Caroli

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« La combinaison Starflex est la toute dernière de sa génération et le produit de nombreuses années de recherches, de tâtonnements, de découragements parfois. Grâce au génie et à la ténacité de nos meilleurs spécialistes, aujourd’hui, la voilà devant vous. Un rêve devenu réalité. Elle allie robustesse, élasticité, confort et technologie la plus aboutie pour obtenir une ductilité jamais égalée. Après les nombreux essais et mises au point, que vous avez tous suivis, nous sommes fiers de vous annoncer que dorénavant, vous, agents du corps d’intervention d’élite, en serez équipés lors de vos prochaines missions spéciales. »
Cela avait été un beau moment, vraiment. Mais aujourd’hui, cérémonie officielle et rigolade étaient derrière nous. Spyke et moi étions en mission, et pour la première fois équipés de la Starflex. Je n’étais plus moi-même, mais un agent d’élite surentraîné, surconcentré, surmaître de toutes les situations. Nous avions un objectif et nous ne pouvions que réussir, l’échec ne faisait pas partie de notre formatage. J’adorais ce métier et l’adrénaline qu’il procurait !
Nous roulions doucement, émerveillés par les lumières de la ville tentaculaire où nous venions de pénétrer. Spyke était émerveillé par chacun des endroits où il avait pu aller et était intarissable. Je conduisais, il était collé à la vitre.
— C’est beau quand même, hein, les villes la nuit. Toutes ces lumières. Et encore plus, juste avant le petit jour ! Ah, non, y'a rien de comparable, si tu veux mon avis, Kyle.
— Je suis d’accord, y'a rien. Mais sache que dans dix minutes, c’est parti pour le boulot. Tu ferais mieux de t’y préparer.
— C’est sûr. Un jour, il faudra que je vienne juste pour visiter.
Il était comme ça, Spyke, à rêver d’être un touriste alors que c’était un vrai pro. Là-dessus, je n’avais aucune crainte à avoir, malgré son penchant vacancier. Dès que l’on donnerait le top départ de la mission, il ne serait plus le même. Ces derniers moments à parcourir ainsi les rues pour nous rapprocher de notre but représentaient une transition indispensable, le moment sacré où nous glissions de nous-mêmes à ces agents d’élite en mission.
Nous arrivions à destination, du moins la mienne. Le plan était simple, clair, et exigeait rapidité et précision. J’allais prendre la place d’un des gardes du corps du président directeur général d’un des groupes industriels les plus puissants de ce monde. Il suffisait de le cueillir au saut du lit. Même les gardes du corps dorment et il était rare qu’ils s’attendent à se faire réveiller puis rendormir illico par un énergumène comme moi. Technique testée et retestée. Spyke ferait la même chose avec le chauffeur attitré, qui dormait deux rues plus loin car sa fonction exigeait qu’il ne goûtât pas au moelleux des établissements de luxe.
Je descendis du véhicule pour me diriger vers l’entrée du personnel de l’hôtel cinq étoiles. En ces heures matinales, tous les corps de métier hôteliers s’agitaient déjà pour préparer une journée de rêve aux clients richissimes et surpuissants. Avec la tenue adéquate, je me mêlai simplement à la horde de commis disciplinés qui prenaient livraison de tout un tas de marchandises comestibles. Je m’éclipsai ensuite discrètement de cette bande de fourmis affairées. Attention, n’allez pas croire que s’éclipser comme cela soit simple. Cela exigeait des centaines d’heures d’entraînement. Bref. Eclipse, transformation en garçon d’étage, marche dans les couloirs, adrénaline, identification de la cible, effraction silencieuse et me voilà sur place. Timing parfait, la chambre plongée dans le noir n’était parcourue que du ronflement régulier de la cible. L’autre garde du corps était, bien sûr, de garde. Quelques dizaines de secondes pour ralentir ma respiration, avant le geste ultime, et pour chasser une vague impression le long du bras gauche, un bref chatouillis. Je franchis les quatre mètres nécessaires sans déplacer le moindre acarien sur le tapis. Et c’est sans précipitation que j’enfonçai ma lame, une très longue aiguille, à travers un point vital situé au niveau du cou du malheureux, interrompant brusquement ses rêves les plus fous. Juste un soubresaut et c’en fut fini. Une belle mort : nette, sans souffrance et sans la moindre goutte de sang dans les draps. Je détestais faire le ménage.
Prise de poste du garde défunt prévue dans trente minutes d’après leur planning. C’est incroyable tout ce que l’on peut pirater grâce à des réseaux de communication complètement primitifs au niveau sécurité. Toutes les infos transitaient maintenant par eux et étaient devenues accessibles. Il suffisait d’avoir un bon spécialiste sous la main. Trente minutes donc pour me transformer en ce garde encore bien vivant il y a peu. Un jeu d’enfant, je lui ressemblais comme deux gouttes d’eau et tous les accessoires dont j’avais besoin étaient dans sa chambre. Je m’occupai d’abord de dissimuler son corps, le faisant rentrer un peu de force dans le placard à vêtements. Je m’accordai alors cinq minutes de relaxation, assis sur le lit vide, recentrant mon esprit. Ce fut le mouvement de ma main droite le long de mon bras gauche qui interrompit ma pause. Quelque chose me chatouillait. Je vérifiai ce qui pouvait provoquer cela et vis quelques minuscules points rougeâtres. Une vibration dans ma poche intérieure me signifia que tout était bon pour Spyke. Je lui renvoyai l’info.
Je me changeai et pris trois pilules rouges avec un grand verre d’eau, la radio du garde, et me dirigeai vers la sortie pour aller prendre mon service devant la porte de la cible principale.
— Salut Jac, rien à signaler ?
— Salut, content de te voir. Le vieux s’est encore offert une belle soirée. La femme de chambre vient d’arriver pour le réveil du Monsieur. Départ dans cinquante minutes. Bob se pointe dans trente. Allez, on se retrouve plus tard.
Et voilà, j’étais en place. Tout roulait. La combinaison Starflex était épatante. Si ce n’était ce gratouillis, qui me prenait sur l’autre bras maintenant. Il ne fallait pas que j’attire l’attention avec ça. Tant que le couloir était désert, je pouvais m’entraîner à gratter en toute discrétion, et même à apprivoiser les picotements, à les rejeter, à ne plus les sentir. Cela pouvait sembler con, mais ce n’était pas facile. Un peu à la base du nez aussi.
Puis mon nouveau collègue Bob est arrivé. Puis le garçon d’étage a amené le petit-déjeuner du patron des patrons. Enfin, la porte s’ouvrit sur un type grisonnant qui en imposait. On se mit en marche, couloir, ascenseur, hall, gratouillis, bras, jambes, visage.
C’était bien Spyke qui amena la limousine du type, dont l’ego se mesurait à la longueur de sa voiture. Je fis un signe de tête à Bob pour lui signifier que je montais à l’arrière. Et en profitai pour me gratter un peu contre la portière en passant. Ça allait être plus cool maintenant, tout allait s’enchaîner assez rapidement. Heureusement, parce que là, je venais de détacher un petit morceau de peau minuscule et sec de ma narine droite. Visiblement, il y avait un problème. Dans moins d’une heure, tout serait fini. Je regardais Spyke du coin de l’œil, et il me fallut quand même une trentaine de secondes pour repérer son petit manège. Il se passait la main gantée sur le visage, l’air de rien, d’infimes soubresauts animaient ses bras. Alors, lui aussi. Se pouvait-il que la combinaison ait un problème ? Cela devait être autre chose.
Un léger vrombissement dans ma poche déclencha la phase B. Spyke dégaina illico la lame aiguille qu’il planta aussi vite qu’un éclair dans le cou de Bob, sans même faire un écart de conduite. Le boss à mes côtés ne leva même pas les yeux de son journal. J’en profitai pour me frotter enfin à grands gestes les deux jambes qui me démangeaient de haut en bas.
— Cela ne va pas mon ami, que se passe-t-il ? me demanda d’un air glacial mon voisin grisonnant, alerté par mon massage frénétique.
— Ne vous inquiétez pas, ce n’est rien. Nous arrivons bientôt.
Nous roulions maintenant vers la sortie sud de la ville. Dans une demi-heure, nous pourrions nous envoler avec le gars, et enlever nos combinaisons que je soupçonnais être à l’origine de ces insupportables brûlures. Je voyais bien que Spyke n’en pouvait plus lui non plus. Il ne conduisait plus que d’une main et l’autre grattait, grattait un peu partout.
— Hé, mais vous allez où ? Ce n’est pas la bonne route !
Sans me donner la peine de lui répondre, je brandis mon poing qui lui écrasa le nez pendant que mon autre main attrapait son téléphone, qui disparut dans ma poche. La voiture s’engageait maintenant sur une route secondaire vers le désert où nous attendait notre engin.
— C’est la bonne route pour nous. Vous allez gentiment nous accompagner pour un petit voyage. On souhaite vous parler de quelques trucs pas cool que vous faites. Mais n’ayez pas peur, vous n’êtes pas vraiment en danger.
— Mais vous êtes qui à la fin ?
— Des gens encore plus puissants que vous, mon gars.
— Kyle, c’est quoi ce truc ? Qu’est-ce-qui se passe ? Tu as vu sur mon visage ? Des morceaux se détachent ! me lança soudain Spyke par l’interphone du véhicule.
Sa voix trahissait un certain affolement, que je ne lui avais jamais connu en mission. C’est vrai que c’était devenu douloureux. J’essayais de me maîtriser. Mais si on réfléchissait, on pouvait se dire que la vitesse de propagation du problème était inquiétante. Dix minutes encore jusqu’à la piste. Cela me brûlait partout, je détachais de petits lambeaux de mon visage, de mes avant-bras, j’avais fini par arracher ma veste et remonter mes manches de chemise.
— Mais c’est quoi ce bordel ? Qu’est-ce-qui se passe ici ? protesta mon voisin.
— C’est la combinaison ! criai-je à Spyke.
— On n’y arrivera pas ! On ne peut pas l’enlever dans cette atmosphère ! C’est pas possible d’échouer pour ça !
La suite fût rapide. On a tenu encore quelques minutes, puis Spyke a stoppé le véhicule et a commencé à tout arracher. De toute façon, tout partait en lambeaux. Je ne le voyais que d’un œil, j’avais des trous dans le visage, on n’en avait plus pour longtemps. L’autre à côté hurlait, tapait comme un fou dans sa porte mais tout était verrouillé et les vitres renforcées. Le moteur et la clim coupés, la température commençait à monter.
— Spyke, j’envoie le signal. Peut-être qu’on n’a pas échoué, peut-être qu’ils viendront le chercher avant qu’il n’étouffe dans cette boîte en plein désert. Cela a été un plaisir de faire équipe avec toi.
Je lui fis mes adieux dans un murmure tout en appuyant sur le signal d’urgence.
L’onde lumineuse entama son voyage, dépassa les nuages, et même la stratosphère. Il ne lui fallut qu’une seconde 29 pour être captée par l’étrange vaisseau qui stationnait à l’abri de la face cachée de la Lune. Le signal provoqua un certain remous parmi l’équipe du BUSIV, Bureau de Surveillance Interstellaire Vénusien. Une navette express fut envoyée sur place mais il était trop tard. L’humain s’était fracassé les mains jusqu’au sang sur la portière et avait dû succomber à un arrêt de sa pompe cardiaque. Quant aux deux agents d’élite, ils avaient quasiment arraché leurs combinaisons Starflex et étaient morts étouffés par cette atmosphère inhospitalière. La peau humaine artificielle high-tech, fruit d’années de recherches, avait causé la mort de deux des meilleurs agents de terrain.
L’enquête qui suivit montra que le niveau de pollution urbaine terrienne avait été sous-estimé et avait déclenché l’abrasion accélérée d’un des composants, celui justement qui permettait cette merveilleuse élasticité. Cette mission capitale avait échoué à cause d’un défaut de conception de la tenue de travail des agents vénusiens, Spyke et Kyle.