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 Suspense Drame

Quelque part dans le silence résonne une douce note 

Korisko

Korisko

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17 voix

La clameur qui gronde dans l’arène me parvient et ne fait que renforcer ma peur et ma haine. Les gouttes de sueurs qui perlent et coulent le long de mon front ont le goût de la défaite. Le seul contact agréable est celui du cuir enroulé autour de mes mains et mes poignets. Mon entraîneur pénètre dans le vestiaire et tente de me motiver mais rien n’est audible. Seul un grincement étrange sort de sa bouche ou trône un cigare. Les yeux fermés, j’essaye de me concentrer et de garder en tête mon objectif. Ne le fais pas pour toi, fais le pour Molly. Elle le mérite. Toi, ce n’est pas sûr. Allez, maintenant, lève toi, il est temps. Donne à ces rapaces ce qu’ils veulent, du sang des larmes et de la sueur. Donne-leur une raison de claquer leur maigre salaire en pariant sur toi. Mais surtout aie l’air convainquant. Ce soir c’est la phase finale du plan B, faute d’être devenu un grand boxeur parcourant les salles du monde entier. Qu’est ce qui avait cloché. Il y a eu les blessures, les dettes, ces mains que je n’ai pas serré au bon moment et l’âge. L’âge. Les boxeurs ont une durée de vie limitée mais j’avais une dernière chance de toucher le pactole. Ce soir tu mets un genou à terre et tu perds ton intégrité mais tu gagnes ta liberté. Lève toi et avance. Mon peignoir sur la tête, je marche vers l’arène. La porte décrépite s’ouvre et la clameur devient un brouhaha monstrueux qui ferait détaler tous les animaux d’une forêt.
Les bouteilles de bière et les crachas volent en tous sens comme les insultes et les provocations. Je me fraye un chemin à travers cette meute affamée, ce ban de piranhas qui est en fait plus effrayé que moi. Le ring est enveloppé d’un halo blafard. Il n’a pas été nettoyé et porte encore les marques des autres combats. Du sang et des morceaux de peau et même une dent en dessous de mon tabouret. Mon adversaire est déjà là. Grand, méchant, c’est un mécréant. Il sourit et exhibe ses quenottes en or. Il sait qu’il a déjà gagné et ne peut plus attendre de commencer. L’arbitre se positionne entre nous deux. C’est un vieux croulant, un sac d’os tellement maigre et faible qu’il ne pourrait jamais nous arrêter en cas de coups non réglementaires. Il détournerait probablement les yeux de toute façon. Trois rounds, tu tiens trois rounds. Fais que ça ait l’air vrai. Mon adversaire me regarde toujours de ses yeux enragés par l’alcool et la drogue. Je lui rends son regard et le défie en souriant à mon tour, pas un sourire de joie mais un sourire du malin empli de fourberie. A ce moment, il comprend que tout n’est peut-être pas joué et perd de sa superbe. Le gong lance les hostilités. La peur lui fait perdre ses moyens. Il se lance sur moi tel un taureau aveugle et mon bombarde de directs à l’estomac que j’encaisse sans rien dire puis je le repousse et j’envoie deux crochets du gauche dans les gencives. Déjà, il titube. Je tourne autour de lui comme une guêpe autour d’un verre de bière.
La salle est électrique, surchauffée et prête à exploser. Une seule fausse note et c’est l’émeute. Le premier badaud qui montera sur le ring entraînera les autres dans une déferlante humaine écrasant tout sur son passage. Mon adversaire et moi-même nous calmons et les coups se font plus rares. Quelques directs et des esquives. Le round s’achève dans la désapprobation générale. Une éponge vient me frotter le visage. Mon entraîneur n’est plus là. Avant tous les autres, il a compris ce que j’allais faire. M’avait-il dénoncé aux organisateurs ? Peut-être, mais il était trop tard pour reculer. C’était mon dernier combat et je sortirai d’ici par la fenêtre des vestiaires ou les pieds devant. Peu m’importe. Deuxième round et la foule se fait plus menaçante. Il faut lui donner du spectacle. Je laisse alors des ouvertures dans ma garde tout en sachant que mon adversaire en profitera. Comme l’imbécile qu’il est, il se lance dans mon jeu sans réfléchir. Il m’accule au coin du ring et envoie tous les coups qu’il peut, surtout les non réglementaires. L’arbitre ne voit rien ou ne veut rien voir.
Ma douleur se fait plus forte. Je riposte en repoussant mon adversaire au milieu du ring. Mes jambes ne me portent presque plus. J’avance vers lui. Ses yeux sont injectés de haine. Il m’achève en me collant un uppercut sous le menton. Je m’écrase sur le sol crasseux du ring ma peau s’imprégnant de bière, de pisse et de sueur. Le vieux croulant se penche vers moi. Je vois sa main entamer le décompte. Molly, Molly est là. Elle me dit de me relever. Mes bras soulèvent le haut de mon corps. Sur un genou puis deux, me revoilà sur pied. La salle est indifférente, toujours animée par la même stupidité bestiale, vénale. Mon adversaire lui voit ses illusions foutre le camp par la porte de secours à grandes enjambées. Seule reste sa surprise. Fin du deuxième round. J’aperçois les organisateurs discuter l’air inquiet. Ils sont au courant. Ils savent et aiguise leurs lames. Cette fois, même plus d’éponge sale sur mon visage. Le soigneur n’a pas pu accéder au ring tellement les badauds sont énervés. Je sens qu’on me crache dans le dos et que l’on tire sur mon short. Troisième round sonné par un gong fatigué. Deux boxeurs vieillissants se lèvent.
Allez, il s’agit de soigner sa sortie. Je le laisse venir vers moi. Il attaque maladroitement. J’esquive mon corps courbé tel un arc et je passe derrière lui tandis qu’il s’écrase contre le coin du ring. Puis, je lance mon attaque finale. Deux directs au foie pour lui faire baisser sa garde. Je sens une côte se casser quand je frappe. Maintenant, heurter le visage mais d’abord déséquilibrer. Deux claques violentes sur les tempes. Oreille interne atteinte. Équilibre zéro. Uppercut dans le nez. L’os craque. Mon adversaire se casse en deux et je l’achève en lui assénant un coup de coude derrière la tête. La salle saute et hurle. J’enlève mes gants et je dévisse les crochets qui tiennent les élastiques du ring. L’arbitre compte mais je poursuis mon plan. Dix. KO à la troisième reprise. Le vieux croulant me prend la main et lève mon bras. Je ne l’entends pas dire « vainqueur ». La foule est déchaînée. Je les insulte et les provoque. Ils sont à point. Les crochets des élastiques lâchent et le ring n’est plus une cage.
Deux types bourrés montent, bouteille de bière cassée à la main. Je lance le vieil arbitre sur les assaillants. Le reste de la salle est entré dans une bagarre générale. Des corps se blessent et se caressent à coup de poings et de tessons de bouteille. Quelques couteaux jaillissent et tailladent sans ménagement. Je prends mon élan et je saute du ring les bras en avant, en direction des vestiaires. Je tombe sur deux poivrots que j’assomme presque. J’évite une brique qui vient s’écraser sur le mur derrière moi. Je tourne la poignée de la porte. Mon sac est déjà prêt sur le banc. Je passe par-dessus mon short un pantalon marron plutôt quelconque puis j’enfile une chemise blanche propre. Accoutrement standard, impossible à repérer parmi les badauds qui empliront la rue devant l’arène dans quelques secondes quand les flics auront débarqué, plus parce qu’ils ont perdu leurs paris que parce qu’il y a trouble à l’ordre public.
J’entrouvre la fenêtre du vestiaire et je passe une première de mes jambes engourdies dehors. L’air frais vivifiant fait du bien à mes bleus et autre hématomes. Rien n’est plus rassurant que la perspective de la liberté prochaine et de la fortune qui va avec. Une chaleur emplit mon être et je fais le saut d’un étage qui me sépare du gazon mouillé. Tout est encore calme dans la rue mais au loin les sirènes des autorités se rapprochent et résonneront bientôt de manière infernale entre les immeubles et les murs de béton créant ainsi une caisse de résonance digne d’un philharmonique. La lueur des sirènes projetées sur les vitres des habitations seront alors plus forte que les faibles lampes qui éclairent le pavé détrempé. Un complexe tableau de maître impressionniste se matérialisera alors, fait de nuances de bleu et de rouge se dégradant au contact de la brique et du bois, se disposant en des centaines de tache translucides quand elles se projetteront sur les gouttelettes d’eau froide de la pluie passée.
Mon chemin est tout tracé vers Union station en direction du centre. Les premiers badauds blessés ou simplement à court de bière et d’objets à lancer investissent la rue. La police n’est plus loin. Je me mets à marcher tranquillement sur le trottoir opposé tel un type qui n’a rien à se reprocher. La première voiture de police dérape sur la chaussée en envoyant une gerbe d’eau sale sur deux clodos. Quatre irlandais à la peau blanche et aux matraques noires en font irruption et commencent à taper dans le tas tandis que leurs collègues arrivés peu après enfilent leurs casques et autres armures pour affronter une troupe d’ouvriers et de chômeurs souls qui ne tiendra pas plus de cinq minutes face à un tel déploiement. Je suis déjà à l’autre blocs loin de l’agitation et des bavures.
Néanmoins je sens une présence toute proche. Mon œil est attiré par la lueur grise et pure de la lune sur la carrosserie d’un Cadillac garée le long du petit parc. Les vitres teintées ne me permettent pas d’entrevoir ses occupants mais je sais qu’il y en a plusieurs. Je passe devant tranquillement sans me presser. La puissante automobile ne bouge pas d’un pouce. J’ai l’intime conviction que l’on m’observe derrière ces miroirs qui ne reflètent que la silhouette d’un boxeur vieillissant et désespéré. Arrivé deux blocs plus loin, la Cadillac se met en marche et le moteur V8 démarre sa course bruyante à une allure prudente. Me sentant en danger j’accélère le pas en surveillant dans les flaques d’eaux et les vitres des immeubles l’avancée de l’automobile qui me suit tel un chat noir. L’inquiétude me gagne. Je bifurque dans une des allées sombres. Dans le royaume de la pénombre je commence à courir. Des portes claquent. Deux silhouettes émergent de l’automobile et me poursuivent. Des poubelles se renversent, les flaques d’eaux se troublent, les pas sur le sol mouillé s’accélèrent. Je grimpe par-dessus un grillage. A ma gauche un taudis, à ma droite un molosse tout droit sorti du royaume d’Hadès. Jusqu’à l’avenue et de là un bus pour les quartiers suds. Je passe à travers des jardins déserts et mal entretenus où trônent de simples fils à linge ou des carcasses de voiture désossées. L’endurance du boxeur fait que mes poursuivants sont distancés.
L’avenue renferme un peu de vie. Quelques clodos et des enseignes à néons marquant l’entrée des boites de strip-tease et des vendeurs d’alcool bon marché. L’arrêt de bus à deux cent mètres. Je mets ma capuche et je m’assoie sur le banc tagué. Le verre brisé à mes pieds est comme un puzzle infaisable fruit d’une destruction de quelques secondes. Bus de nuit vers le sud. Passé l’autoroute le visage de la ville change. Des milliers de maisons individuelles construites dans les années cinquante-soixante pour la classe ouvrière. C’est aujourd’hui un quartier majoritairement noir. Pas de flics par ici. Les types que j’avais doublé au match de boxe ne viendront pas non plus. Ils se feraient repérer en deux minutes.
Ma tâche ce soir : faire la tournée des bookmakers pour rafler mon fond retraite. Molly avait placé la nuit dernière toute nos économies sur moi alors que la cote n’était pas en ma faveur. Le premier bookie est un ancien barman qui contrôlait les paris entre la 2ème et 5ème avenue. Je compte sur le fait que ma tronche est inconnue dans le coin. Personne ne se soucie des problèmes des autres ici. J’enfile une paire de lunettes de soleil pour être sûr de passer incognito. Vite fait bien fait. Je touche mes gains. Cinq cent dollars moins la commission. J’empoche discrètement et je mets la liasse de billets usés dans ma botte à la sortie. Quelques blocs plus loin c’est un deuxième bookie. Un simple bureau avec un tableau noir derrière dans le fond d’un garage. Un gradub avachit sur un fauteuil éventré. Je lui montre mon ticket, il compte plusieurs fois devant moi et prélève sa commission. Ma cagnotte se monte maintenant à plus de mille dollars. Encore dix bookie à ratisser.
Pas de problèmes en perspective, normalement. Des ruelles et des arrières salles, des visages tantôt hostiles, tantôt indifférents. Ma tournée de récupération du magot dévore les dernières heures de la nuit. L’avant dernier bookmaker était un chine toc qui essaye de m’arnaquer sur le montant de mes gains. Quinze minutes à lui expliquer comment calculer des gains. Il veut jouer au con. Je lui balance une baffe. Sa femme commence à crier. Son mari lui intime de se taire et il paye. Je me tire. Allez plus qu’un. J’ai un mauvais pressentiment. Comme si ce bookie bridé avait fait exprès de me faire poiroter pour gagner du temps. Du temps pour appeler mes amis italiens et leur Cadillac. Peu probable mais je me méfie. Alors que je marche le long d’une avenue déserte une Cadillac se pointe à un feu rouge. Modèle de caisse assez rare dans le quartier. Je m’arrête à une cabine téléphonique et j’appelle le motel où Molly m’attend. Elle décroche. Sa voix est endormie mais toujours aussi douce. Je la rassure, elle me dit qu’elle m’aime. J’arrive dis-je. Bientôt nous serons libres.
Dernier bookie avant la fin des années de galère et de combats truqués. Le serveur d’un resto qui prend les paris dans la cuisine de son patron. Faut avoir les couilles. Le gars dit qu’il me connait. Je réponds que ce n’est pas grave, qu’on a tous fait des erreurs dans la vie et je le déleste de deux plaques que je place dans mon sac de sport qui commence à être bien rempli. Les pièces du magot rassemblées, je fonce chez vendeur de voitures d’occases. Vendeur véreux, montre en or, aftershave bon marché. Une Chevrolet, vieillissante, comme moi, qu’il me cède pour quatre cent billets. Une affaire, il parait... Je lance la caisse sur son dernier voyage vers le désert rejoindre Molly qui m’attend et se languit de moi dans une chambre de motel anonyme. Sur le siège passager mon magot, mon plan B, mon ticket loin d’ici. Peut-être l’Amérique Latine, Molly a toujours voulu vivre en Argentine. Les ténèbres de la nuit commencent à s’évaporer. Des faibles rayons de lumière orange se font une place sur la ligne d’horizon touchant les montagnes.
La route est vide, calme, sillonnée par de rares camions. Derrière les montagnes s’étend le désert, inhospitalier et vide. Molly doit m’attendre là-bas, dans ce motel sur la route qui quitte l’Etat. Dans ma nouvelle bagnole de fugitif, je suis mal à l’aise, le siège est moite. J’arrive enfin sur un parking vide devant un bâtiment en stuc décrépi. Pas de bruit, juste le vent froid et sec du matin dans le Mojave. Je monte doucement les escaliers qui conduisent à la chambre de Molly. Chambre 22, la porte est fermée. Tout est trop calme. Je toque trois fois et l’on vient m’ouvrir. Molly les lèvres en sang me fixe de ses petits yeux bleus et implore mon pardon. Mais c’est moi qui devrais lui demander pardon. Les hommes de la Cadillac noire n’avaient eu qu’à retracer le dernier appel passé depuis la cabine téléphonique où je m’étais arrêté pour appeler Molly.
J’avais été trop sûr de moi, pas assez sur mes gardes et maintenant j’en payais le prix. Un grand type tout de noir vêtu apparaît de derrière la porte entre ouverte et me pointe un automatique chromé dessus. Il n’a pas besoin de dire quoi que soit. Je rentre docilement et je vais prendre place sur le lit. Molly vient me rejoindre. Un autre type plus trapu et plus nerveux que son comparse se trouve également dans la petite chambre minable. Il essaye tant bien que mal de garder ses mains le long du corps mais n’y arrive pas. Son calibre le démange, il a envie de faire un carton. Il croise les bras puis les place derrière son dos. Le grand type, celui aussi calme et froid que la glace m’intime de déposer mon sac de sport. Il sait ce qu’il contient.
Va-t-il compter. Il l’ouvre simplement et jette un coup d’œil rapide. Un air satisfait apparaît sur sa figure. Le compte y est, il ne manque plus que les intérêts et ils seront payés dans le sang. Le grand type donne le sac de sport au petit trapu et se plante devant Molly et moi. Le soleil du matin se reflète sur le chrome de son arme. Ces types sont des pros, en tout cas ils agissent comme tel, mais ils ont oublié une petite chose. Il faut toujours fouiller un type que l’on déleste de son fric. Ces gars-là ne l’ont pas fait, ils sont trop sûrs d’eux. Le grand type actionne le chien de son arme, le petit trapu s’agite car il veut lui aussi une part d’action, peut-être même violer Molly. Le silence est total, seul la respiration saccadée du petit trapu rythme les longues secondes de notre mise à mort. La musique d’un Jukebox poussé à fond emplit les environs du Motel.
L’un des acolytes du grand type l’a surement démarré pour couvrir les coups de feu qui nous tueront. Les notes d’un Blues puissant et triste accompagnent notre fin. Molly me prend la main. Elle ne pleure pas. Je ne la mérite pas. Je me place tout contre elle pour cacher ma main gauche qui va lentement chercher quelque chose dans mon dos. Le grand type sourit, il profite de ce moment où il contrôle tout. Le pouvoir de vie et de mort envahit ses veines et il adore ça. Tout doucement, un air sadique sur son visage, il lève son arme. Je lui gâche son moment de jouissance. Je sors mon revolver coincé dans la ceinture de mon pantalon. Petit et léger, il est passé inaperçu. Je pousse Molly sur le côté et je dégaine aussi vite que si j’avais été en train de pilonner un adversaire de directs et de crochets. Le premier tir est pour le grand type dont l’expression du visage s’est muée en surprise et en peur. La balle tirée à moins de cinquante centimètres de distance lui transperce la poitrine. La force du coup l’envoie contre la porte. Un peu de sang vient m’éclabousser. La deuxième balle est pour le petit trapu qui a encore le sac de sport dans les mains. Le projectile à passe à travers le cuir et les billets de banque pour venir se loger dans son ventre. Il s’écroule. Je me lève et je fais feu une deuxième fois sur lui à bout portant. Son crâne explose, sa cervelle éclate, une matière chaude et visqueuse dégouline sur mes joues.
Un bruit sourd se fait entendre, puis une douleur aiguë comme une piqûre très puissante me parcourt la jambe. Le grand type vient de tirer, puisant dans ses dernières forces pour m’atteindre. Molly veille sur moi comme toujours et elle met KO l’homme en noir en lui brisant une chaise en bois sur la tête. Je finis le travail. Balle dans le cœur. Un petit filet de sang s’échappe du trou que je viens de percer. Molly reprend le sac des mains du petit trapu qui le tient encore. Il est salit par le sang et la cervelle. Il sent le billet de banque brûlé. Le magot est déjà entamé. J’ouvre la porte et je jette un coup d’œil au bas des escaliers sur le parking et le jardin du Motel. Désert. Molly me suit sa main calée dans la mienne, nous courons vers ma voiture et adios. Du coin de l’œil j’aperçois la Cadillac noire juste derrière un palmier. Un autre homme en noir en sort. Il est armé d’un fusil à pompe et fait feu. La vitre arrière de ma voiture d’occase explose. Je pousse Molly à l’intérieur de la voiture et lui dit de partir. Je lui dis que la rejoindrait, que tout ira bien, elle hésite mais me croit.
Elle démarre en trombe. Plus que quatre balles dans mon revolver. Autant bien les utiliser. Je riposte. Le pare-brise de la Cadillac se brise. Je cours vers la voiture de Molly. Mon adversaire continue à tirer. Son fusil est fait pour le combat rapproché, il est imprécis. Ses cartouches remplie de billes de plomb sont imprécises. Je tire mes deux dernières balles. L’une crève le pneu de la Cadillac, l’autre se perd dans l’immensité du désert. Je monte dans la voiture de Molly. Petite et véloce je démarre et j’effectue un dérapage. Je me place face à mon adversaire. Il tire. Il manque sa cible. J’enfonce la pédale de l’accélérateur aussi fort que je peux. Le moteur vrombit. Lancée tel un rhino la voiture est une arme. L’homme en noir vide ses cartouche sur l’avant de l’automobile. Je me baisse. Des centaines de morceaux de verre volent à l’intérieur de l’habitacle et viennent m’écorcher. Rien à foutre je continue.
Plus de coup de feu, l’homme en noir recharge. Je lève la tête. Il se tient au bord de la piscine vide. La voiture défonce le grillage. L’homme en noir tente d’éviter mon projectile à moteur. Je prévois son mouvement et modifie ma trajectoire en conséquence puis j’ouvre la portière de l’auto. Ma chute est dure, mal préparée et violente mais pas autant que le choc de mon véhicule contre l’homme en noir. Sourd et impressionnant, il est très efficace. Pas de sang. Seulement le bruit des os se brisant au contact du pare choc. L’homme en noir est projeté dans la piscine et s’écrase contre le carrelage. Ma voiture, elle, s’encastre dans le bord opposé et se renverse. Je suis pas mal amoché, coupé de partout. Je me relève difficilement. La balle dans ma jambe me fait horriblement souffrir. Debout au bord de la piscine j’observe le corps inanimé de l’homme en noir. Il ne bouge pas.
Je descends dans le bassin puis je tombe à genoux devant lui. Mes jambes ne me portent plus, je suis trop fatigué. Je m’allonge dans l’eau croupie qui stagne au fond de la piscine. J’ai mon revolver à la main, plus qu’une balle. L’homme en noir à l’air mort. La musique du juke box joue encore un rythme rapide de rock’n’roll. Un coup de feu fend l’air. J’ai mal au bas du dos. Mon ventre commence à saigner. L’homme en noir avait une arme de petit calibre sur lui. Il a visé juste. Je m’allonge et je dégaine la tête à l’envers dans sa direction. Ma dernière balle se loge dans l’œil de l’homme en noir qui passe de la lumière aux ténèbres en moins d’une seconde. Sa tête retombe. Un trou béant est visible là où se trouvait se œil gauche. Le carrelage derrière lui est pourpre. Je m’allonge de nouveau dans le fond du bassin. C’est terminé, j’ai gagné.
Au fond de cette piscine, ma tête reposant dans une mixture d’eau croupie mêlant feuilles mortes et excréments d’animaux, je trouve la paix. Le ciel est maintenant d’un bleu sans tâches. Il est officiel, désormais, que j’ai vécu quarante-cinq ans, trois mois et six jours sur une terre où j’ai fait du mieux que j’ai pu. Mes yeux grands ouvert j’admire le visage de Molly penchée au-dessus du mien. Mais elle n’est pas vraiment là, seul son souvenir demeure et m’accompagne le long du chemin. Je suis en paix car je sais qu’elle est sauve, car je sais qu’une nouvelle vie l’attend. Ma mission est accomplie. Dans le silence qui commence à emplir mes oreilles, une note douce se fait entendre. Elle provient surement du Jukebox dans le hall du motel. Les battements de mon cœur prennent peu à peu le rythme de la musique avant de ralentir lentement, jusqu’au moment où ils ne deviennent que le métronome d’une mélodie lointaine. Et alors que je m’en vais, quelque part dans le silence résonne une douce note.