Tâche de neige Amalya Murrieu
PRINTEMPS 2012 477 vues
Les enfants jouent dans le square au milieu des immeubles. L’école a fermé ses portes
et les gamins, enfin libérés, se défoulent en courant et sautant partout. Leurs rires
et leurs cris tintent dans les oreilles du Dédé.
Il est là tous les soirs depuis plusieurs années, un peu en retrait, assis sur une
margelle en ciment. Il ne rate jamais ce spectacle, ou alors c’est qu’il est vraiment
malade. Il fait partie du décor, au même titre que le toboggan, la passerelle en corde,
les balançoires à ressort ou le vieux platane.
Les mères de famille n’ont plus peur de lui. Ca n’a pas toujours été le cas, il
lui est même arrivé une fois d’être évacué par la police. « Allez ! Ne reste pas
là mon gars..., tu fais peur aux gamins ! »
Maintenant la majorité des mamans le salue, poliment, gaiement, timidement, honteusement,
familièrement, déclinant le mot « bonjour » sur tous les tons. Quelques-unes
d’entre elles détournent le regard lorsqu’elles le croisent, mais elles sont rares.
Aujourd’hui est un jour particulier. Il fait singulièrement doux en cette fin
d’après-midi.
Les jours précédents, un froid glacial a balayé la ville et le square est resté vide.
Dédé est content, il a rendez-vous avec Lili. Lili est comme lui, une sans logis, une
mendiante, une cloche. Leur vie se résume dans quelques sacs plastiques, mais depuis peu
ils possèdent l'essentiel, ils ont quelqu'un à qui penser et qui pense à eux.
Il a eu si peur d’être en retard qu’il est largement en avance mais jette quand même
des coups d’œil au loin pour la regarder arriver et ne pas perdre une miette de sa
présence.
Il l'attend, il la guette.
Le ciel ressemble à une gigantesque barbe à papa, il est si bas qu’en se levant Dédé
aura la tête dans les nuages.
La clameur de joie poussée par la marmaille le ramène à la réalité. Il commence à
neiger. La neige rend toujours les enfants heureux. Quelques gros flocons tombent
éparpillés. Une dame s'exclame « Je vous l'avais bien dit que ça sentait la
neige! ». Quelques mères prudentes haranguent leurs rejetons qui rouspètent pour
gagner un peu de temps.
Dédé observe les délicats cristaux de glace qui s'accrochent à ses gants, d'un souffle
il les fait s'envoler à nouveau. Il se sent aussi léger qu'eux. « C'est passager, elle
ne va pas tenir » commente la même dame. Les bambins se dispersent, le parc se vide
petit à petit. A la cacophonie des enfants succède le brouhaha du silence. Toujours pas
de Lili.
Un centimètre de poudre blanche recouvre la balustrade de l'aire de jeux. Dédé n'a pas
froid, il regarde le décor se transformer et prendre des allures de cartes postales en
noir et blanc à la bordure dentelée. Le réverbère s'allume. La neige se met à
scintiller. Il n'a plus de montre depuis longtemps mais il sait qu’il est 18h30. C’est
à cette heure que la ville se pare de ses breloques de lumières. Le cadre parfait pour
recevoir sa princesse. Les immeubles disparaissent derrière un voile de flocons. Les
fenêtres s'éclairent les unes après les autres. Des volets se ferment. Ce soir, eux
aussi auront un peu d’intimité derrière ce rideau de blancs confettis.
Dédé ne reconnaît personne. Il est toujours assis, il trace dans la neige le prénom de Lili. Elle est jolie Lili.
L’inquiétude le gagne insidieusement. Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé.
L'air devient plus vif, Dédé secoue son bonnet et époussette ses épaules. S’il n’y prend pas garde, il va finir par se transformer en bonhomme de neige.
Le doute l’envahit : si elle l'avait oublié. Les sillons de son prénom sont déjà effacés, il les retrace.
La neige devient lourde et commence à coller, il en a au bout des cils. Il cligne des yeux pour la faire tomber. Un crissement de pas le fait sursauter.
C'est un jeune homme, la tête dans les épaules, un bouquet de fleurs à la main, il sursaute, lui aussi.
— Vous m'avez fait peur ! Je ne vous avais pas vu...
Dédé ne répond pas et contemple le sol.
— Qu'est-ce que vous faites ici ? Faut pas rester là, il fait trop froid!
—... J'attends ma fiancée
— A cette heure ? Par ce temps-là ?
— On a rendez-vous, elle va arriver...
— Tenez, dit l'homme en retirant une fleur de son bouquet, mais faut pas rester dehors...
Il lui tend la fleur et le journal qu'il a dans la main.
— La fleur, c'est pour elle, et le journal vous fera patienter...mais pas longtemps, hein ? Allez...bonsoir!
Il s'éloigne en frissonnant et remonte son col, accélère le pas pour vite se mettre au chaud, dans les bras de celle à qui il va offrir son bouquet.
Dédé approche la fleur de ses narines, une tulipe rouge. Mais les tulipes n'ont pas d'odeur.
Lili ne l'aime plus puisqu'elle ne vient pas.
Il va quand même attendre encore un peu. Le square est si beau. Il a l'air tout neuf. Immaculé, sans trace, lisse et brillant, ouvert sur l'avenir, comme la page blanche du début d'un cahier.
Celle qui terrorise l'écolier qui appréhende de l'abîmer.
Ses premières lignes il les avait écrites soigneusement, traçant des lettre rondes avec application, un effort plus soutenu pour former des majuscules emberlificotées. Les premières pages de sa vie étaient calligraphiées de façon irréprochable. C'est après que ça c'était gâté. Demain aussi la neige vierge sera raturée par l'encre des pots d'échappements, les stigmates gras des pneus, les marques des pelles, les empreintes des promeneurs, les crottes de chiens.
Dédé pose sa tulipe, il a froid aux pieds et aux fesses, mais il va attendre un peu encore. Il est prêt à sauter des pages de son cahier et à écrire au milieu aussi attentivement que si c'était la première.
Il déplie le journal, à la une, les élections prochaines, le moral des Français, le recyclage des déchets. Difficile de passer en page deux avec des gants, il retourne le quotidien pour lire la dernière page. Il déchiffre les titres des brèves à la lumière vacillante du réverbère. « Trois morts dans un incendie, ça ne l’intéresse pas ; Perturbations sur les lignes aériennes, il n’a jamais pris l’avion, Loto : dix-huit millions d’euros en jeu... Une nouvelle victime du froid... »
« Hier matin, des employés municipaux ont découvert le corps sans vie d’une SDF d’une cinquantaine d’années. La température a atteint les moins dix degrés durant la nuit. La sans-logis a refusé de dormir en foyer d’hébergement. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à vivre dans la rue. »
Une larme perle sur ses cils et se mêle aux flocons. C'est pour ça qu'elle n'est pas venue. Y’a pas son nom, mais lui non plus ne connaît pas son nom.
Lili dont il commençait à douter. C'est sa Lili qui est morte de froid, seule à l'angle d'une rue, devant tout le monde. C'est sûr, c'est Lili. Il cherche la tulipe déjà blanchie. Il décolle le premier pétale et murmure « je t'aime », il tire sur le deuxième et dit « un peu », il arrache le troisième et crie « beaucoup », il pleure, « passionnément », « à la folie », « pas du tout »!
Il hurle « c'est pas vrai! »
Pourquoi les tulipes n'ont-elles que six pétales ?
Dédé à froid dedans. Il regarde par terre les six pétales rouges qui tachent sa nouvelle page.
Six gouttes de sang, plus rouges encore sur ce tapis blanc.
Dédé ne veut plus voir les taches et les ratures. Il fixe le banc sous sa couverture blanche, celui sur lequel il ne va jamais s'asseoir parce qu'il est dans l'aire de jeux des enfants et qu'il n'y a pas sa place.
C’est sur ce banc qu’il va s'allonger pour rêver de Lili, les yeux grands ouverts pour admirer le ciel en pointillé de flocons dans le faisceau de lumière du réverbère.
Demain sous un blanc linceul, la neige aura effacé une rature, un gribouillis.
Les journaux diront qu'un sans domicile fixe, un clochard, est mort de froid. Les gens prendront la résolution d’alerter le Samu social.
Personne n’imaginera parce qu’il ne possédait rien, personne ne croira parce que ça ne se peut pas, que simplement, hier, sous la neige, Dédé est mort d'amour.