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Rishikesh 

Kido

Kido

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L'homme surgit de nulle part au bord de la rivière. Personne n'assista à ce prodige. Si ça avait été le cas, les locaux auraient fait de lui un dieu. Ici, on savait reconnaître la magie quand on en voyait. Mais le jour tombait et la plupart des agriculteurs étaient rentrés au village.

Le soleil mourant jetait mille éclats sur l'eau rapide. À cet endroit, le lit était large mais peu profond. C'était sur son tapis de galets que l'homme avait achevé son voyage.

Sa jambe de bois glissa sur les cailloux polis. Il grommela un juron et se redressa, étirant ses muscles. Même lorsqu'on ne devait pas subir les immondes aérobus des moldus, le trajet Londres – Rishikesh était épuisant.

« Enfin, Rishikesh, c'est vite dit », songea l'homme en se mettant en marche le long de la berge.

Il rangea dans sa poche intérieure l'objet qui l'avait amené là : un stylo bleu vidé de son encre. Le Portoloin menait à Rishikesh, parce que c'était la grande ville la plus proche de là où il se trouvait. Au moins, Rishikesh, c'était un nom. Ça apparaissait sur des cartes. Là où il se rendait, s'il trouvait plus de trois maisons en cercle, ce serait déjà encourageant.

« Merci encore pour le tuyau, Albus. »

Il voyait les choses trop négativement. On le lui faisait souvent remarquer au ministère : « mon vieux, tu es plus ronchon qu'une dragonne sans œufs ». Il devait se reprendre. Profiter du paysage, de l'air pur – bien plus pur qu'à Londres – et du beau coucher de soleil.

Le village disparut de son champ de vision. Le champ de vision était devenu une notion fluctuante depuis sa dernière mission. Tout son côté droit était plongé dans le noir désormais. Il était venu jusqu'ici pour régler ça.

Sous son bandeau, son orbite vide démangeait.

Le soleil tirait ses derniers traits pourpres quand la destination de l'homme fut en vue. La masure ne dépassait pas la taille d'une cabane de jardin. Nichée dans un léger enfoncement de la plaine, elle semblait vouloir se faire oublier. Son toit fêlé recouvert de lianes la dissimulait si bien que l'anglais se félicita : son œil gauche faisait encore bien le travail. Il descendit la pente, maîtrisant son accélération malgré sa jambe de bois. Celle-là, il s'y était habitué. Il s'adaptait vite.

Aucun panneau n'indiquait le nom de l'adresse. La porte à la peinture écaillée portait un symbole unique, dessiné à même le panneau : un œil dans un cercle.

L'anglais n'était pas un homme d'hésitation. Il frappa tout de suite.

Il n'y eut pas de réponse. Près de la cabane, un bosquet bruissait. Un calao se posa sur une branche haute. L'oiseau leva la tête, pointant ses deux cornes jaunes vers le ciel, et fixa l'homme avec arrogance. Ici, c'était lui l'intrus.

L'anglais grogna, pas impressionné le moins du monde. Et il frappa à nouveau ; trois coups fermes, presque agacés, comme s'il venait pour une perquisition. On n'étouffait pas ses réflexes professionnels.

Cette fois-ci, la porte céda. Il entra sans plus attendre.

Il comprit aussitôt qu'il était au bon endroit. De l'autre côté du battant, plus de masure : c'était un vaste jardin intérieur cerclé d'arcades, où gazouillait une fontaine. Tout autour, le palais s'élevait sur trois étages. Des dentelles de pierre rose couraient sur les colonnes, ornaient les fenêtres et les loggia.

L'anglais sentit un petit objet passer à quelques centimètres de son oreille. Il dût plisser les yeux pour comprendre ce dont il s'agissait : un colibri doré. Au bout des longues plumes de sa queue, des perles tintaient comme des grelots.

Il y avait des dizaines de colibris dans le jardin. Ils papillonnaient d'un buisson à l'autre, entre les fleurs aux parfums entêtants. Et voir cela remplit l'homme de quiétude. Une tranquillité qu'il pouvait respirer à pleins poumons. Un sourire naquit sur les lèvres. Pour la première fois depuis longtemps, il s'émerveillait.

« Merci, Albus », se répéta-t-il. Mais pour le coup, il était presque sincère.

Un bruit régulier le fit se tourner.

Une femme traversait le jardin pour venir vers lui. Elle marchait pieds nus sur le gazon. De riches broderies illuminaient son sari bleu ciel.

Elle lui sourit. Ses petites dents blanches sublimaient sa peau mate.

– Je vous salue, Sir, dit-elle.

En guise de réponse, l'anglais fouilla dans les poches de son long manteau. Il en sortit un parchemin plié. Le cachet qui le fermait représentait un phénix. Il tendit le papier à la femme. Elle l'ouvrit et le lut du bout des lèvres.

– « Chère Miss Indeever, je connais votre soif de paix, et je ne me permettrais pas de vous importuner sans une légitime raison. Je vous envoie Alastor Maugrey car je pense que vous pourrez faire quelque chose pour lui. Par avance merci, et pardon du dérangement. Toujours chaleureusement vôtre, Albus Perceval Wulfric Brian ...
– ... Dumbledore », acheva l'anglais, abrupt. Je ne sais pas ce qu'il avait derrière la tête quand il m'a proposé de venir ici. Je ne sais jamais ce qu'il a derrière la tête.

Miss Indeever releva son regard charbonneux vers son visiteur – il faisait une tête de plus qu'elle. Puis elle lui tendit sa petite main.

– Sir Maugrey. Appelez-moi Aksha.

Il hésita un instant, puis la gratifia d'une poignée de main vigoureuse.

– Vous pouvez m'aider ?

La dénommée Aksha ne répondit pas. Elle se contenta de le regarder. Elle avait des yeux verts, d'une pureté implacable.

« Une Legilimens », songea Alastair. « Et une rare ». Au Ministère, ils auraient payé cher pour un élément pareil. Et en plus, son sourire rayonnait.

– Si vous voulez bien me suivre.

Il ne protesta pas et lui emboîta le pas. Ils traversèrent le jardin pour se réfugier à l'ombre des arcades. Elle lui ouvrit une porte sculptée de motifs végétaux ; ils s'engagèrent dans un long couloir. Des fresques recouvraient les parois. Alastair suivit de son regard diminué les oiseaux qui planaient au-dessus de montagnes. Là, une divinité conduisait un char en tenant les rênes de ses six bras. Sa peau bleue étincelait. Au bord d'un fleuve, un groupe de femmes jouait du sitar. Elles rougirent sous l’œil de l'anglais.

Une autre porte, et il put entrer dans le cabinet d'Aksha Indeever.

La hauteur sous plafond était vertigineuse. Ils se trouvaient au rez-de-chaussée d'une tour dont on avait ôté les étages. Car il y avait des milliers de livres. À terre, sur les tables, sur les murs, jusqu'au toit à des dizaines de mètres de hauteur. Aucun escalier ne permettait de les atteindre. Certaines piles servaient de meubles : y reposaient des appareils étranges, des astrolabes et des artefacts divers. Des lampions multicolores couraient le long des étagères. Alastair marcha jusqu'au milieu du somptueux tapis brodé. Sa canne ne claquait plus du tout sur une telle épaisseur. Il contempla les photos posées sur le bureau.

L'une d'elles, en noir et blanc, figurait une petite fille. En tailleur sur un éléphant, elle tenait une brassée de fleurs. De temps à autres, elle en jetait une, ou riait au éclats.

– C'est ma mère, commenta la maîtresse des lieux. Priya Indeever. C'était l'année de l'indépendance. Les sorciers avaient fait la fête avec les villageois. Et là, c'est moi.

Sur le cliché, Aksha tapait des mains en chantant, assise sur un tapis. Quatre hommes l'accompagnaient à la guitare ou au sitar. Ceux-là étaient britanniques. Alastair se pencha. Il n'était pas sûr de les reconnaître.

– Ils viennent de Liverpool, commenta Aksha. Ils ont vendu énormément de disques. Ils sont venus se ressourcer à deux pas d'ici en 1968. Je passais les voir de temps en temps. Ils étaient magiciens aussi, dans leur genre.
– Votre famille a beaucoup de contacts avec les Moldus.

Aksha ne le regardait plus. Elle avait sorti d'un tiroir un appareil semblable à une longue-vue.

– Les indiens admettent la magie comme les anglais admettent l'air qu'ils respirent. Vous êtes sur une terre sacrée. Et si un village n'a plus d'eau, je remplirai son puits. Nous leur devons cela.
– Vous ne leur devez rien du tout, grommela Maugrey. Tout ce que vous allez y gagner, c'est qu'un jour il frapperont à votre porte avec des fourches et des torches. Et ils vous lyncheront en place publique.

La jeune femme posa de nouveau le regard sur lui. Une lueur espiègle s'y était logée, qui lui rappela un grand homme sur le vieux continent.

– D'où est-ce que vous connaissez Albus ?
– C'est un ami.
– Il ne m'a jamais parlé de vous.
– Nous nous sommes mis d'accord. Si votre continent apprend mon existence, je n'aurai plus jamais la paix.

Aksha lui fit signe de s'asseoir. Il prit place dans l'un des poufs, non sans un soupir d'aise. Sa jambe commençait à le faire souffrir. La maîtresse des lieux s'agenouilla face à lui et, avec mille précautions, écarta le bandeau d'Alastor. Elle l'examina longuement.

– Vos Médicomages ont les moyens de soigner ça, dit-elle enfin.
– Ça ne me suffit pas. Je suis venu ici parce qu'il paraît que vous faites plus.
– Avez-vous besoin de plus ?
– C'est la guerre, là d'où je viens. La guerre risque de s'étendre au monde entier. Si je peux avoir une arme en plus contre Lui...
– Le Seigneur des Ténèbres ?

Il la fixa quelques instants. Tout au fond de lui, naquit à nouveau cette pensée fugace que l'Auror étouffa dans l’œuf : elle avait un regard sublime.

– Le Seigneur des Ténèbres, confirma-t-il.

Aksha se contenta de cette réponse. Elle déploya la longue-vue avant de la lui tendre. Après une hésitation, Maugrey prit l'objet. Il voulut regarder à travers avec son œil valide ; Aksha secoua lentement la tête. Il se demanda si elle se moquait de lui. Mais Albus semblait la respecter. Le vieillard n'étais pas encore tout à fait sénile. Alors, Maugrey obtempéra. D'un geste lent, il écarta son bandeau, et posa la lunette sur son orbite vide.

La surprise fut énorme : il vit quelque chose. À l'autre bout de la longue-vue, il y avait un écran d'une blanche clarté. Des formes géométriques dansaient en un ballet de joyaux. Des rosaces écarlates, dorées, vertes.

– Qu'est-ce que c'est ? murmura-t-il.
– Un test. Une couleur devrait se détacher bientôt. Dites-moi laquelle.

Alastor prit son mal en patience. Il y eut quelques minutes de ronde arc-en-ciel. Soudain, une tache éclaboussa tout l'espace. Il se recula en étouffant un juron.

– Quelle couleur ? lui demanda aussitôt Aksha.
– Quoi ? bredouilla l'anglais, désorienté.
– Quelle couleur avez-vous vue ?

Maugrey se frotta le visage d'une main fébrile. Il mit un temps à se reprendre.

– Bleu, fit-il. C'était du bleu.

Aksha sourit doucement.

– Vous méritez le meilleur. Cela ne m'étonne pas.

Elle leva une main. Un frottement sourd retentit, et Alastor comprit pourquoi il n'y avait pas d'escaliers dans la tour. Un tiroir s'était ouvert à plusieurs mètres de hauteur. Une bille lumineuse en sortit, et entama une lente descente vers Aksha.

Un détail frappa l'Auror.

– Vous n'avez pas de baguette ?

Elle rit. C'était une musique singulière, mélodieuse comme un carillon de cristal.

– J'ai grandi sans.

Alastor n'insista pas. Au Ministère, ils avaient des fiches sur ces sorciers-là. Ils se comptaient sur les doigts d'une main, et pour moitié n'étaient que le fantasme de quidams qui avaient abusé du whisky Pur-Feu. Canaliser la magie sans baguette ni formule était une prouesse.

La bille se posa sur la paume de la jeune femme. Elle brillait toujours, telle une luciole bleutée.

– Qu'est-ce que c'est ? demanda Maugrey.
– Les gens d'ici l'appellent la « larme de Shiva ». On en trouve une par siècle, dans le lit de la rivière.

Alastor s'imagina automatiquement le prix. Certes, il transmettrait la facture à son service, mais le montant de ladite facture l'inquiéta.

– Vous ne paierez rien, Sir.

Il ne trouva pas tout de suite ses mots.

– Pourquoi ?

Aksha commença à faire rouler la bille entre ses doigts fins. L'orbe perdit de sa lumière. Il devint presque blanc. Seul subsistait un iris d'un bleu électrique – l'Auror reconnut son bleu, celui qui lui avait éclaté au visage de l'autre côté de la longue-vue.

– Considérez que c'est ma contribution à l'effort de guerre. Quand vous terrasserez les forces sombres, vous penserez à moi.

Alastor ne put retenir un rire – bourru, mais un rire malgré tout.

– Je ne sais pas de quoi vous vivez. Mais merci. Je penserai à vous.

Il ne mentait pas. La maîtresse des lieux lui sourit. À ce sourire aussi, il y penserait.

– Pas un mot à qui que ce soit, vous vous souvenez ?
– Pas un mot, assura-t-il.

La pierre était devenue un œil. Aksha saisit alors un nouvel appareil : une lanière de cuir avec un cercle d'or. Elle y enchâssa le globe et, dans un mouvement délicat, plaça le tout dans l'orbite de l'Auror.

* * *

Maugrey quitta la cabane avec l'impression d'être né une seconde fois. Il remonta la pente de l'enfoncement. Le vent frais lui caressait les joues. Et Alastor voyait, désormais. Il voyait des deux yeux et même plus. Le bosquet environnant était toujours aussi épais. Mais cette fois, à travers les troncs et les lianes, il distinguait la rivière. La voie lactée s'y reflétait.

– Cela peut déstabiliser au départ.

Aksha était sortie à son tour. L'Auror eut un sourire bref.

– Spectaculaire, fit-il. Il marchera toujours comme ça ?
– Quand il fatiguera, il commencera à bondir, dit-elle. Alors vous reviendrez me voir.

Alastor baissa les yeux vers la petite femme. La brise nocturne jouait dans les plis de son sari. L'espace d'un instant, il regretta de devoir partir.

– Je vous propose un marché. Quand le Seigneur des Ténèbres sera anéanti, je reviendrai.

Aksha reporta son regard vers le ciel, comme pour l'interroger.

– Soit, répondit-elle enfin. Faisons comme ça.

Ils observèrent un nouveau silence. Silence au cours duquel l'anglais dût se faire violence pour rester stoïque. L'heure du départ approchait. Finalement, il se décida à poser la question qui lui brûlait la langue. Aksha le devança.

– Je vous attendrai, dit-elle.

Il se trouva idiot d'avoir ouvert la bouche. Mais Aksha rit. Et cela lui suffit comme récompense.

– Merci, marmonna-t-il.
– Je vous en prie.
– Bonne nuit, Miss Indeever.
– Aksha.
– ... bonne nuit, Aksha.

L'Auror sortit un autre stylo de sa poche – rouge, celui-là – et s'engagea sur la plaine. Aksha le suivit du regard. Elle écouta sa jambe de bois crisser sur les cailloux de la rivière. Puis le son s'interrompit d'un coup. Maugrey était reparti. La jeune femme esquissa un sourire léger.

– Bonne nuit, Fol Œil.