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Sebs

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La vieille Acadiane, jadis bleu ciel, s’immobilise in extremis devant le café du village, manquant d’éclater les jardinières de géraniums de la patronne. Redpoul descend de son dangereux engin pour vider quelques godets de rouge, comme tous les jours. L’entendant arriver, le patron affairé derrière le zinc a déjà sorti un verre et une bouteille de piquette que son plus fidèle client descendra en un rien de temps.

 

Redpoul, l’idiot du village, est un boit-sans-soif par tout temps, qui met un peu d’animation dans ce beau patelin d’Esquiule. Ici tout le monde le connaît : les vieux, qui ont côtoyé de très près sa défunte mère, les jeunes qui s’amusent à lui payer des canons pendant les fêtes du village et les chiens errants, qui savent, pour leur survie, qu’il ne faut traverser la rue qu’après le passage de sa fusée bleue aux chevrons. Personne ne sait qui est le père de Redpoul, les mauvaises langues disent que sa mère ne le savait pas non plus. Les hommes seniors du village ne s’étendent pas sur le sujet, craignant chacun d’avoir une certaine « responsabilité » dans la venue au monde du petit. Redpoul, un pseudonyme dont tous se sont emparé, depuis que le gamin a été en âge de se déplacer jusqu’au centre du village et d’écluser quelques bouteilles de rouge : « Red ». « Poul », car le jeune orphelin a repris l’exploitation d’élevage de volailles familiale depuis la mort de sa mère. N’allez pas croire que ce surnom l’irrite, il en est fier ! À tel point qu’il a lui-même collé sur les portières de sa Citroën deux grands autocollants de la boisson énergétique Red Bull, qui s’illustre en formule 1. Il pense sûrement qu’on l’appelle ainsi en faisant allusion à ses talents de pilote...

 

Ce que ne sait pas notre jeune aviculteur, c’est que depuis l’an passé, il fait l’objet d’un jeu macabre orchestré par deux sexagénaires : le patron du café et le métayer du coin, Pousquet. Ce dernier habite à la sortie du village, à l’intérieur d’un virage à gauche, traître, qui appartient à une patte d’oie. Il est très serré et difficile à négocier à vive allure, au risque d’aller percuter le calvaire sur le bas-côté. Le métayer comme le patron du bar sont païens et, pour ainsi dire, carrément allergiques aux bondieuseries et autres mises en garde de M. le curé. Le jeu des deux compères consiste donc à faire picoler Redpoul comme jamais pour qu’il perde le contrôle de son Acadiane, et aille décaniller le pauvre Jésus sur sa croix, à l’extérieur de ce terrible virage qu’il négocie quotidiennement !

La femme du patron, qui a reçu un soupçon d’éducation religieuse, ne voit pas vraiment ce petit jeu d’un bon œil et s’est déjà bien « entretenue » à ce sujet avec son diable de mari : « Vous serez bien couillonnés, tous les deux, le jour où il mourra par votre faute ! »

À chaque fois, Redpoul passe le virage à tombeau ouvert ; il tient impeccablement sa trajectoire en sortant son bras gauche par la vitre et en vociférant un « Adiouuuuuu ! » à l’intention de Pousquet, accoudé à sa clôture. Dépité, Pousquet fait à chaque fois le même compte rendu en temps réel au patron via son téléphone portable, ce qui a le don d’exaspérer les deux associés du Diable : « Putain de moine ! Il est encore passé ! »

 

Redpoul pénètre donc dans le café accompagné de son odeur âcre de transpiration et salue l’assemblée occupée à jouer aux cartes ou éplucher machinalement la page nécrologique du journal, pour avoir des ragots à balancer sur n’importe quel défunt.

— Tu bois quoi Redpoul ? lance le patron.

L’éleveur louche vicieusement sur un cubitainer qu’il a immédiatement repéré en rentrant, posé près du percolateur.

— Hé Patron ! Il est comment ton cubi derrière toi ?

— II est comme toi ! À moitié plein !

Quelques clients pouffent de rire.

— Alors je vais te le finir, va !

Redpoul vide le cubitainer de rouge en moins de trente minutes, juste le temps d’énumérer toutes sortes de banalités liées à la dure vie d’éleveur et quelques résultats sportifs concernant le sport automobile, ce dont tout le monde dans le café n’a jamais rien eu à faire. Ici, on préfère le rugby.

— Je ne serai pas là demain, Patron !

— Ah bon et tu vas où ?

— À Pau-Arnos, sur le circuit, je vais faire cracher l’Acadiane !

Le patron se retient de rire et un jeune du village, féru de mécanique, tente de le raisonner en lui expliquant que des employés du circuit vérifient le bon état du véhicule pour pouvoir s’élancer sur la piste en toute sécurité. Cette nouvelle ne freine en rien l’enthousiasme de Redpoul : « Bah ! c’est bon, oui ! J’ai les pneus lisses ! Sur le sec, ça va tenir ! »

Le jeune retente alors une dernière fois de le raisonner en lui rappelant que le plancher de son bolide est passablement percé et qu’il risque de casser son châssis en deux. Redpoul a réponse à tout : « Le plancher ? Bah ! c’est réparé, oui, ça ! J’ai fait un coffrage en béton ! »

Incrédules, quelques usagers du café sortent au pas de course voir la dernière invention de l’illuminé du village sur sa Citroën. Effectivement, le plancher n’est maintenant plus qu’une fine dalle de béton, dans laquelle sont plantés les deux sièges. Incroyable mais vrai ! On appelle les voisins et on sort les appareils photo pour immortaliser la dernière connerie de Redpoul, fier comme jamais.

Après avoir payé son demi-cubi et embarqué la bouteille de piquette offerte sur le comptoir, il salue la salle d’un « Adishatz monde ! » ponctué d’un rot à peine contenu. Le teint rouge tirant au violacé sur les pommettes, il parvient à ouvrir la portière de sa fourgonnette Citroën remplie de crottes et de plumes. La pauvre Acadiane qui n’a jamais connu le respect du temps de chauffe du moteur rugit atrocement, semblant supplier dans un ultime râle qu’on l’achève. Comme à l’accoutumée, le patron saute sur le combiné du téléphone et compose vite le numéro de Pousquet : « Cette fois, il va s’y foutre ! Un demi-cubi ! Il est hart comme une barrique ! »

À l’autre bout du fil, Pousquet court vers son portail, portable à l’oreille, attendant le passage de la vieille guimbarde qu’il entend déjà hurler dans la légère montée. Cette fois encore, la carrosserie de la voiture chavire dangereusement sur le flanc droit, laissant entrevoir les innombrables plaques de rouilles sur les longerons, mais, par on ne sait quel miracle, les quatre roues restent collées au sol. Redpoul, avec son aisance déconcertante, tend son bras gauche par la fenêtre pour saluer vigoureusement Pousquet en vociférant un effrayant « Adiouuuu ! » supplémentaire. Le métayer annonce le succès routinier du chauffard via son téléphone en dévisageant le pauvre Jésus sur sa croix de l’autre côté de la chaussée : « Et merde, il est encore passé ce con ! »

 

Le lendemain, l’Acadiane refait son apparition. Redpoul n’a pu rouler sur le circuit de Pau-Arnos car, lui a-t-on dit, il faut présenter son permis de conduire. Écoutant ses jérémiades, le patron lui sert un grand verre de rouge bien épais et enchaîne :

— Tu n’as pas le permis de conduire Redpoul ?

— Et si ! Celui de ma mère ! Pour les gendarmes d’Aramits, ça, plus quelques volailles, ça leur suffit pour me laisser rouler ! Mais à la ville, oh ! Sont compliqués, putain !

Inévitablement, les quelques villageois présents dans la salle éclatent de rire et se délectent des petits malheurs de leur idiot préféré. Redpoul change de sujet :

— Samedi, je vais au Grand Prix de Pau voir gagner Mike Parisy ! Celui-là, c’est un bon ! Il gagne à chaque fois !

Surpris par sa soudaine lubie de sortie en ville, le patron le questionne :

— Et comment tu sais que c’est le Grand Prix de Pau ce week-end, toi ?

— Hé ! par Internet, téh !

Un verre se brise au sol, un client recrache son petit noir dans sa tasse. Le patron se reprend et sa femme qui n’en croit pas ses oreilles se résout à balayer sa maladresse. Toutes les têtes du café sont tournées vers Redpoul.

— Tu as l'Internet Redpoul ? lui demande le patron sans trop y croire.

— Ben oui, sur mon iPhone, répond-il en le sortant de sa poche.

La patronne refait tomber un verre d’étonnement sous les yeux dépité de son mari, qu’elle fixe avec insistance l’air de dire : « Tu vois, il n’est pas si con que ça. » Redpoul continue son monologue en parlant de son idole Mike Parisy, le pilote aux multiples titres avec lequel il rebat les oreilles du patron qui n’en a jamais entendu parler. Ce dernier qui ne connaît rien à l’automobile s’énerve et a l’insupportable impression de passer à son tour pour l’idiot du village :

— Redpoul ! Tu nous emmerdes avec ton mec pas d’ici !

— Parisy, patron !

— Quand est-ce qu’il vient boire un coup ce type ?

— Hé couillon ! Il ne boit pas, lui, téh !

— Bon alors pas la peine de nous l’amener ici ton « Padici » !

Le patron ressort une bouteille de la plus infâme piquette qu’il possède et sert à nouveau son fidèle client passablement torché.

 

La note payée, Redpoul reprend le volant de sa bétonnière ambulante pour tenter de rentrer chez lui, dans un état lamentable. Ce jour-là encore, le patron et Pousquet se téléphonent et prient un hypothétique dieu païen pour que l’idiot se fiche en l’air une bonne fois pour toute, et décanille le Jésus d’en face qui, les bras écartés, fait la circulation depuis trop longtemps à leur goût. Redpoul passe à fond, moteur hurlant et, comble de l’affront, il se permet de klaxonner Pousquet ! « Oh putain ! Il m’a klaxonné, tu as entendu ? »

 

Le patron est vexé et veut accélérer la chute du calvaire. Il entreprend de saboter discrètement la chaussée pour que l’Acadiane la quitte irrémédiablement.

Rendez-vous est pris, le soir même dans l’arrière salle du café, à la lueur d’une frêle lampe à pétrole et devant deux petits verres d’eau de vie. Les apprentis saboteurs manigancent leur mauvais coup. Tout y passe : section du câble de frein, flaque d’huile, traînée de boue de tracteur, gravier fin... puis la lumière jaillit dans la cervelle du maître des lieux : « Des poules ! Il n’écrasera jamais de poules, ce couillon ! Il les adore ! » Ils conviennent tout deux que si Redpoul n’a que faire d’écraser un chien, il pilerait à coup sûr pour ne pas écraser une colonie de poules mal placées. Trouver des poules n’est pas bien difficile, Pousquet en possède quelques-unes… mais encore faut-il parvenir à les placer au bon endroit sans qu’elles ne se cavalent : « Du maïs ! Tu jettes des poignées de maïs dans le virage, juste avant le crucifié ! »

Le plan est validé, le patron fera boire Redpoul comme jamais et Pousquet enverra ses poules picorer la chaussée au signal téléphonique de son vieil ami. Un dernier verre d’eau de vie pour la route et les deux compères partent se coucher en espérant trouver le sommeil tant l’excitation est grande.

 

Le lendemain matin Redpoul annonce la couleur : il est très pressé, il doit descendre dans l'heure à Oloron pour livrer une dizaine de poules qui attendent bruyamment dans sa fourgonnette. Le patron se montre très généreux et lui propose quelques bonnes bouteilles de rouge pour commencer, et un bon cubitainer de piquette, tout entier, une fois son client anesthésié. Au bout d’une heure, Redpoul titube et arrive à peine à parler. De mémoire de villageois, on n’a jamais vu l’idiot du canton aussi prêt du coma éthylique hors période de fêtes. « Cette fois c’est la bonne », pense le patron, un sourire malhonnête aux lèvres. La patronne qui voit défiler les bouteilles râle et suspecte le plan malsain. Redpoul quitte le café en trébuchant pour se rattraper au rétroviseur de sa vieille Citroën. Il démarre comme à l’accoutumé et hurle aux gallinacés dans les cages derrière lui qu’il est « à la bourre, macarew ! ». Le patron se jette sur son téléphone et fait simplement sonner le portable du métayer.

C’est le signal. Pousquet a le cœur qui s’emballe, il va commettre un crime ; cela l’effraie et l’excite en même temps. Les grains de maïs sont jetés et les poules affamées sont lâchées. Il court vite se cacher dans son hangar et scrute l’arrivée de l'Acadiane bleu ciel. Un bolide bleu arrive effectivement à toute allure, mais en sens inverse : c’est une camionnette bleu marine aux inscriptions blanches qui descend la colline pour entrer dans Esquiule. « Merde ! Les gendarmes ! » crie Pousquet avec effroi.

 

Paniqué et soudain pris de remords, il se rue vers son portail et, dans un ultime élan désespéré, saute les bras en croix sur la chaussée, comme pour arrêter symboliquement le véhicule des gendarmes pressés. La camionnette n’a même pas le temps de freiner. Le choc est terrible. Les yeux révulsés, Pousquet voit sa propre mort dans ceux terrifiés du jeune gendarme adjoint au volant. Il est projeté dans les airs, heurte de plein fouet le pauvre Jésus en ciment sur sa grande croix et retombe lourdement sur le bitume. Les innocentes poules picorent et pataugent à présent dans la mare de sang de leur propriétaire.

 

Hébétés par le choc et encore assis dans leur véhicule, les gendarmes entendent et voient soudainement passer à vingt mètres devant leur nez une Acadiane bleu clair bien familière. Celle-ci, une fois n’est pas coutume, fonce tout droit à la patte d’oie, chemin le plus rapide pour rejoindre Oloron livrer de la volaille quand on est à la bourre, macarew !