est bien sa voix. Elle est différente de d’habitude, moins assurée. Il doit se sentir bien seul dans son cockpit malgré son blouson en cuir de pilote.
Imaginez un instant, votre chirurgien préféré qui arrive à la clinique avec son blouson d’aviateur. Il sent encore l’huile de ricin, il est bronzé comme un dieu, mais pour lui tout cela est naturel. Il s’apprête à donner un nouveau sens à votre vie, à gommer d’un coup de baguette magique toutes ces imperfections qui vous empêchent d’être pleinement épanouie. Il examine le dossier de la patiente. Elle est forcément riche, pas toute jeune mais elle sait qu’elle peut s’en remettre à Lanier. Toutes vos amies l’affirment : il est le meilleur en France, et puis il est tellement beau. Et il paraît qu’il n’y a pas que pour la chirurgie qu’il est le meilleur...

— Hotel Lima autorisé approche ILS piste 23. »
Je viens de lui parler d’un ton sec pour l’inviter à utiliser le guidage aux instruments qui le conduira automatiquement sur notre piste. Avec les conditions météo, il n’a pas d’autre choix qu’un atterrissage sans visibilité.
Il doit certainement sentir les gouttes de transpiration qui commencent à couler le long de son dos musclé. Il ne m’a pas encore répondu, mais j’imagine ses mains qui blanchissent à force de se crisper sur les commandes.
La mue de Lanier a été très lente. On ne devient pas du jour au lendemain cupide et grossier quand on a longtemps été désintéressé par l’argent. Un jour qu’il venait dîner à la maison, il nous a parlé de son envie de changer de métier. Pas changer complètement non, mais juste se lancer dans la chirurgie plastique. C’est très proche de la chirurgie réparatrice, nous avait-il déclaré. Sur le coup, je n’avais pas bien réalisé la portée de son choix. Il s’est mis à fréquenter de plus en plus assidûment les cliniques. Il en a profité pour changer de maison, pour faire construire plus grand. Et puis un jour, il a définitivement arrêté l’hôpital. Il travaillait tout autant mais visiblement la rentabilité semblait au rendez-vous. Il nous invitait souvent chez lui avec Véronique. Chaque nouvelle visite ressemblait un peu plus à une exhibition de sa réussite et j’ai eu de plus en plus de mal à supporter ce genre de spectacles.
Véronique au contraire ne s’en est pas lassée. Elle n’a jamais perdu une occasion de vanter la réussite de Lanier, ni de faire remarquer au passage comme il doit être plaisant d’avoir autant d’argent.

— J’ai... j’ai une panne d’instrument, je ne peux pas utiliser l’ILS, Hotel Lima »
La voix de Lanier est chevrotante, il a perdu de sa superbe en même temps que ses chances de pouvoir se poser sur la piste. Les autres aéroports de la région sont dans la même crasse que nous, il n’a aucun moyen de se dérouter. J’allume une cigarette, sûrement la première d’une longue série.
— Hotel Lima, je vous guide vers nous par caps successifs, vous avez un vent traversier de 15 nœuds. Virez à gauche au 300.
Je me surprends à conserver le même ton froid. Le ton que j’emploie toujours dans ces situations pour ne pas trahir la moindre émotion. Je lui en veux de s’être entêté à vouloir continuer sa route, il m’entraîne de force dans sa galère. Il m’a forcément reconnu, nous ne sommes que deux à travailler ici à tour de rôle.
La salle de contrôle est plongée dans la demi-obscurité, mes deux écrans se contentent de dégager un pâle halo vert et blanc. C’est cette intimité que j’aime ici, en retrait de la vie de l’aéroport, derrière les vitres fumées de ma tour de contrôle. On ne me voit pas, tout juste si l’on peut distinguer ma silhouette. Depuis mon fauteuil, j’aperçois une partie de la piste 23 qui maintenant ressemble à un sapin de Noël avec toutes ses lumières de guidage.
Je n’ai pas croisé Véronique ce matin. Elle était de garde aux urgences hier au soir, elle a du rester à l’hôpital. C’est peut-être aussi pour ça que nous avons du mal à nous trouver un équilibre, elle et moi. Sa vie de médecin urgentiste nous accorde très peu de soirées à passer en commun.
— Hotel Lima, descendez à 2000 pieds, cap 270.
Lanier ne me répond pas, mais je vois qu’il a compris mon instruction. Le radar me montre son avion sous la forme d’un petit trait blanc qui se déplace en suivant son cap. Mon travail consiste normalement à l’emmener progressivement sur l’axe de la piste. Malheureusement, notre aéroport est entouré de collines, avec le vent qui souffle de travers, il lui faudrait plus que de la chance. Une décharge d’électricité statique me vrille les oreilles, il y a de l’orage et la communication devient mauvaise. La voix de Lanier a du mal à transpercer le crachotement de la radio :
— Je ne vois plus rien, je... je vous fais confiance Hotel Lima
Les images défilent rapidement dans ma tête, ce n’est pas le moment d’y penser. Moi aussi, je t’ai fait confiance Lanier. Moi aussi, j’ai le droit d’avoir une vie, d’avoir une femme, même si elle est très belle et qu’elle t’a toujours plu. Tu ne lui as pas plu par hasard non plus. Ca fait bien longtemps que je sais tout, les nuits de garde dans les hôpitaux de province ne sont pas toujours harassantes. Je rumine. J’ai au bout des ondes celui qui est devenu mon cauchemar quotidien, mon enfer. Il est à ma merci.
Je n’ai pas eu de nouvelles de Véronique aujourd’hui. En général, elle me téléphone vers treize heures. Pas pour prendre de mes nouvelles, non, juste pour me dire qu’elle rentre tard et qu’il ne faut pas l’attendre. Cela fait des années que je ne suis plus censé l’attendre.
— Hotel Lima, réduisez 80 nœuds, cap 245.
La nuit est complètement tombée. Je m’imagine Lanier dans son cockpit, baigné dans la lueur de son tableau de bord. Tout est noir devant lui, juste sous ses yeux l’altimètre et le compas, un petit fil auquel se tenir pour rester en vie. Le vent a augmenté de dix nœuds et la trajectoire de Lanier se déporte continuellement de l’axe de la piste. Je suis obligé d’intensifier les corrections de cap.
— Hotel Lima, autorisé atterrissage piste 23, maintenez au 220.
Toujours le même crachotement dans les oreilles, Lanier rectifie son cap. Je pousse le volume de mon casque à fond pour entendre sa voix :
— Putain, je ne vais pas m’en sortir Franck !
Il a parlé dans un hurlement de terreur, j’ai cru entendre un cri de panique mêlé à sa voix. J’ôte mon casque et bascule la radio sur les haut-parleurs de la console. J’ai besoin de me lever. J’entrouvre la baie vitrée de la salle de contrôle, l’air frais du dehors me replonge dans la réalité et je peux enfin respirer autre chose que l’air vicié de ma cigarette. Je tiens le micro dans la main gauche pendant que ma main droite compose le numéro de Véronique. Je tombe sur sa messagerie. La trajectoire de Lanier a besoin d’être corrigée, il est complètement en dehors de l’axe de piste. La fenêtre ouverte me permet maintenant d’entendre le ronronnement du bimoteur, son petit bijou ramené des Etats-Unis pour un million de dollars.
— Franck ?
La voix de Lanier sort du haut-parleur et résonne à présent dans toute la pièce. J’appuie ma tête contre les vitres fumées, mon regard se perd dans les flaques luisantes du parking.
— Franck ! Réponds-moi bordel !
J’ai l’impression d’être absent de la scène, je m’en suis détaché quand il m’a dit qu’il me faisait confiance.
— Franck ! Qu’est-ce que je fais ?
Sa voix n’est plus rauque, elle est devenue blanche, sans consistance. Il s’éloigne beaucoup trop de la piste.
— Franck, je vais...

L’écho radar de Lanier vient de disparaître de mon écran. Dehors, le ronronnement du bimoteur s’est interrompu en même temps que la pluie vient de s’arrêter. Les nuages s’écartent doucement du terrain et l’on aperçoit même les contours de la lune qui se lève. Personne n’a suivi cette conversation. Je m’en fous d’ailleurs. Mon cerveau me repasse en boucle ce cri de panique que j’ai cru entendre quand Lanier m’a dit qu’il n’allait pas s’en sortir. J’ai envie de vomir. En me retournant, je distingue une silhouette au sommet des escaliers en colimaçon. C’est Véronique, elle était dans mon dos, je ne l’avais pas entendue arriver. Je lui demande si elle est là depuis longtemps. Malgré la pénombre, je devine son regard qui me transperce. Elle me répond :
— Un quart d’heure !».