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28 voix


DIMANCHE

Bleu strié de vert,
Un chien,
Faisant tintinnabuler ses boucles d'oreilles-flacons de parfum,
Dévale l'avenue sur ses pattes arrière,
Pensif il médite sur la proposition de Pascal :
« Je pense donc je suis. »
Rouge à pois bleus,
Une petite chienne,
Le croise et lui susurre :
« Ce n'est pas Pascal, c'est Descartes qui a écrit cela. »
Le chien de répondre :
« Que m'importe, je ne sais pas lire, mais malgré tout je pense et aujourd'hui c'est moi qui dit cela. »
En signe de dérision la petite chienne,
De l'une de ses trois pattes arrière,
Lui adresse un pied de nez.
Vexé, le chien, referme sa gueule sur un bec de gaz,
Soudain il gonfle, gonfle, gonfle...
Lorsqu'il atteint la taille d'une choucroute pour huit,
Il décolle et dérive au gré du vent.

Dans les environs,
Un homme
Lève la patte contre un réverbère.
Apercevant la scène il pense,
Ce qui ne lui était jamais arrivé.
C'est un homme d'affaires,
L'on est dimanche,
Pour se libérer du stress causé par l'absence de travail
Son docteur lui a ordonné de se faire une piqûre de racines de bouleau toutes les trois minutes et dix-huit secondes sous peine de retrouver la raison.
Peu enclin à s'embarrasser d'une compagne aussi encombrante,
Mais incapable de se concentrer sur une tâche aussi contraignante,
Il tracte, derrière lui
Sur une charrette branlante,
Un minuscule marteau-piqueur automatique programmé pour effectuer cette mission à l'instant précis requis.
Le souci de cette opération s'étant évanoui, le remède est inefficace.

Le chien,
Dans son vol,
Croise une idée que l'homme n'a pas su retenir.
Il s'en empare,
Mais cette idée est vraiment trop idiote pour être comprise par un chien,
Déçu, il la relâche.
Celle-ci choit sur le chapeau tarabiscoté d'une passante, s'emmêlant dans les fanfreluches qui le garnissent.
La passante,
Convaincue qu'il s'agit d'une déjection de la gent ailée,
Fait une crise d'hystérie
Vouant aux gémonies tout ce qui est capable de quitter le sol.
Ayant un rendez-vous avec un amant éventuel,
Elle craint que cet incident ne fasse capoter sa rencontre.
Soudain,
Constatant que c'est une idée qui s'est prise au piège de son couvre-chef,
Elle adopte celle-ci,
La fait sienne,
Et poursuit en direction de son rendez-vous.

L'homme,
Qu'elle rencontre enfin,
Se trouve être précisément celui qui a perdu l'idée,
La femme émerveillée lui dit :
« Nos cerveaux sont synchronisés,
Nous sommes faits pour vivre ensemble. »
Sur le champ ils cherchent un nid pour abriter leurs amours.

Aussi épuisé qu'un caméléon sur un tableau de Miró,
Le chien bleu strié de vert est rongé par ses pensées.
Son corps n'est plus qu'un puzzle en trois dimensions,
Il perd ses pièces et se délite lentement,
Mais tente pourtant de réagir :
Il ne suffit pas de dire « Je pense donc je suis »,
Il faut penser réellement.
Penser ! Mais à quoi ?
Penser à quoi penser : est-ce l'indice d'une quatrième dimension ?
Mais bien sûr se dit l'engeance canine :
Le temps !

Pourquoi ce rêve débute-t-il un dimanche ?
D'ordinaire dimanche est jour de repos,
Et le repos, en toute logique, vient après le travail !
Alors pourquoi ce repos,
Opposant un refus de priorité,
Se présente-t-il en premier ?

Cette cogitation,
Hautement intellectuelle,
Se détache de son géniteur,
Prend son essor
Et va à son tour s'accrocher aux fanfreluches du chapeau de la passante.
Celle-ci ayant trouvé sa moitié,
Qui est aussi son double,
Est de bonne humeur et accepte ce nouveau squatteur.
Le chien,
Qui tient à poursuivre son idée,
S'abat aussitôt sur le chapeau refuge.

Sous cette avalanche le couvre-chef choit,
La passante se retrouve tête nue,
Le couvercle protégeant son crâne ayant disparu, ses pensées s'évaporent.
Elle se demande ce que fait cet inconnu auprès d'elle
Et le congédie aussitôt.
Ayant perdu sa moitié, la passante ne possède plus qu'un bras, une jambe et le reste à l'avenant.
Peu habituée à sa nouvelle constitution, elle s'étale de tout son long sur le chien qui la mord.
Alors elle devient enragée et,
Sautant à cloche pied,
Part semer la panique dans la ville où les cloches sonnent le tocsin.

Le réveil fait retentir sa stridulation
Et le paysage s'estompe dans le brouillard fuligineux
Qui accompagne fréquemment les petits matins incertains.

LUNDI

Une puce borgne,
Et unijambiste,
Happée par un cyclone informatique
Se retrouve brusquement hors de l'ordinateur
Au sein duquel son souteneur l'avait astreinte à officier.
Ce monde inconnu lui titille les transistors
Et l'amène à réfléchir par elle-même.

Le chien volant,
Qui a troqué sa livrée bleue striée de vert
Contre un costume trois pièces à carreaux mauves et roses,
Atterrit à proximité.
Il désire brouter quelques chardons
Pour donner un peu de piquant à son existence.

La puce,
Dont les cogitations se matérialisent sous la forme de neurones à trois pattes,
Se dit in petto :
« Il est préférable de vivre pauvre mais libre et debout,
Que dans le luxe mais captive et courbée. »
Le chien,
Qui est télépathe,
Capte le message et dit à la puce :
« Apprends-moi la Liberté. »
Mais celle-ci de répondre :
« Je ne la connais pas plus que toi,
Elle semble difficile à appréhender,
Mais à deux ce sera plus facile.
Prends-moi sur ton dos et partons visiter le vaste monde,
Peut-être la croiserons-nous. »

Au beau milieu d'un carreau roseLe chien aménage un nid douillet pour sa nouvelle compagne,
Puis il se couche pour lui en faciliter l'accès.
Les voilà partis.

La puce,
Qui n'a pour l'instant qu'à se laisser porter,
Pense, pense, pense...
Et les idées affluent :
— Si je pouvais trouver un royaume peuplé uniquement de puces aveugles,
Le trône royal me reviendrait d'office.
— Ah, non ! dit le chien,
Tu envisages d'être reine
Alors que nous sommes en quête de la Liberté !
C'est incompatible,
À coup sûr tu la feras fuir.
— Pourquoi ? demande la puce,
— Je ne pense pas que l'on puisse devenir libre en empiétant sur la liberté des autres, répond son compagnon-véhicule.

Soudain une ville se présente sous leurs pas,
Une ville
Ou plutôt ce qu'il en reste.
Cette cité, heureuse et prospère,
Avait jusqu'alors résisté aux séismes, incendies, inondations,
Et même à la présence humaine.
Mais dans la nuit
Une demi-furie,
Claudiquant sur son unique jambe,
Investit ses artères.
Mordant à droite,
Happant à gauche,
Déchiquetant de ses crocs acérés les immeubles paniqués.
Des maisons intelligentes,
Mues par l'instinct de conservation,
Après moult efforts pour s'arracher au terrain
Tentèrent de fuir sur leurs pilotis aux articulations rouillées par l'inactivité.
Dévalant les impasses,
Envahissant les avenues,
Elles créèrent le plus invraisemblable embouteillage jamais enregistré de mémoire de rats urbains.
Des habitations,
Contaminées par des cohortes de virus imbibés de vodka,
Dévorèrent leurs occupants,
Ne faisant grâce qu'aux pélicans qui batifolaient avec des éléphants roses.

Au milieu des ruines l'homme d'affaires fouille :
Il recherche son avenir,
Mais des girafes sans cou ont dévoré le temps
Et l'imparfait du subjonctif règne en maître sur les monceaux de gravats.
Quelques indigents dansent une valse endiablée sur les ruines de la Bourse,
Les oiseaux écœurés,
Pour ne pas voir ce spectacle de désolation,
Volent sur le dos ;
Les papillons,
Orphelins de leur pare-brise,
Font rutiler leurs coloris putrides ;
Les corbeaux,
Sonnent l'hallali d'une voix mélodieuse.

Assis sur une cuvette de W.-C. perchée sur un reste de colonne
L'homme pleure :
Il pleure de ne pas savoir,
Pas savoir pourquoi il pleure.
Regrette-t-il le monde des affaires
Ou s'apitoie-t-il sur son amour perdu ?
Ses larmes ont l'odeur du pétrole ;
Elles alimentent des hyènes volantes en tenues camouflées.

Celles-ci,
Qui viennent de faire l'amour avec des écumoires,
Fuient comme des passoires et laissent échapper leur carburant qui,
En touchant le sol,
Explose, semant un peu plus la confusion sur cet espace meurtri.

Lassé de prêter sa lumière à cette scène cauchemardesque
Le Soleil, décidant de se coucher avant l'heure,
S'enfonce brusquement sous l'horizon.
Il laisse derrière lui un rayon unique qui emprisonne,
Comme au théâtre,
L'homme perché sur son fût de colonne :
Celui-ci semble flotter au milieu de nulle part.
Voyant la place libre, la Lune,
Soucieuse de son image de marque,
Se lève et éclaire la scène d'une blafarde lueur bleutée.

Des écureuils faméliques, se souvenant de la prise de Jéricho,
Organisent une manifestation :
Ils tournent autour de la colonne
En psalmodiant la Complainte de ceux qui ont le ventre vide sur l'air du Casse-noisette.
Au septième passage la colonne s'effondre leur livrant...

Je ressens brutalement un grand choc dans tout le corps
Je m'éveille surpris,
Au sol,
Au pied de mon lit.

MARDI

Stupéfait d'apprendre qu'il vient d'être choisi
Pour diriger le carrosse de Cendrillon,
Un crapaud avec une jambe de bois
Déjante brutalement.
Il se métamorphose en moteur diesel,
S'emballe brusquement
Et, faisant fi du régime maximum prescrit par la faculté,
Coule une bielle.

Au même instant un sous-marin,
Mû par un sentiment de solidarité,
Coule avec tout son équipage.

De jeunes sardines
Jouant à la marelle au fond de l'océan,
Découvrent par hasard cet emballage géant.
L'une d'elles s'écrie :
« Je n'ai pas mangé de conserve d'homme à l'huile de vidange depuis longtemps !
Quelqu'un a-t-il un ouvre-boîte ? »
Un grand silence répond à cette interrogation.

Désireux de participer à un bal masqué,
Le chien volant
S'est déguisé en zèbre.
Espérant découvrir la Liberté sous la mer
Il change brusquement d'avis
Et, sans trouver le temps d'enfiler une autre tenue,
Prend la direction de l'océan
Pour faire de la plongée.
Par cent cinquante mètres de profondeur,
Il surgit soudain au sein d'un banc de sardines rongeant consciencieusement un sous-marin sans réaction.

Prenant la parole, il harangue la foule :
« D'accord, le régime ferrugineux est bon pour la santé, mais il est mauvais pour la denture. Lorsque vous n'aurez plus de dents, comment ferez-vous pour déguster la nourriture enfermée dans cette boîte ? Elle est coriace, peut-être ! Et puis vous n'avez pas de citrons pour l'assaisonner.
De toute façon il est de votre intérêt de jeûner au maximum : si un jour vous êtes prises dans les filets des pêcheurs, alors ils vous rejetteront à l'eau car, trop maigres, vous ne serez pas consommables. »
Les sardines, assommées par ces arguments massues,
Abandonnent toute idée de repas
Et s’attellent illico à la composition d'un opéra intitulé : Mince alors !.

Le chien, heureux d'avoir sauvé le sous-marin,
S'éloigne, peu soucieux du contenu de ce bizarre emballage.
Très attiré par les grands fauves,
Il tente d’harponner un lion marin
Lorsqu'une étrange harmonie frappe ses tympans.
Mettant le cap sur cette source sonore,
Qui interpelle son ouïe,
Il se retrouve au milieu des sardines en grande formation :
Elles ont opté pour un opéra-rock.
L'orchestre est en pleine répétition :
Les haubans d'un trois-mâts,
Coulé là par hasard,
Sont les instruments à corde ;
Les tubes lance-torpilles du sous-marin,
Les instruments à vent ;
Quant aux percussions,
Elles sont tenues par des requins-marteaux
Frappant sur les superstructures de l'épave.

La puce,
Les oreilles fascinées par ces harmonies qui la submergent,
Dit au chien :
« C'est peut-être cela la Liberté. »
Le chien sort sa moulinette à idées,
Y introduit toutes les données en sa possession
Et branche l'appareil sur un poisson torpille
Qui lui fournit l'énergie électrique.
La moulinette,
Fabriquée en Normandie,
Après quelques hésitations affiche le résultat de ses cogitations :
« C'est possible, mais rien n'est moins certain, bien qu'aucun élément n'infirme cette hypothèse. »

Des harengs viennent manifester, avec des banderoles, contre ce qu'ils considèrent comme un tapage incongru.
Ils demandent aux passants de signer une pétition exigeant l'interdiction de ce genre de vacarme préjudiciable aux habitants de l'océan.

Le chien dit à la puce :
« Partons, ce n'est pas ici que nous risquons de rencontrer la Liberté ».
Déçu par son incursion sous-marine,
Il regagne la surface,
Prend son envol
Afin de poursuivre sa quête sous d'autres cieux.
Et reçoit soudain
Sur la tête un bloc de glace :
Un avion de ligne vient de vidanger ses toilettes.

Un grand choc me réveille,
Sous l'effet de je ne sais quel microséisme,
Un livre en provenance d'une étagère qui surplombe mon lit
Vient de m'atterrir sur la tête.

MERCREDI

Dans un recoin de la scène de l'opéra
Un canard somnole,
Attendant qu'un ténor malheureux vienne lui donner vie.
Désireux de faire son tour quotidien des coulisses,
Afin de se dégourdir les pattes,
Il se prend malencontreusement les palmes dans un décor
Qui choit sur la scène au beau milieu de la représentation,
Coiffant la diva dont le chef transperce la toile.
En une fraction de seconde,
Les spectateurs ébahis
Se trouvent face à la cantatrice, dont le visage surgit au sommet du cou d’une girafe de tissu plus ou moins froissé et vautrée sur la scène.
De sa voix deux fois haut perchée la vedette du bel canto chante précisément :
« On m'a monté le cou, le cou, le cou... ou... ou...ou... »

Le chien,
Revêtu d'un smoking,
Est confortablement installé au parterre.
La puce,
Mollement étendue dans un des replis de son nœud papillon,
S'écrie :
« Nous avons trouvé la Liberté : c'est le droit de rire des choses sérieuses ».
Le chien,
Interpellé par les « Ou... ou... ou... » de la cantatrice,
S'imagine voir arriver une meute de loups.
Sur la défensive,
Il commence à hurler à la mort, semant la panique au sein de la salle.
La Camarde
Se croyant invitée,
Et toujours très ponctuelle comme à son habitude,
Débouche sur scène par le trou du souffleur ;
Elle choisit au hasard un des figurants qui s'effondre, atteint par un éclat de rire.

Les éléphants,
Pompiers de service,
Se ruent sur la scène dans un ballet aérien.
De leurs trompes ils arrosent la victime,
Mais l'homme est plus que mort :
Il n'est plus vivant.
La mort,
Sous l'aspect d'une hyène,
Esquisse un ricanement macabre
Et, saisissant le cadavre entre ses crocs,
L'entraîne et repart par le trou du souffleur.

Le chien,
Par la grâce de son flair,
Décèle une imperceptible odeur de soufre :
Il comprend immédiatement que le trou du souffleur
Communique avec les enfers
Et qu'il est préférable d'éviter,
Autant que faire se peut,
Ce lieu malsain.

Soudain une flamme jaillit de cet orifice,
Elle m'inonde la vue.
Je m'éveille :
Un rayon de soleil naissant
Se faufile par un interstice des persiennes,
Et me frappe en plein dans l'œil.

JEUDI

Sur une étagère branlante,
Au fond d'un poussiéreux placard,
Un pot à eau métallique
Côtoie
Un pot à eau en céramique.
Le pot métallique,
D'un caractère querelleur,
Ne cesse d'agacer son voisin
En lui rabâchant quotidiennement
La fable du Pot de terre et du Pot de fer.
D'un tempérament pacifique,
Le pot de céramique se contente de hocher du bec verseur
Pour manifester son dédain,
Ce qui a pour don d'énerver le pot métallique.

Ce jour-là, le pot de fer
Entre dans une extrême fureur,
Menaçant de pulvériser son souffre-douleur.
Le pot de terre,
Soucieux de sa sécurité,
Décide alors de s'exiler
Afin de fuir son irascible voisin.

La nuit est arrivée.
Profitant du sommeil de son bourreau,
Il quitte son placard
Pour un voyage dans l'inconnu.
Débouchant dans la rue,
Il est paniqué
Par l'agitation affolante qui s'y manifeste.
Plus particulièrement terrifié par la circulation démentielle,
Il s'apprête à renoncer à son projet,
Et à regagner son étagère.

Aujourd'hui déguisé en chat
Pour exorciser ses phobies,
Le chien,
Ému par son air terrorisé,
L'accoste de façon fort amène :
— Vous m'avez l'air bien mal en point l'ami !
Que vous arrive-t-il donc ?
— C'est, voyez-vous, que je dois choisir entre deux périls
Aussi redoutables l'un que l'autre.
— Contez-moi donc cela,
Peut-être pourrai-je vous gratifier d'un conseil.

Mis en confiance le pot de terre narre au chien
Ses démêlés avec son encombrant voisin,
Puis sa panique liée à l'agitation qui l'entoure.
Et d'ajouter :
« Je me plaisais pourtant dans mon placard,
Sans les problèmes posés par ce pot de fer.
La vie y serait tranquille,
Surtout pour quelqu'un qui,
Comme moi,
Redoute fort les chocs. »

Au milieu de la circulation se faufile soudain
Une girafe,
Affublée d'une tête humaine,
Et qui chante d'une voix de soprano :
« On m'a monté le cou, le cou, le cou... ou... ou... ou...  »
À cette vue le chien se met à hurler à la mort.

Saisi d'une panique incontrôlable,
Le pot de terre court se réfugier dans une encoignure de porte.
Prise de pitié,
La puce
Saute de son nid douillet afin de le réconforter :
« N'ayez crainte ce ne sont que les séquelles bénignes d'un traumatisme récent. »
Puis compatissante :
« J'ai tout entendu des tourments qui vous accablent,
J'aimerais vous aider.
J'ai un ami informaticien,
Regagnez votre placard, je me charge du reste. »

Le pot de terre,
Après bien des efforts,
Et des peurs,
Se retrouve sur son étagère
Sans que son voisin n'ait même remarqué son absence.

Le soleil fait son apparition matinale,
La puce arrive sur l'épaule d'un inconnu,
Elle lance un clin d'œil complice au pot de terre.
L'homme s'adresse au pot de fer :
« Nous avons entendu parler de vos mérites,
Seriez-vous d'accord pour être présenté sur un site Internet ? »
Le pot de fer acquiesce ;
Il se rengorge,
Se gonfle la panse,
Se hausse du col
Et jette un coup d'œil méprisant au pot de terre.

L'homme poursuit :
— Nous allons vous emmener pour vous scanner
Afin de faire ressortir au mieux
Votre physique avantageux.
N'ayez crainte cette opération est totalement indolore.
— Ne vous en faites pas,
Je ne suis pas craintif,
Pas comme ce pot de terre
Qui tremble comme une feuille
À la moindre menace !

Le pot de fer,
Fier comme Artaban,
Fait le beau au centre du scanner.
L'appareil s'active,
Le pot de fer disparaît :
L'ordinateur l'a absorbé !
Depuis ce jour il tourne en rond
Sur la piste d'un disque dur.
Il n'est plus qu'une image,
Comme mon rêve n'est plus qu'un souvenir depuis mon réveil.

VENDREDI

Atteint d'une crise de mysticisme minimaliste,
Le chien,
Déguisé en chien commun,
Se retire à la campagne.
Au cours d'une soirée dédiée à la contemplation du ciel nocturne,
Dans une ferme abandonnée,
Il tombe amoureux de la Lune.
Décidé à l'épouser contre vents et marées,
– Surtout contre marées, puisque celles-ci sont filles de la Lune –,
Il installe au coin d'un bosquet un vieux tonneau rempli d'eau.

C'est soir de pleine lune,
L'obscurité étire les secondes,
L'astre des nuits se reflète dans l'eau du récipient ;
Le chien enfile sa tenue de plongée
Pour rejoindre sa bien-aimée.
Mais celle-ci refuse de se laisser saisir.

Dépité,
Le chien fait surface et sort.
Rapidement il enfonce solidement
Un couvercle de bois sur le tonneau :
La Lune est prisonnière !
Du fond de son humide cachot,
L'astre des nuits
Supplie qu'on la libère.
Le chien exige qu'elle l'épouse :
— C'est totalement impossible, ma place n'est pas sur Terre,
— Emmène-moi avec toi dans les cieux !
— Je ne le puis !
— Alors tu resteras prisonnière !

La puce intervient :
« Mon ami,
Jamais tu ne trouveras la Liberté
En gardant la Lune prisonnière ».
Le chien demeure inflexible et part se coucher,
Abandonnant la Lune dans sa geôle aquatique.

La puce décide de rompre avec un ami aussi intransigeant,
Elle part à l'aventure et croise un pivert.
Celui-ci la questionne :
« N'as-tu pas vu la Lune,
Elle n'est pas à son poste.
Est-elle malade ? »
La puce lui narre les infortunes de la Lumière des nuits.
Le sang de l'oiseau ne fait qu'un tour :
« Monte sur mon dos et guide-moi vers ce tonneau maudit !»

Le picvert s'attaque au fût,
Mais ses coups réveillent le chien
Qui arrive juste au moment où le liquide commence à s'échapper du récipient.
Il colle sa gueule contre la fuite
Et boit intégralement le contenu du tonneau,
Absorbant du même coup la Lune.
Subitement,
Le représentant de la race canine
Devient lumineux.

Des vers luisants désemparés
Portent plainte pour concurrence illicite,
Mais les juges,
Des rongeurs cavernicoles,
Sont aveugles,
Ils ignorent totalement le bien-fondé de la requête des lucioles.

La puce,
Prête à tout pour délivrer la Lune,
Profite du sommeil du chien pour lui inoculer un sédatif,
Puis, pratique un minuscule orifice dans son ventre.
Sous la forme d'une myriade d'étoiles,
La Lune s'évade.
Ces étoiles se regroupent dans le firmament
Pour reconstituer la Reine des nuits.
Pour fêter leur victoire, les vers luisants défilent toutes lumières clignotantes.

Satisfaite du devoir accompli,
La puce part à travers la campagne.
Elle rencontre,
Par hasard,
L'homme toujours à la poursuite de son amour perdu
Et squatte un espace confortable à l'intérieur de son oreille.

Soudain,
L'homme entend une voix fluette
Lui dicter son chemin.
Persuadé que la divinité vient à son secours
Il obtempère sans discuter
Et amène,
Sans en avoir conscience,
La puce au sein d'un troupeau de rhinocéros
Sur le cuir desquels elle désire tester ses capacités perforatrices.

Le chien se réveille
Ayant tout oublié de son malheureux amour sélénite.
Inquiet de son absence,
Il part à la recherche de la puce
Et croise la femme dont la crise de démence est terminée,
Sur son unique jambe elle est à la recherche de sa moitié.
Le hasard,
Qui fait toujours bien les choses,
Amène en ces lieux et instants précis
L'homme dont la puce a réintégré l'oreille après le succès de ses tentatives de forage.
La femme se jette dans ses bras,
Instantanément elle retrouve la deuxième moitié de son anatomie.

Le chien appelle la puce,
Et ma compagne m'appelle
Me signifiant qu'il est l'heure de se lever.

SAMEDI

Aux confins d'un désert de sable bleu,
Un œuf à peine visible,
Tout noir,
Avec quelques taches rouges parfaitement circulaires,
Se chauffe aux rayons d'un soleil vert.
Soudain il enfle,
Rapidement,
Comme pour rattraper le temps perdu.
Des couleurs irisées ondulent sur sa coquille,
Qui soudain éclate dans un ricanement à glacer le sang.
Un liquide nauséabond s'écoule,
Et sur le sable souillé,
Une fleur merveilleuse déploie ses pétales aux coloris chatoyants.

À l'horizon se profile,
Traînant la patte,
Une des maisons intelligentes qui,
Des éternités auparavant,
Avaient fui la furie monolatérale.
Aux fenêtres s'exhibent des pélicans.
Certains se prenant pour des phénix,
S'aspergent d'essence
Et demandent à la foudre de venir les embraser.
D'autres pondent des bulles cubiques,
Ce qui leur arrache d'horribles cris de souffrance.

À cheval sur un rhinocéros percé,
Le chien joue les picadors
Face à un chœur de sardines qui interprètent Carmen.

Au milieu d'un nuage de papillons,
Le carrosse de Cendrillon, dirigé par le crapaud doté d'une jambe de bois,
Avance à toute vapeur
Sur un tapis rouge qui se déroule sous ses patins.

La diva s'approche précautionneusement
En cherchant à apprivoiser le super contre-ut qui la rendrait immortelle.

La petite chienne rouge à pois bleus
Promène Descartes en laisse.

Un sous-marin glissant silencieusement
Laisse son sillage dans le sable azuréen.

L'homme d'affaires, chevauchant une girafe sans cou,
S'évertue à noircir des mètres carrés de papier à grands coups de tampon encreur.

Dans un bruissement d'ailes,
Le pot de terre vogue sous les pattes d'une douzaine d'oiseaux
Qui le posent délicatement sur un coussin doré.

La femme s'agite violemment pour tenter de se débarrasser d'une puce qui la tourmente.

Unis dans un mouvement syncrétique,
Les écureuils faméliques défilent avec les harengs en portant des pancartes sur lesquelles on peut lire :
« Nous avons faim donnez-nous du silence. »

L'informaticien s'évertue à scanner la mort déguisée en hyène
Afin de la parquer au sein d'un disque dur.

Le pivert déguisé en majorette
Défile à la tête des vers luisants
Qui manifestent contre la pollution lumineuse.

Le pot de fer détale en zigzaguant
Pour éviter les éléphants pompiers de service.

Les corbeaux discutent de l'esthétisme du noir
Avec les rongeurs cavernicoles.

* * *

Dans le ciel le Soleil arrive
Tenant la Lune par la main,
Ensemble, ils dressent une grande table richement ornée,
Couverte de mets délicieux ;
Chacun est convié à y prendre place.

Soudain la fleur merveilleuse grandit,
S'épanouit,
Ses couleurs flamboient.

Alors les maisons s'installent,
S'illuminent
Et ouvrent grandes leurs portes.
Les pélicans invitent les rhinocéros à danser une valse,
Le sous-marin recrache son équipage,
L'informaticien apprend à marcher sur deux pattes au crapaud
Qui fait don de sa jambe inutile à la puce.
Le pot de terre et le pot de fer font des projets d'avenir commun,
La diva enseigne l'art du trémolo aux corbeaux,
Le chien et la petite chienne discutent philosophie,
L'homme d'affaires parle de vacances à la femme,
Les oiseaux s'associent aux papillons pour organiser un meeting aérien,
Les girafes sans cou se dressent sur leurs pattes arrière pour cueillir des glands afin de nourrir les écureuils faméliques,
Les harengs supplient les sardines de leur jouer leur opéra-rock,
Les vers luisants créent une lumière visible pour les rongeurs cavernicoles,
Les éléphants pompiers de service prêtent leurs trompes au pivert pour ses entraînements.

Seule la mort déguisée en hyène est tenue à l'écart.

Alors la fleur grandit encore,
Projette dans l'espace :
Des lumières merveilleuses,
Des musiques sublimes,
Des odeurs prodigieuses.
Soudain elle prend la parole :
« Bonjour mes amis,
Je suis la Liberté,
Je suis celle qui vous permet à tous de vivre en harmonie avec vos semblables, malgré vos différences et vos intérêts parfois contradictoires. Je tiens à vous remercier tous pour votre adhésion à cette fête.
Retournez à vos occupations ordinaires, continuez à cultiver cet esprit de tolérance qui vous unit aujourd'hui et faites-le fleurir autour de vous.
Au revoir, je serai toujours votre fidèle soutien. »

Je m'efforce de ne pas me réveiller afin de poursuivre ce rêve.

Moralité : même si la grand-mère est très frileuse, n'oubliez pas de la sortir du four avant de cuisiner.