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 Surnaturel

Route 

Tipikcell

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Hôtesse de caisse sur l’aire d’autoroute de Fère-en-Tardenois. Le moins qu’on puisse dire c’est que j’avais eu d’autres ambitions que ça. Vendre des paquets de gâteaux et des litres de produit lave-glace à des routiers mal dégrossis et des vacanciers aussi pressés de rentrer que de partir ne correspondait pas vraiment à l’idée que je m’étais faite de mon avenir, de mon métier et de ma vie d’adulte. Je m’imaginais plutôt mannequin, astronaute, médecin ou avocate internationale. Mais pour ça, il faut faire des études...
Ma vie d’hôtesse de caisse sur une aire d’autoroute a été plutôt calme, et je n’aurais sans doute jamais rien eu à raconter, si tout ça ne m’était pas arrivé un soir d’hiver tout aussi ordinaire, long et ennuyeux que tous les autres soirs que j’ai pu passer au milieu de nulle part, entre Paris et le Grand Est.

Je crois bien que j’ai su immédiatement que c’était lui, à la seconde même où je l’ai vu. Je ne sais pas bien pourquoi, et il se peut même que ma mémoire ne soit pas très nette sur ce point, mais j’ai le souvenir d’avoir immédiatement su.
Michel m’avait raconté toute l’histoire quelques années plus tôt, quand j’avais commencé à bosser dans la station, et je crois qu’il la racontait à tous les nouveaux. C’était une sorte de rite de passage.
Je ne me souviens plus bien de la date à laquelle il m’a raconté tout ça, mais je me souviens que c’était un soir d’automne, quand il faisait tellement moche et froid que tous les clients rentraient dans la boutique en se frottant les mains et en secouant leurs chaussures trempées.
Il devait être déjà tard. Dans mon souvenir nous étions seuls lui et moi, et ni lui ni moi n’avions de client à servir. Michel est ce qui se rapproche le plus d’un pompiste. Même si les pompes automatiques ont rendu son boulot aux trois quarts inutile, il s’occupait des pompes et des quelques clients trop empotés pour réussir à faire le plein seuls comme des êtres humains modernes.
Ce soir-là, il était venu se réchauffer dans la boutique, et on s’est mis à discuter autour d’un jus de chaussette fumant sorti du distributeur à « café ». Après m’avoir parlé de son ex-femme hystérique, de ses ingrats de gosses (ou l’inverse) et des travaux de sa maison qui n’avançaient pas, il m’a demandé sur un ton parfaitement naturel si j’avais déjà entendu parler du routier rouge.
J’ai dû sourire sur le moment, et je me souviens qu’il m’a répliqué un peu sèchement qu’il était parfaitement sérieux, et qu’il ne fallait pas plaisanter avec ces choses-là. Comme je lui répondais que non, ça ne me disait rien, il m’a faite assoir sur le tabouret derrière la caisse et, entre deux gorgées de son jus de chaussette, s’est mis à m’expliquer « l’histoire du routier rouge ».

Après m’avoir expliqué qu’une fille aussi mignonne que moi devrait être au courant, il m’a annoncé qu’il existait une histoire que se racontaient les pompistes et autres caissières d’autoroutes de génération en génération, et qu’il fallait absolument que je l’entende à mon tour.
L’histoire remontait au prédécesseur de son prédécesseur, quand les pompes automatiques n’avaient pas encore ruiné toute la magie de son métier, et le pompiste en question l’avait apprise d’un autre pompiste, qui avait vu de ses yeux vu ce qu’il avait raconté. L’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours...
Le routier en question était un routier ordinaire qui faisait son boulot comme tous les routiers, roulait toute la journée et parfois même toute la nuit, et ne rentrait chez lui qu’entre deux courses et deux semaines, pour dépenser en famille les quelques francs que son métier lui rapportait. Sur ce point, je pouvais tout à faire comprendre et croire à l’histoire.
Un routier ordinaire donc, et qui, comme tous les routiers ou presque, avait une femme aimante qui l’attendait à la maison, et qui s’occupait des trois ou quatre gosses qu’il lui avait fait. Michel avait planté le décor de l’histoire comme s’il me décrivait la vie plan-plan d’un cousin éloigné.
Je devais continuer de sourire bêtement, puisque je me souviens très bien qu’il a marqué une pause et pris un air solennel avant de me raconter la suite. En plus d’être un routier ordinaire avec une femme et trois (ou quatre) gosses, notre routier était apparemment très beau (je crois que Michel m’avait dit quelque chose comme « un beau gosse ») et se faisait régulièrement draguer par les rares femmes qu’il croisait dans son métier, et qui étaient souvent des caissières et autres employées des aires d’autoroute comme moi.
Mais l’homme était fidèle, et s’était toujours refusé – Michel semblait y mettre un point d’honneur personnel – à toutes les femmes qui en avaient après ses beaux yeux. Il ne pensait qu’à sa femme, et à ses enfants qui l’attendaient bien sagement à la maison. Jusqu’au jour où tout avait basculé et où le routier idéal, aussi beau que fidèle, était devenu le routier rouge de l’histoire.

Un soir d’été, le routier fidèle s’était arrêté à sa station d’autoroute, et avait demandé qu’on lui fasse le plein au plus vite. Le pompiste (qui verrait bientôt l’ours), qui avait l’habitude de le voir passer par sa station, lui avait demandé ce qu’il y avait de si urgent, et le routier avait d’abord répondu qu’il était pressé de rentrer retrouver sa femme.
Comme l’autre le connaissait, et le savait déjà fidèle et amoureux mais ne l’avait jamais vu si pressé, il lui avait demandé ce qui expliquait cet empressement soudain. Le routier avait hésité quelques secondes, avait jeté quelques coups d’œil autour de lui pour s’assurer que personne d’autre ne pouvait l’entendre, et avait expliqué au pompiste qu’il était sur un « gros coup », que ce qu’il transportait dans son camion rouge allait le mettre définitivement à l’abri du besoin de travailler et lui permettrait enfin de vivre auprès de sa femme et de ses enfants.
Soit le pompiste était soupçonneux, soit qu’il n’aimait pas les histoires qui finissent bien, il avait évidemment cherché à savoir ce que pouvait bien transporter le routier, et il avait usé de tous les stratagèmes et de toute la sympathie que l’autre éprouvait pour lui pour lui arracher une information sur le contenu de la remorque rouge. Mais le routier était resté ferme, et avait fini par admettre que le secret faisait partie de l’affaire.
Et comme le pompiste insistait lourdement pour voir l’ours, le routier lui avait finalement lâché cette phrase énigmatique qui s’était transmise jusqu’à Michel comme une sorte de citation exacte émergent au milieu du brouillard de la légende urbaine : « Si tu savais ce que je transporte, tu ne pourrais plus éteindre la lumière en allant te coucher ».
Quelques-uns de mes cheveux s’étaient dressés sur ma tête en entendant cette phrase de la bouche de Michel. Je ne sais pas si c’était la phrase elle-même, ou le fait qu’il me la cite comme on cite l’évangile à l’église, ou si c’était l’ambiance sinistre de cette nuit d’automne, ou bien l’idée que l’on puisse transporter dans des camions rouges des choses qui vous condamnent à dormir la lumière allumée.

Michel avait dû me taper gentiment sur l’épaule pour me tirer de la rêverie macabre dans laquelle sa citation m’avait plongée, et m’avait demandé si j’allais bien, avant de continuer impitoyablement son histoire.
Le pompiste avait fini par céder et par faire le plein du camion, sans doute en jetant des regards inquiets à la bâche rouge qui le séparait de la chose mystérieuse. Il avait empoché l’argent du routier, et l’avait regardé partir en se disant qu’il ne le reverrait peut-être jamais, si son affaire le laissait aussi riche qu’il le prétendait.
Et effectivement, le pompiste n’avait jamais revu le routier.
Mais pas parce qu’il était devenu riche.

Quelques mois après cette mystérieuse conversation, le pompiste avait appris la triste nouvelle par d’autres routiers. Personne n’avait jamais su ce qu’il transportait ce soir-là, mais tous ceux qui l’avaient connu avaient fini par apprendre que le routier n’était jamais arrivé chez lui.
Il s’était arrêté dans une autre station, où il avait appelé sa femme – peut-être pour lui annoncer la bonne nouvelle. Mais sa femme en avait déjà une autre à lui annoncer, et pas vraiment une bonne : elle demandait le divorce et quittait la maison.
Michel ne pouvait pas vraiment dire quelles étaient les motivations de l’épouse fidèle – et j’avais eu l’impression qu’étant lui-même divorcé, il avait évacué la question en considérant les motivations féminines comme une affaire encore plus mystérieuse et incompréhensible que le contenu du camion.
Le routier avait pleuré, hurlé, supplié sa femme par téléphone, mais l’épouse avait été intraitable et lui avait répondu qu’elle serait partie avec leurs enfants avant qu’il rentre, et qu’elle ne changerait pas d’avis.
La suite du récit était assez confuse. Le routier avait apparemment refusé de laisser partir sa femme, et avait changé brutalement d’itinéraire pour aller dans une autre ville, où vivaient les parents de sa femme.

Le contenu du camion et sa livraison avaient dû être mis en attente, et la route s’était donc prolongée pour le routier, qui se voyait pourtant déjà rangé de la route.
Mais sa femme n’était pas chez ses parents, qui n’en savaient pas plus que leur gendre. Le routier avait alors repris son camion et était parti pour une autre ville où il espérait qu’une amie de sa femme l’aurait accueillie. Mais il avait fait fausse route là aussi. Ni la troisième ville, ni la quatrième où il s’était rendu, et ni les cousins, ni les amis d’enfance, ni les parents éloignés n’avaient pu le renseigner ni lui rendre sa femme.
Et puis il avait disparu.
Tout simplement.

Plus aucun autre routier, plus aucun autre pompiste, plus aucun parent n’avait plus vu le routier fidèle ni le camion rouge dans lequel il avait disparu, et dans lequel il transportait quelque chose dont le pompiste qui avait vu l’ours devait être un des seuls à savoir qu’il ne s’agissait pas d’une cargaison ordinaire.

J’ai naïvement cru, quand Michel a ménagé une petite pause dramatique dans son récit, que tout s’était arrêté là, et qu’il allait m’annoncer le suicide du routier et en conclure quelque chose comme « les femmes sont toutes les mêmes », avant de me renvoyer à mon nettoyage pendant qu’il retournait à ses pompes. Mais le routier ne pouvait pas être simplement rouge et célèbre parce que sa femme l’avait plaqué sournoisement...
Un an jour pour jour après le passage du routier par sa station, et alors que tout le monde croyait notre homme mort pour de bon et pendu dans son camion, le pompiste qui avait vu l’ours avait vu un camion à la remorque rouge se garer dans sa station. N’étant pas naturellement naïf ni pourvu de beaucoup d’imagination, le brave homme s’était empressé d’aller voir qui le conduisait, et avait retrouvé avec surprise – et j’imagine avec tout de même un peu d’effroi – son vieil ami le routier, qu’il croyait mort comme tout le monde, et qui ne l’était manifestement pas.
Il s’était bien sûr empressé de lui demander de ses nouvelles et de se réjouir avec lui du fait qu’il n’était ni mort ni disparu, mais le routier avait rapidement douché sa joie en lui demandant de lui faire le plein au plus vite et de ne pas lui poser de question.
Comme le pompiste lui en posait quand même, il avait fini par lui répondre qu’il était sur un gros coup, et qu’il transportait dans son camion rouge quelque chose qui le mettrait définitivement à l’abri du besoin d’arpenter les autoroutes... Avec une certaine impression de déjà-vu, le pompiste avait osé poser quelques questions de plus sur la femme de notre homme, mais il s’était heurté à un mur de froideur lugubre.
Sitôt le plein fait, le routier était entré dans la station pour payer son dû et, quelques minutes plus tard, alors qu’il s’occupait d’un autre client en jetant des coups d’œil inquiets à la remorque rouge, le pompiste avait vu son client sortir de la station avec « Nancy », une jeune caissière que le routier n’avait jamais laissée indifférente, et qui était ce soir-là au même poste que j’occupais moi-même quand, des décennies plus tard et dans une autre station d’une autre autoroute, Michel m’a raconté cette histoire.
Nancy ne paraissait pas surprise une seconde de voir le bellâtre revenu d’entre les morts (ou d’entre les disparus du moins), et le suivait jusqu’à son camion. Le pompiste la vit monter dans la cabine, s’asseyant sur le siège passager à côté du routier, et eut à peine le temps de lui demander ce qu’elle faisait avant que le camion, le routier et la pauvre Nancy ne quittent la station dans un nuage de fumée de diesel.

Après une nouvelle pause dramatique pendant laquelle Michel m’avait laissée suspendu à son récit, la conclusion était tombée : le brave pompiste n’avait jamais revu Nancy. Coup de foudre soudain, coup de tête irréfléchi ou simple escapade, Nancy n’était jamais reparue à la station.
Un an plus tard, jour pour jour, le camion rouge avait fait un nouvel arrêt, et une nouvelle fois le routier avait pressé le pompiste de lui faire un plein, et toutes les questions posées n’avaient obtenu pour seules réponses que le gros coup qui devait bientôt mettre le routier à l’abri du besoin. Il n’y avait pas eu davantage de réponse à propos de Nancy qu’à propos de sa femme un an plus tôt, et le routier était reparti cette fois aussi seul qu’il était venu, la remplaçante de Nancy étant un remplaçant, et le charme surnaturel du routier n’ayant apparemment aucun effet sur lui.
Mais le charme avait opéré ailleurs, et les bruits étaient arrivés aux oreilles du pompiste qui a vu l’ours. Dans d’autres stations, d’autres pompistes, dont certains l’avaient connu encore fidèle, marié et heureux, avait vu reparaître le routier au camion rouge, l’avaient trouvé aussi froid et peu disposé à communiquer et l’avaient vu partir ici où là avec une caissière, une voyageuse esseulée, et même – et ce détail rajoutait à la fois au réalisme et à l’absurdité de l’histoire – la femme d’un pompiste incrédule qui n’avait pas eu le temps de réagir.

Aucune de ces femmes n’avait jamais reparu.

Il y avait eu des signalements de disparitions, et des enquêtes, et la police avait beaucoup interrogé – Michel mettait également un point d’honneur à en témoigner, même s’il n’en savait objectivement rien – mais personne ne trouvait trace des femmes disparues, et encore moins du routier et de son camion rouge. Sa femme avait été retrouvée, elle, mais affirmait n’avoir plus aucun contact avec l’homme qui l’avait poursuivie à travers tout le pays, avant de disparaître.
Les années passèrent et la mort du routier fut prononcée par le tribunal sollicité par sa femme, visiblement plus pressée d’empocher sa part de l’assurance-vie que d’expliquer à son mari les raisons du divorce. Et les disparitions multiples avaient été mises sur le compte de coups-de-tête féminins... Allez comprendre !
Pas de corps, pas de mort. Pas de mort, pas d’enquête.
Les acteurs du drame étaient morts de leur belle mort. Même les enfants du routier étaient devenus grands, puis vieux, puis étaient tombés en poussière, et toute l’affaire s’était confite dans le sucre de la légende, le routier devenant le « routier rouge ».
Les pompistes qui s’étaient succédé avaient transmis le récit de l’histoire, et il y en avait encore quelques-uns pour affirmer avoir vu le camion rouge s’arrêter dans leur station, un soir, et pour y avoir vu monter une femme rencontrée là par un homme très beau et qui, s’il s’agissait bien de lui, aurait dû être mort et enterré depuis des lustres.

Michel avait arrêté là son récit, en me laissant méditer seule et en silence sur la moralité de l’histoire, avant de m’asséner sur un ton paternel un avertissement contre les camions rouges et les routiers « beaux gosses » qui pouvaient en sortir.
Je me suis contentée de sourire et de le remercier pour la distraction, et puis je suis retournée à mes paquets de gâteaux à mettre en rayon, et à ma vie monotone de caissière de station d’autoroute.
Et le temps est passé...
Des semaines, des mois, des années, des montagnes de paquets de gâteaux, et des armées de clients mal embouchés parcourant des millions de kilomètres sur les autoroutes de France, avec de s’arrêter dans la mienne pour pisser des hectolitres à côté de la cuvette.

Et puis un jour...

Je ne sais plus exactement si c’était en automne ou en hiver. C’était un autre de ces jours sinistres où la journée est si sombre et la nuit tombe si vite que l’on est plus vraiment certain que le soleil s’est levé.
J’étais seule ce soir-là, derrière ma caisse tout juste lavée, au milieu de mes bataillons de paquets de gâteaux bien alignés et prêt à encaisser l’assaut des clients affamés du matin. Je devais être en train de consulter mon mur Facebook, ou quelque chose d’inutile dans ce goût-là, quand j’ai senti une présence proche de moi.
C’est curieux cette sensation que l’on peut avoir parfois, quand on ressent la présence de quelqu’un qu’on ne voit pas et qu’on n’entend pas. Mais subitement j’ai senti que je n’étais plus seule.
J’ai levé les yeux et je l’ai vu.
Il se tenait à quelques mètres de moi, au milieu du rayon des sandwichs triangles. Il était trop éloigné de la porte pour être entré une demi-seconde plus tôt, avant que j’aie le temps de le repérer, mais il avait l’air d’attendre que je le remarque pour se rapprocher de moi.
Le « bonsoir monsieur » réflexe m’a échappé avant que j’ai le temps de me poser plus de questions, et c’est en le voyant sourire à mes deux mots que j’ai remarqué combien il était beau.
Je ne peux ni vraiment le décrire ni expliquer pourquoi je le trouvais beau. La finesse des traits, la symétrie du visage, la couleur des yeux, la carrure des épaules, une allure générale, ce genre de choses qu’on attend d’un bel homme je suppose. Tout ça était parfaitement en place pour que je le trouve beau, mais peut-être trop parfait pour que j’arrive à bien en percevoir les détails.
Il s’est avancé vers moi en me répondant un « bonsoir mademoiselle » qui a réveillé en moi ce vieux fond de coquetterie féminine qui se rappelle à mon bon souvenir chaque fois qu’on m’appelle encore mademoiselle alors que j’ai résolument passé l’âge.
Je suis restée totalement inerte, incapable de bouger et de réfléchir. Je me souviens que des mots flottaient dans ma tête sans que je puisse donner un sens à ce qui se passait ou à ce qu’ils me disaient. Il devait y avoir le mot « beau » écrit quelque part en rouge vif, pas trop loin du mot séduisant, et du mot lubrique aussi. J’ai toujours trouvé ce mot vieillot et ridicule, et je ne saurais pas bien expliquer ce qu’il veut vraiment dire. Mais c’est le mot qui s’appliquait le mieux à lui.
Lubrique.
Avec toute la beauté du diable et la laideur du mot.

Je crois qu’il m’a dit quelque chose et que de l’argent a atterri dans ma main. Je l’ai machinalement mis dans la caisse en supposant qu’il me payait pour de l’essence, mais avec le recul je n’en suis plus sûre.
En quelques secondes je me suis retrouvée dehors sans savoir quand ou comment j’étais sortie. Il faisait soir, il faisait froid. Je crois même qu’il pleuvait, mais à ce moment-là je ne voyais que lui, et lui n’était que lumière. Une lumière indescriptible, une couleur pour laquelle je n’ai même pas de mot. Je suppose que les poissons des profondeurs attirés par les lucioles de ces bestioles affreuses et pleines de dents qui créent leur propre lumière au fin fond de l’océan doivent ressentir la même chose.
Il créait sa propre lumière, mais une lumière qui n’éclairait rien. Une lumière qui ne faisait que m’attirer. Je marchais dans la nuit derrière un homme que je ne connaissais pas, donc je n’avais pas vraiment écouté un mot, mais dont je sentais seulement que je devais le suivre, jusqu’au camion rouge vers lequel il m’emmenait.
Je ne sais plus à quel moment j’ai vu le camion pour la première fois. J’étais peut-être encore à l’intérieur, ou bien à l’extérieur, ou bien je ne l’ai vu qu’à la dernière seconde, quand il s’est arrêté. Ça n’avait aucune espèce d’importance. Je me souviens juste d’avoir été presque soulagée de constater que le camion était bien rouge. Que c’était bien lui.
Le routier rouge.

C’est ridicule... Je suppose que j’aurais dû être terrifiée, que j’aurais dû réagir à ce moment, me souvenir de tout ce que m’avait dit Michel et... m’enfuir en hurlant. Mais non. J’étais juste soulagée... Soulagée que ce soit bien lui, que tout cela soit bien en train d’arriver. De m’arriver à moi, petite caissière ordinaire d’une station d’autoroute. Moi parmi tant d’autres comme moi. Ou pas tout à fait comme moi, puisque c’était pour moi qu’il était venu.

Il s’est arrêté à quelques pas du camion, au milieu du noir de la nuit et de la lumière qui l’entourait lui, et il m’a demandé si je voulais monter dans la cabine avec lui. Je suis resté aussi inerte et silencieuse que j’avais dû l’être les minutes précédentes, et je l’ai regardé se détacher au milieu du rouge vif de la bâche qui recouvrait la remorque de son camion infernal.
Il a reposé sa question une deuxième fois, et je crois que j’ai fait un pas vers lui. Il m’a souri, et je sais que j’ai vécu à cet instant là le plus pur bonheur de toute ma vie. Je me suis sentie formidablement juste, formidablement à ma place, formidablement « comme il faut ». Jamais je n’avais ressentie ça. La simple sensation d’être parfaitement là où l’on doit être, au moment où il faut, de la manière qu’il faut. Tout était parfaitement juste et simple.
Je n’avais qu’à dire oui. Je n’avais qu’à le suivre. Je n’avais qu’à monter dans ce camion avec lui, suivre sa lumière, me dissoudre dedans, et disparaître dans l’éternité de sa route.

Et puis il s’est passé quelque chose. Quelque chose que je ne comprends pas. Quelque chose qui ne s’explique sans doute pas.
J’ai entendu la voix de Michel me répéter ces quelques mots qu’il me sortait à tout va : « Fais attention à toi gamine ». Je ne sais même plus s’il me les avait dits en me racontant l’anecdote du routier maudit. Il me les avait dits avant que je prenne la route pour rentrer chez moi, avant que je parte en weekend avec mon nouveau copain, avant que je signe mon nouveau bail, avant que je monte sur un escabeau pour accrocher des guirlandes de Noël, et peut-être même un soir avant de rentrer chez lui, aussi machinalement qu’on dit « bonne nuit » ou « à demain ».
Mais j’ai entendu ses mots à ce moment-là, et le charme s’est rompu.
Quelque chose s’est dispersé dans l’air froid qui nous entourait, et la lumière s’est éteinte. J’ai senti brutalement le froid autour de moi, le vide dans ma tête et la colère dans son regard. J’ai vu la nuit autour de lui et à l’intérieur de lui, et j’ai senti tout le mal qui se dressait devant moi.
Ce n’était pas lui. Tout ce mal...
Lui ne respirait que la colère, et quelque chose comme la déception ou le désespoir. C’était derrière lui. Quelque chose dans son camion rouge. Ou bien son camion rouge lui-même. C’était quelque chose de mauvais, de malfaisant, de terriblement mal. Quelque chose qui m’en voulait personnellement, qui en voulait à la terre entière et qui attendait patiemment que je m’approche assez prêt pour...
Je ne sais pas pour quoi.
Et je ne le saurai jamais.

Tout s’est arrêté aussi vite que ça avait commencé. Je n’ai hésité que quelques secondes avant de murmurer un simple mot. Le mot le plus facile qui soit et que pourtant nous avons toutes et tous tellement de mal à dire chaque jour :

« Non ».

Il y a eu un coup de vent glacial, un gémissement plus froid encore, et tout a disparu dans un froissement de lumière rouge. Je me suis retrouvée seule comme une idiote, sur le parking désert et glacé d’une aire d’autoroute un soir d’hiver, avec l’impression d’être tout juste sortie du plus grand chagrin d’amour de tous les temps, et de n’avoir personne à qui en parler.
Et je n’en ai jamais parlé à personne...
Je ne saurais pas dire pourquoi. Peut-être parce que c’était absurde, et que ça l’est encore. Ou parce que personne ne m’aurait cru...
Michel m’aurait cru. Peut-être. Sûrement. Il m’aurait écoutée en tout cas.
Je crois que j’avais trop peur qu’il me réponde que c’était une blague, qu’il avait inventé toute la légende, et que ce que j’avais vécu ne pouvait être qu’un mauvais rêve, ou une hallucination.
Raconter c’était prendre le risque de perdre. Perdre cette histoire, perdre ce moment unique où ma vie a failli basculer dans quelque chose que je ne peux même pas imaginer, et qui n’a pas eu lieu, mais qui aurait pu... Cet instant terrible où j’aurais pu moi, pauvre hôtesse de caisse d’une station d’autoroute, rentrer dans une légende qui m’aurait broyée comme un paquet de chips vide... Et ce moment où j’ai su dire non, où la voix d’un pompiste bedonnant et jovial m’a arrachée au néant.
Je n’ai jamais remercié Michel. En tout cas pas avec des mots. Il aurait fallu que je lui raconte pour ça. Alors je me suis contenté de l’écouter encore et encore, me raconter toutes ses histoires sans intérêts.
Il ne saura jamais à quel point je le suis redevable. Il ne saura jamais que grâce à lui je suis rentrée chez moi ce soir-là, j’ai réussi à m’endormir après avoir éteint la lumière, et je me suis levée le lendemain.
Mais il ne saura jamais combien je lui en veux aussi, combien j’en veux à cette petite voix dans ma tête, qui m’a arrachée au routier rouge, qui m’a ramenée du côté de la vie, et qui m’a empêché de voir... ce qu’il y avait dans la remorque rouge.