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 Société Famille

Regarde-toi ma fille ! 

Marie Casanova

Marie Casanova

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Comme chaque matin, Soline se planta devant son miroir, simplement couverte des seuls sous-vêtements qui lui allaient encore. Ce qu'elle vit dans le reflet la fit grimacer. Son corps disgracieux hantait ses esprits jour après jour : elle ne supportait plus de voir ce qu'elle était devenue. Elle était grosse et informe. Ses jambes la gênaient pour marcher, son ventre, énorme, ressortait bien malgré elle. Et que dire de ses bras que la gravité faisait pendre vers le sol ? Elle soupira. En dépit de ses efforts, rien ne changeait. Sa mère ne la considérait pas plus qu'avant et son père… Savait-il au moins qu'il avait encore une fille ? En même temps, qui pourrait lui reprocher de rejeter un boudin pareil ? ricana-t-elle. Voilà pourtant des mois qu'elle surveillait son alimentation et faisait du sport. Elle voulait perdre ces cinq fichus kilos qu'elle avait pris pendant l'été, mais ce corps d'adolescente qui n'en finissait pas de changer freinait considérablement sa progression. Elle avait l'impression que plus elle faisait d'efforts, plus elle grossissait. C'était désespérant.
Elle s'empara de son pull le plus large pour l'enfiler lorsqu'une main énergique le lui arracha des mains. Elle se sentit bousculée et se retrouva de nouveau devant la psyché.
— Regarde-toi ! Non, mais regarde-toi !! Regarde à quoi tu ressembles ! hurla sa mère, prise d'une sombre colère.
— Oui, je le sais bien, Maman… Je ne suis pas aveugle ! marmonna Soline.
— Tu ne peux pas rester comme ça ! Je n'ai pas le droit de te laisser comme ça !
— Fous-moi la paix ! Tu crois que je t'ai attendue pour réagir ?
— Tu perds la tête ! Je t'emmène chez le médecin ce matin !
— Pour quoi faire ? Il n'en a rien à faire que je sois grosse ! Il va me filer un régime, des pilules pour maigrir et toi, tu vas perdre vingt-trois euros !
Sa mère la toisa, interloquée. Sans un mot, elle sortit de la chambre de sa fille, la laissant tremblante de rage. Alors qu'elle se plaignait que sa mère ne la considérait plus, voilà que maintenant elle s'était mise en tête de la faire soigner ! Elle n'avait décidément rien compris !
Elle s'habilla à la hâte. Elle ne voulait plus voir son corps, il lui avait causé assez de soucis pour ce matin. Elle chaussa ses baskets, bien décidée à aller courir. C'était un exercice difficile : elle s'essoufflait très vite et souffrait de ses jambes. Mais elle s'y contraignait tous les jours, elle ne devait rien lâcher. Elle passa devant sa mère qui la regarda partir, sans mot dire.

Soline avala ses quatre kilomètres de course. Elle n'arrivait encore pas à aller au-delà, alors que cela faisait des mois qu'elle s'entraînait. Mais sa condition physique ne lui permettait pas d'en faire plus. C'est épuisée mais satisfaite qu'elle arriva chez elle. Une voiture qu'elle ne connaissait pas était stationnée devant le perron. Encore une copine de ma mère, pensa-t-elle. Elle fit quelques étirements. Ses articulations étaient particulièrement douloureuses. Sa colère de la matinée lui avait donné des ailes et elle avait effectué son parcours en moins de temps qu'à l'accoutumée. Elle reprit son souffle avant de pousser la porte.
Lorsqu'elle entra, elle se trouva nez à nez avec le docteur Colin, leur médecin de famille, qu'elle n'avait pas vu depuis au moins trois ans. Lorsqu'il l’aperçut, le visage du praticien changea d'expression. Son sourire se figea et Soline y lut tout le dégoût qu'elle lui inspirait.
— Viens t'asseoir, Soline, lui dit-il avec douceur.
Soline obéit et prit place sur le canapé. Sa mère se tenait dans l'encadrement de la porte et la regardait avec une profonde tristesse. Soline lui lança un regard noir. Elle lui en voulait terriblement pour ce traquenard. De quel droit se permettait-elle d'aller à l'encontre de sa volonté ?
Elle sentit un brassard s'enrouler autour de son bras. Le médecin avait commencé son examen par la prise de sa tension. Il ne va pas être déçu, pensa-t-elle. Je ne suis même pas sûre qu'il arrive à la trouver sous cet amas de graisse ! Mais bon, je viens de courir, ça doit taper fort, quand même !
L'appareil se dégonfla et la mine du docteur Colin confirma les pensées de Soline.

Un bruit métallique se fit entendre. La mère venait de poser le pèse-personne familial aux pieds de sa fille.
— Va te peser, Soline, ordonna le docteur.
— Non, répondit la jeune fille. Hors de question !
— Je dois savoir combien tu pèses, c'est primordial !
— Non, je vous dis ! Vous ne me ferez pas monter sur cette foutue balance !
— De quoi as-tu peur ? De la réalité ?
— Oui ! Je ne veux pas connaître mon poids ! Ça se voit que je suis trop grosse, alors pas besoin de mettre des chiffres sur cette vérité !
— Soline, pèse-toi !
Le ton employé par le médecin la fit sursauter. Elle se résigna. Elle ôta ses baskets et son pull et grimpa sur l'horrible machine. Elle ferma les yeux.
— Oh ! mon Dieu, c'est pas vrai !
Sa mère étouffa un sanglot.
— Ouvre les yeux, Soline…
Elle prit une grande inspiration, et au prix d'un effort colossal, elle souleva ses paupières et baissa la tête. Contre toute attente, elle se mit à rire :
— Elle déconne plein pot, notre balance !
— Non, elle fonctionne très bien.
— Si, elle déconne ! rétorqua-t-elle d'une voix mal assurée.
— Non, ce que tu vois là, c'est ce que tu essaies de dissimuler depuis trop longtemps. Je vais appeler une ambulance, tu ne peux pas rester comme ça ! Avec une telle tension et un tel poids, ta vie ne tient plus qu'à un fil.
— Mais… mais… c'est pas possible !

Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Elle sentit un bras lui entourer les épaules et les doigts de sa mère lui caresser les joues. Elle resta immobile un long moment, les yeux plongés dans le vague. C'était donc ça, ses douleurs et ses vertiges ? Voilà donc la raison pour laquelle les gens la regardaient avec autant de pitié ?
— Tu vas y arriver ma chérie, tu vas t'en sortir.
Soline se blottit contre sa mère. Comment en était-elle arrivée là ? Comment avait-elle pu se détruire autant ? Comment ?… Pourquoi ?… Les questions se bousculaient dans sa tête. Sa mère la serra un peu plus fort, faisant ainsi craquer les os fragiles de sa fille. Le chiffre annoncé par le pèse-personne était encore pire que ce qu'elle avait imaginé. Trente-quatre kilos. Sa fille ne pesait plus que trente-quatre malheureux kilos, alors qu'elle avait déjà atteint sa taille adulte. Ses larmes de culpabilité se mêlaient à celles de son enfant. Quelle mère était-elle pour avoir laissé ainsi dépérir sa fille, alors qu'elle l'avait sous les yeux tous les jours ? Étaient-ces simples mots « Tu n'aurais pas pris un peu de poids, ma chérie ? » qui avaient tout déclenché ? Pourquoi n'avait-elle rien vu ? La chair de sa chair lui pardonnera-t-elle un jour de l'avoir autant négligée ?

Mère et fille ne purent plus prononcer aucune parole.
Dehors, la sirène de l'ambulance hurlait.