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 Instant de vie Spiritualité Nature

Promenade en milieu fertile 

Vivian Roof

Vivian Roof

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La Marquise sortit à cinq heures moins cinq de sa réserve : elle n'y tenait plus.
Elle dodelina avec grâce sa silhouette rebondie sous les fragrances subtiles du néroli et de l'opopanax, et, dans l'odorante tranquillité de la vêprée venue, pissa, debout au-dessus d'un massif de jasmin oriental, abondamment.
Elle vida sa vessie d'un jet lancé dru qui éclata en milliers d'étincelles dorées.
Puis la Marquise remua frénétiquement le derrière afin que chussent les dernières gouttes de l'abondant pissat, et se dit à elle-même :
« Autant pour le Père Dusourd ! »
Elle n'aimait pas le Père Dusourd qui était, lui, un véritable et authentique pisse-vinaigre.
« Encore un qui n'a pas inventé le Bon Dieu », lâcha-t-elle, en même temps qu'une ultime giclée scintillante.
À cinq heures précises, le Père Dusourd sortirait de la mission, irait flairer son cher parterre floral afin de s'emplir les poumons de tous les arômes inventés par Dieu et consort, ses bergamote, ylang-ylang, myrrhe, origan, santal, vanille, coriandre, cinnamome enchevêtrés.
À cinq heures moins une, la lumière se fit (fiat lux !) sous la véranda, annonçant l'arrivée imminente du Père Dusourd.
La Marquise s'était installée un peu plus loin, à l'ombre d'un gaïac en fleur, pour observer à son aise. La lourde porte de la mission s'ouvrit en grand et le Père Dusourd apparut en gonflant son torse soutané. Porté par de frêles jambes de catholique pratiquant, il descendit jusqu'au parterre de fleurs fraîchement arrosées malgré le temps obstinément sec. Il inspira profondément.
Une humidité salée et chlorée s’engouffra dans le nez apostolique, faisant se froncer les muqueuses sacrées.
Le Père Dusourd se redressa au bord de cette vespasienne improvisée et, apercevant la Marquise, la menaça d'un poing irrévérencieux. Ah ! Il la connaissait bien, celle-là, depuis qu'elle venait rôder aux alentours de la mission. Mais aussi, quelle idée « sottegrenue » d'avoir bâti une mission à l'orée d'une réserve !
Cette grosse balourde - connue pour être « La Marquise » - était d'une effronterie sans borne ! À se demander ce qu'un tel être, aussi monstrueusement pachydermique, faisait sur la Terre de Dieu !
En réponse à ses élucubrations, une goutte d'acide lui tomba dans l'estomac. Il eut un rictus de douleur, maudissant une fois de plus cette Marquise qui lui donnait de funestes pensées, cause directe de sa gastralgie aigüe.
Le missionnaire refoula pieusement les quelques jurons que la vie civile lui avait jadis inculqués et préféra se taire en gardant bien serrée dans le duodénum sa lancinante douleur.
Hideux de vilenie rentrée, le Père Dusourd se frotta les mains dans une savonnée invisible qui ne nettoya que son for intérieur. Il émit un ricanement grinçant d'animosité.
La Marquise, satisfaite et insouciante, rebroussait déjà chemin pour regagner son point d'eau afin de se refaire des réserves pour le lendemain – même heure, même lieu. Il lui semblait, en ce chaud après-midi équatorial, que des gens comme le Père Dusourd avaient été mis sur Terre uniquement pour faire rire les éléphantes débonnaires...

***

Helmut Mazout se sentait ridicule de servir le thé à ce qui semblait être une statue de cire.
La tasse déploya sa chape de vapeur et chatouilla les narines immobiles de la statue. Le Père Dusourd sortit de ses pensées, et constata avec bonheur que le pipi de la Marquise était avantageusement remplacé par celui du théier, lequel il convenait de prendre avec deux sucres et quelques muffins élisabéthains. Helmut Mazout vit alors la statue de cire remuer comme si elle commençait à vivre. Il écarta largement ses lèvres épaisses pour exposer à son patron son éclatante blancheur dentaire.
Quand son regard croisa celui du Père, il se prit à songer que si les yeux sont réellement le reflet de l'âme, ceux du Père Dusourd sont à eux deux la preuve criante du matérialisme cartésien hyperbolique, la démonstration globulaire de la non-existence d'icelle.
Tandis que le missionnaire trempait sa lippe au bord de l'Orange Pekoe comme s'il se fut agi de fiel non dilué, Helmut songea que le théisme* serait une belle mort pour lui.
Helmut Mazout était tiraillé entre la peur d'être démasqué et la jubilation qu'il éprouvait à empoisonner la vie du Père Dusourd. Il était en effet responsable de l'arrosage automatique du jardin de la mission, tâche dont il s'acquittait avec zèle grâce à la formation intensive et régulière qu'il prodiguait à la Marquise. Apparemment, le Père n'avait encore aucun soupçon.
Helmut Mazout secoua les grelots accrochés à ses amygdales et qui rendaient son rire si agréablement musical. Il réprima un mouvement de dédain en faisant fièrement volte-face et s'éloigna sur la pointe de ses sandales, en emportant le plateau vide et un dédain affiché.
Il sortit et se dirigea de son pas de girafe vers la chapelle, toutes narines au vent, l'esprit comme une chantilly d'allégresse, décidé à remercier le Seigneur de n'avoir point été la cible du courroux clérical. Mais à peine eut-il planté ses genoux dans la paille du prie-Dieu que sa joie retomba. Il ne lui paraissait pas chrétien d'être le charognard du bonheur sur le dos de cette pauvre Marquise. Il récita consciencieusement quelques prières salutaires de son cru.
Outre les relents tenaces du vieil encens et de l'encaustique rance de la chaire, la chapelle exhalait une forte odeur de renfermé, un remugle hostile de cloître inviolé, de monastère inaccessible. La maison de campagne de Dieu-le-Père était, depuis longtemps, inhabitée. Hormis quelques prosélytes à élytres, bigotes ptérygotes, cagots imagos et autres névroptères névrosés, on n'y rencontrait pas souvent âme qui vive.
Helmut se demanda si Dieu venait parfois en cette âpre demeure sentant le dogme moisi... Il laissa sa prière en suspens valser avec la poussière dans un étroit rayon de lumière et réapparut rapidement à l'air libre.
Au loin, près des mares, le soleil rougeoyait telle une sanglante prémonition... Le Père Dusourd avait disparu. Tout était trop calme. Dans la savane, comme ailleurs, le calme n'est souvent que le masque des turbulences.
En périphérie, les lourds massifs de fleurs attendaient les vols de nuit. Bientôt, le soleil mourant leur prendrait leurs précieuses couleurs, les donnerait à manger aux ténèbres.
Helmut Mazout aimait beaucoup ces fleurs. À vrai dire, il ne leur avait jamais trouvé si belles couleurs que depuis l'arrosage quotidien de la Marquise ! La nuit les enveloppait de son cocon, pour mieux ressusciter ces chrysalides au matin. En outre, que cela chagrinât le missionnaire lui plaisait beaucoup.
Il considéra les alentours d'un œil riboulant, cherchant dans l'invisible un détail suspect, la fissure dans la quiétude, la plaie dans la paix. Il ressentait une sourde crainte, à croire que son ange gardien battait de l'aile, et lui chatouillait l'esprit de ses plumes ébouriffées.
« Le pè' Dusou'd est en colè», se dit-il en lui même. « Il faut fai' quekchose pou' la Ma'quise. Mais quoi ? »
Il sursauta en même temps que se déployait l'ample châle des flamands roses. Le calme venait de crever son abcès, dans un claquement de 22 long rifle.

Helmut Mazout sortit à cinq heures moins cinq. Un épais brouillard diluait la végétation, accrochait aux herbes de fantomatiques linceuls. La saison des pluies s'était installée, engorgeant la savane de longs pleurs glacés.
Helmut tremblait dans son duffle-coat, pataugeait dans le limon jaunâtre, y déposant l’empreinte de ses sandalettes et de son pas allongé. La marche l'avait épuisé.
Elle était là-bas. Protégée par le pilier d'un baobab, elle attendait patiemment la visite du grand nègre dégingandé. Chaque après-midi, à cinq heures, il arrivait, lui apportant quelques fleurs subrepticement arrachées au jardin de la mission. Il laissait au Père Dusourd le soin de se demander quelle malédiction bucolique lui défrichait de la sorte ses parterres fleuris.
Tandis que là-bas, trop loin pour les genoux arthrosés du vieux missionnaire, un autre jardin s'épanouissait, prenait une ampleur chatoyante, offrait une oasis de beauté au cœur de cette région pauvre, devenait une île paradisiaque où venait, chaque jour dès cinq heures, se recueillir un Noir porteur de fleurs...
Son cœur battait fort pour refuser la fatigue. Il baissa le blanc de ses yeux sur ses orteils émergeant de la gadoue :
— Seigneu', vot' sol il est pas en twès bon état !
— Et pou'tant, ajouta-t-il en reportant son regard vers le ciel, voyez comme les fleu's y poussent bien ! Mieux que chez le Pè', maintenant que la Ma'quise y va plus. Vous pouvez m'expliquer ça ?
Comme s'ils étaient à son écoute, des nuages se rassemblaient au-dessus de lui, en un lourd brouet de choux-fleurs ténébreux...
Helmut rassembla toutes ses forces pour sourire encore une fois.
Quand il s'affala dans la boue grasse et molle, il éprouva fugitivement un net soulagement. Son visage était à quelques centimètres des dernières pensées...

En fait, il ne comprit pas que la Marquise l'invitait à passer le reste de l'éternité chez elle.
Il était un peu plus de cinq heures. Les cumulus, eux aussi dégoûtés, crevèrent.

___________

* Théisme : Probablement intoxication par le thé