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Rien ne sert de courir 

Zelig

Zelig

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En me retournant, j’ai bien vu que je n’avais plus que quelques mètres d’avance.
Je sais que c’est essentiel de les conserver. L’idéal serait même que je creuse l’écart.
Mais pour le moment, j’essaye plutôt de ne pas m’évanouir.

Des larmes involontaires coulent le long de mes joues. Mes poumons sont au point de rupture. J’ai très vite perdu mon rythme de respiration et là j’agonise.
L’autre con en profite pour gagner du terrain et ça me crispe.
J’accélère. Juste un peu. Parce que plus, c’est impossible.
Pourtant, j’aimerais tellement donner à ma course une esthétique un peu désinvolte, qui laisse à mon poursuivant l’impression que me rattraper n’est pas une possibilité. Porter le buste droit et la tête haute, lever les jambes et synchroniser les bras, veiller à mon souffle. Courir fier. Le fils du vent.

Au lieu de ça, j’ahane comme un mulet en pleine insémination. Y a aussi un truc vraiment pénible qui martèle l’intérieur de mes tempes. Mes bras s’agitent dans tous les sens, mes pieds heurtent tout ce qui traîne, y compris mes jambes, on dirait un pantin en chiffon. Et ma tronche, mon Dieu, ma tronche.
Je suis hideux, l’effort me fait grimacer. J’ai les yeux qui insistent pour sortir des orbites, le coin des lèvres qui s’approche étrangement de mes lobes d’oreille. Un peu comme si je m’étais offert un lifting chez Lidl.

Mais je n’ai pas le choix, il remonte. Tout près, presque à me toucher.
Je donne tout ce qui me reste. Mais il reste très peu.
C’est quand même pas possible. Je me suis préparé comme jamais pour aujourd’hui. Je ne peux pas échouer maintenant. Allez, plus que quelques mètres et c’est gagné.
Il se rapproche encore. Putain qu’est-ce qu’il est près maintenant. Trop je trouve.
Je ne sais pas si c’est mon cerveau hyper ventilé qui me joue des tours mais il me semble que sa main a même frôlé la mienne.
Putain, allez, tiens bon.

La voiture avec les autres salauds a finalement démarré sans moi presque au moment où il m’a plaqué la tête sur le trottoir.
Les sirènes de la banque hurlent à tue-tête.
Il est aussi essoufflé que moi, mais dans un râle, en me passant les menottes il me glisse quand même « T’inquiète connard, tu vas avoir au moins dix ans pour améliorer ta foulée ».