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 Instant de vie Famille

Rue du Nouveau Monde 

Marie Wouters

Marie Wouters

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28 voix

Il avait dit « Rejoins-moi » sans plus de détails. Elle avait soupiré :

— Tu en es sûr, Adam ? On en a déjà visité tellement !
— Celle-ci est différente. Il faut absolument que tu la voies.
Puis il avait ajouté avant de raccrocher :
— Elle est à l’angle de la rue. Tu ne peux pas la manquer. Je t’attends...

Elle était restée quelques minutes, debout au milieu de la cuisine, à lisser de son pouce le bout de papier où elle avait noté l’adresse : « Rue du Nouveau Monde ». Un joli nom pour entamer quelque chose.

Adam avait peut-être raison... Il y aurait peut-être quelque chose de spécial avec celle-ci... Ou peut-être pas.

Cher Adam... Quelle patience il avait. Et quels trésors de persévérance il avait déployé face à ses refus répétés, année après année, face à ses blocages incompréhensibles.

Elle en était désolée. Elle s’en voulait terriblement de lui imposer ça, mais c’était plus fort qu’elle. Elle n’y arrivait pas. Depuis des années, il lui faisait visiter maison après maison, dans l’espoir qu’ils puissent s’installer un jour dans un « chez eux » bien à eux, mais ses tentatives tombaient toujours à l’eau. Elle ne parvenait jamais à se décider. Il y avait toujours quelque chose qui clochait. Quelque chose qui manquait. Elle n’arrivait jamais à se projeter dans ces murs inconnus, dans ces odeurs étrangères qui n’éveillaient aucune image, aucun souvenir.

Elle préférait encore rester dans l’appartement qu’ils occupaient depuis leur mariage. À défaut d’être à eux, au moins avait-il été le théâtre de leur vie et était-il chargé d’histoire. De leur histoire. À deux d’abord, puis très vite à trois, à quatre, à cinq... Puis de nouveau à quatre, quand la grande était partie. À trois ensuite, quand son frère l’avait suivie et bientôt le petit dernier s’en irait à son tour et ils seraient de nouveau à deux... Ils avaient passé toute une tranche de leur vie dans cet appartement-là. Une tranche tantôt amère, tantôt savoureuse, comme peut l’être la vie. Quant à être chez soi, c’était autre chose.

Au fond d’elle-même, il lui semblait qu’elle ne serait plus nulle part chez elle. Plus maintenant. Plus depuis que la maison de ses grands-parents avait été vendue.

Cette maison-là, qui avait été pendant si longtemps son refuge, son unique point d’ancrage, elle aurait fait n’importe quoi pour pouvoir la racheter. Mais ses oncles en demandaient vraiment trop cher, bien au-dessus de ses moyens de l’époque.

Elle avait bien essayé d’en parler à son père, de voir avec lui s’il n’y avait pas une possibilité, un arrangement possible. Mais il ne voulait pas en entendre parler. Il ne voulait plus entendre parler de ses parents ni de leur maison, ni de quoi que ce soit qui ait un rapport avec eux. Et il crachait une bile qui semblait intarissable. Elle n’avait jamais compris ce qui avait bien pu susciter chez son père une telle haine pour des personnes que de son côté, elle avait tant aimées. Et qui l’avaient aimée et soutenue en retour. Sans faille. Quoi qu’elle fasse. Sans jamais rien lui reprocher. Sans jamais rien attendre en retour.

Petite, c’était chez eux qu’elle allait trouver la paix quand la situation était trop tendue à la maison, quand ses parents étaient trop occupés à s’entre-déchirer pour se souvenir qu’ils avaient une fille.

Parfois, elle y retrouvait ses cousins et ils faisaient de grandes parties de cache-cache dans les couloirs lambrissés et les chambres devenues vides où des lits étaient toujours faits, au cas où.
Ils se faufilaient dans les armoires massives où l’on rangeait le beau linge parfumé et les vieux costumes, se glissaient derrière les fauteuils mangés aux mîtes, se râpaient les genoux sous les tables, sur les tapis usés jusqu’à la trame.

D’autres fois, elle était seule avec ses grands-parents. Elle passait des heures dans le bureau à feuilleter des livres anciens. Des encyclopédies d’un autre temps et de vieux imagiers qui avaient appartenu à son père ou à ses oncles.

L’été, elle installait ses poupées sur une couverture au fond du jardin. L’hiver, elle faisait des puzzles assise en tailleur devant la cheminée.

Certains soirs, quand l’idée de rentrer à la maison lui donnait trop la nausée, elle appelait ses parents pour leur dire qu’elle restait dormir. Grand-mère et Grand-père était toujours d’accord. Son lit était prêt dans la petite chambre à côté de la leur.

Ces soirs-là, Grand-père allait chercher sa valise de photos dans son bureau et ils passaient des heures à regarder ensemble les clichés jaunis. Les portraits de famille en noir et blanc où elle croyait reconnaître des traits familiers : les anciens désormais disparus, les bébés potelés qu’elle connaissait chauves ou barbus, les anniversaires et les baptêmes, les vacances et les voyages... La vie de toute une famille contenue là, dans cette valise en carton poussiéreuse. Mille petits bonheurs en image.

Et puis elle avait grandi et avait eu soif d’aventure. Elle avait plié bagages pour d’autres horizons. Elle était partie loin et longtemps, restant parfois plusieurs mois sans donner de nouvelles. Mais à son retour, son lit était toujours fait dans la petite chambre à l’étage, les draps de toile rêche bien tirés sur les couvertures « qui grattent ». Et dans les yeux qui l’accueillaient, qui la recueillaient, le reproche n’avait pas cours. Seul l’amour se lisait, et la joie des retrouvailles.

Elle ne se doutait pas, alors, que tout cela aurait une fin. Il est un âge où l’on croit les choses permanentes, où l’on ne sait pas encore qu’elles ne sont qu’éphémères ; qu’un jour, les maisons qui nous ont vus grandir finissent par fermer leurs yeux et que quelqu’un vient alors apposer dessus un affreux panneau « à vendre », comme un point final à l’enfance.

En arrivant rue du Nouveau Monde, elle eut un petit sourire en se disant qu’Adam avait au moins eu raison sur un point : la maison était immanquable !

Grande, perchée sur une butte à l’angle de la rue, elle étalait courageusement des briques rouges qui avaient déjà bien vécu au-dessus d’une pelouse un peu délaissée, où s’épanouissaient malgré tout des massifs de roses abandonnés.

Adam savait qu’elle aimait le parfum des roses entre tous et le sourire qu’elle lui vit tandis qu’elle montait les trois marches du perron disait bien qu’il pensait avoir fait mouche.

— Tu as fait vite ! fit-il remarquer, une lueur malicieuse dans les yeux. Avoue que j’ai titillé ta curiosité !
— Finissons-en au plus vite, Adam, répondit-elle. Tu me mets au supplice avec tes bonnes intentions !
— Ferme les yeux, dit-il, la main sur la poignée.

Sa voix était pleine d’assurance. Ses yeux brillaient d’une douce certitude. Elle se laissa prendre par la main et le suivit, confiante...

L’odeur était là, dès les premiers pas dans ce qui devait être un couloir. Une forte odeur de boiseries et d’encaustique, de cire d’abeille. Et d’autres senteurs plus subtiles en toile de fond, qui lui évoquaient à la fois des fleurs séchées, de lourdes tentures de laine et d’épais tapis orientaux. Tout un décor se dessinait derrière ses paupières closes.

Après quelques pas, d’autres effluves à peine perceptibles atteignirent ses narines. Celles de livres anciens aux reliures de cuir fatiguées, celles de pages défraîchies maintes fois parcourues, comme une bibliothèque qui recèlerait des volumes ancestraux – ou peut-être comme un simple bureau qui renfermerait les secrets oubliés d’une famille dispersée.

Adam ne disait rien. Il la guidait d’une main ferme et rassurante à travers les pièces, la laissant toute à sa découverte.

Une odeur d’ail et de thym laissa deviner la cuisine. Puis une lumière plus vive derrière ses paupières et la vague présence de terre dans l’air qu’elle respirait : ce devait être une véranda.

Adam lui lâcha la main en lui disant « Attends... ». Elle entendit le coulissement d’une porte vitrée qu’on tire et sentit l’air frais sur son visage. Le jardin était là qui s’étendait devant elle, grand ou petit, elle n’aurait su le dire. Mais à l’évidence, il abritait des sapins. Peut-être toute une haie de sapins. Elle respira profondément et s’emplit les poumons de ce parfum de résine qu’elle aimait tant. Ça sentait l’herbe aussi, et la terre encore humide après plusieurs jours de pluie.

Des images défilaient sur l’écran de ses yeux clos ; des images de jours heureux, de jeux d’enfants, de courses effrénées pour échapper en riant au « méchant » loup qui finissait toujours par les rattraper et les dévorer tous crus de bisous gourmands, des images de jours plus ardus où elle venait trouver le réconfort à l’ombre d’une rangée de conifères, où elle reprenait des forces, un café chaud au creux des mains, blottie dans les yeux toujours bienveillants des deux piliers de sa vie.

Des larmes roulèrent de ses paupières lorsqu’elle les rouvrit lentement pour découvrir l’étendue verte devant elle, les pommiers à escalader, les buissons d'hortensias où se cacher, la cabane au bout qui promettait maintes aventures...

Adam la regardait d'un air à la fois grave et amusé. Il l’attira à lui et lui dit tout bas :

— Dans quelques années, je verrais bien une ribambelle de petits pirates et de jolies princesses dans ce jardin... J'entends d’ici leurs petites voix : « Grand-mère, regarde ! Grand-mère, viens voir »... Et toi ?

Elle fit oui de la tête, s’efforçant de retenir ses larmes. Il avait raison. Ce serait ici. Tout pourrait recommencer...