Temps de lecture
17
min

 Drame Instant de vie

Point de bascule 

Marie Lauzeral

Marie Lauzeral

1054 lectures

71 voix


Acte I

Le téléphone sonne à 23 h 30. C’est A. Elle appelle sur le poste fixe, parce qu’elle a d’abord dû essayer en vain de joindre ses parents sur leurs téléphones portables, et ce détail indique une situation anormale. Le père décroche, interrompant les conversations de la fin d’un dîner entre amis. A. est à une petite soirée chez un camarade d’école, pour fêter le premier jour des vacances. Elle est accompagnée de sa correspondante.
Le père est concentré. Il écoute parler sa fille et répond d’un ton calme. La mère pressent que quelque chose s’est produit. Elle avait presque oublié sa fille à cet instant. Il lui arrive parfois d’oublier où se trouvent ses enfants. Il lui faut faire un effort de concentration pour les localiser mentalement, puisque désormais ils sont grands et donc éparpillés. Les parents avaient dit qu’ils iraient les chercher à cette soirée. Mais la fille n’appelle pas pour que l’on vienne les chercher. Elle appelle pour autre chose. Le père a la mâchoire crispée et une tension s’est installée sur son visage. Il raccroche et dit :
— Il faut que j’y aille. E. a trop bu. Il y a un problème.
La mère veut des précisions. Il n’en a pas. Il s’impatiente. Il part en promettant de rentrer vite pour terminer cette soirée, une fois le problème réglé.

La mère reste là et la conversation reprend. Le ton a changé. Le fléau de l’alcoolisme chez les jeunes de cette génération. Elle a le réflexe de proposer café, tisanes, mais son esprit est ailleurs, occupé par ce qui se passe là-bas. Les amis sentent son inquiétude. Ils compatissent sincèrement, ils sont gentils, prudents. On ne sait pas vraiment ce qui se passe. Probablement rien que de banal et déplorable. On se met à ranger la cuisine. C’est concret, utile et ce sera toujours un moyen de combler le vide de l’attente. La mère les écoute, mais elle sait déjà qu’elle va leur dire de s’en aller pour ne pas gâcher leur nuit.

À minuit et demi, elle se retrouve seule dans le salon où flotte une odeur de cigare froid. Son mari appelle :
— Nous avons vraiment un problème. E. ne se réveille pas. Les secours sont là. Ils l’ont prise en charge. On doit attendre.
Sa fille prend le téléphone, en pleurs :
— Maman, je suis tellement désolée. Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Je n’ai rien vu venir. Elle riait avec nous et puis voilà. Oh ! Maman, j’ai peur.
La mère tente de dire les mots qu’une mère doit dire dans un cas comme celui-là. Est-ce que quelqu’un sait ce que l’on dit dans un cas comme celui-là ?
— On s’occupe d’elle, maintenant. Tu as bien fait de nous appeler. C’était la chose à faire. Tout ceci n’est pas ta faute. Tâche de te calmer.
La mère raccroche et sent la peur l’étreindre elle aussi, une inquiétude précise, douloureuse, intolérable. Il faut qu’elle agisse, qu’elle fasse quelque chose, n’importe quoi : laver les verres et les essuyer, secouer la nappe, mettre en marche le lave-vaisselle et vider le cendrier, jeter les bouteilles. Bientôt tout sera net, plus aucune trace de cette soirée dont la fin a été gâchée. Il n’y aura plus qu’à attendre le prochain coup de téléphone.
Elle s’assoit dans le canapé encore tiède, et se relève presque aussitôt. Elle marche dans le salon, autour de la table basse, fait les cent pas, les deux cents, les cinq cents pas, en serrant dans sa main son téléphone.

De nouveau la sonnerie :
— C’est moi. Rien de nouveau. Ils disent juste que c’est un coma. (Mon Dieu un coma ! E., la jeune fille de seize ans qui séjourne chez eux depuis une semaine est dans le coma !) Qu’on doit éviter de la bouger pour le moment. Elle pourrait vomir et s’étouffer. On pense qu’on va appeler le Samu.
La mère s’affole :
— Mais comment ? Ce n’est pas le Samu qui l’a prise en charge ?
— Non, ils ont un protocole à suivre. Pour le moment, ce sont des sauveteurs de la Croix Rouge.
La mère s’indigne :
— Mais il lui faut un médecin tout de suite ! Tu m’entends ? Dis-leur d’appeler le médecin maintenant !
Il est tendu :
— Ils savent ce qu’ils font. Je te rappelle dès qu’il y a du nouveau. Je dois raccrocher.

La mère accablée se laisse tomber dans le fauteuil. Elle devrait être là-bas. Elle leur dirait d’accélérer les choses, que ce n’est même pas sa fille… Dix minutes passent. La mère monte embrasser son fils le plus jeune. Il dort et ne sait rien de ce qui se passe. Elle tente de téléphoner à son fils cadet, celui qui aura bientôt vingt ans. Un samedi soir, il est sûrement en train de boire. Il faut qu’elle le prévienne, qu’elle le supplie. Il ne répond pas. Il dort ? Ou bien il n’entend juste pas la sonnerie de son téléphone. Elle attend que son mari rappelle en essayant de ne pas se projeter dans le pire, surtout pas, sinon il se pourrait bien qu’elle soit prise d’une crise de panique. Elle presse le bouton latéral du téléphone portable pour vérifier si elle n’a pas manqué un appel ou un SMS. Si ! Il y a bien un SMS, illisible : « Q1-a1aaaa-a. » Son mari a fait une manipulation sans s’en rendre compte et le SMS s’est écrit tout seul ou alors il n’a pas ses lunettes. (Souvent lorsqu’il oublie ses lunettes, il lui envoie des mots rigolos, dans lesquels les lettres ont été interverties, et qu’elle parvient à peine à déchiffrer.) Dans celui-ci, il y a beaucoup de « a », et elle aimerait croire qu’il a voulu écrire : « Ça va. » Elle répond d’un simple point d’interrogation. L’écran reste noir.

Le coup de téléphone suivant a lieu encore quinze minutes plus tard :
— Le médecin est là, depuis vingt minutes, avec elle, dans le camion. On ne me dit plus rien. Je pense que c’est grave.
Elle va défaillir :
— Putain, mais elle ne va pas mourir, quand même, cette gosse !
Sa voix à lui est blanche, d’une blancheur de tragédie :
— Je ne sais pas. Je te rappelle. J’attends qu’ils me disent.
Elle raccroche, abasourdie. Son cœur bat si violemment qu’elle l’entend, sourd et implacable, résonner au fond de sa poitrine. C’est pas vrai ! Non mais c’est pas vrai ! Elle voudrait prier. Elle se dit que c’est la seule chose qu’elle puisse faire. Elle ne sait pas bien comment, ni quoi dire. Elle a l’idée stupide de faire un vœu, c’est la seule idée qui lui vient. Si la gosse s’en sort, elle ne boira plus une goutte d’alcool, jamais, de toute sa vie. C’est idiot. Elle ne boit pas, de toute façon, ou alors juste du bon vin, de temps en temps. Elle sent bien que c’est idiot, mais que faire lorsqu’il n’y a rien à faire ?

Le téléphone sonne de nouveau, le temps d’une demi-sonnerie. Elle saura dès la première syllabe si les nouvelles sont meilleures ou pires. Il dit :
— Allô. (Elle sait que c’est pire.) Ils vont l’intuber. Il faut appeler ses parents pour connaître ses antécédents médicaux. Ensuite on va la transporter à l’hôpital.
Elle hoquette. Elle sent un vent glacé souffler tout autour d’elle. Elle propose une légère diversion, la seule imaginable :
— Comment va A. ? Elle est toujours avec toi ?
— Elle est dans la voiture. Elle attend, avec les autres. Elle est paniquée.
— Mon Dieu. Mon Dieu. Qu’est-ce qui nous arrive ?
— Je te rappelle. Le médecin vient me parler.

Et le silence de nouveau, couvert seulement par les battements sourds dans sa poitrine et le flot de son sang qui circule à une vitesse folle dans tous ses membres.
Ils sont responsables de cette gosse. Ils auraient dû savoir, prévoir le risque, mais elle a refusé toute la semaine la moindre goutte de vin qu’ils lui proposaient pour lui faire découvrir les bonnes choses de la gastronomie française : « Un camembert, ça s’apprécie mieux avec un peu de vin. L’eau gâche tout. » Voilà, c’est tout ce qu’ils ont dit. Est-ce que l’on peut considérer ça comme une incitation ? Pour la mère, ça semblait clair : cette jeune fille était mûre et raisonnable, une bonne fréquentation. Ils avaient eu de la chance d’être tombés sur elle.

Nouvelle sonnerie, la dixième peut-être :
— Bon. (Le ton a changé. Le pire est peut-être évité.) On l’a intubée. Maintenant elle part à l’hôpital. Je rentre avec A. (Sa voix se brise.) Elle est hors de danger, a priori.
La mère ne dit rien d’autre que :
— Je vous attends. Je ne bouge pas.
Comme si elle pouvait s’en aller ! Comme si elle n’était pas pétrifiée par la peur ! C’est stupide mais c’est tout ce qu’elle trouve à dire. Pour elle, ça signifie qu’elle ne veut pas que leur vie bascule. Si l’immobilité est la condition pour éviter ce basculement, elle veut bien ne même plus battre des paupières. Ils sont arrivés si près du redoutable point de bascule, le virage du destin, cruel et absurde. Il s’en est fallu d’un cheveu pour que tout ne se brise : pas seulement la vie de ces gens qu’ils ne connaissent même pas, mais aussi leur vie à eux et celle d’A.

Le samedi d’avant, les filles sont déjà allées à une soirée et la mère a répété les consignes habituelles, en anglais, pour que ce soit clair pour tout le monde :
— No drinking, no smoking, no boys.
A. s’est moquée d’elle, gentiment :
— Maman, fais-moi confiance !
Le problème, ce n’est pas la confiance. Elle sait qu’elle peut faire confiance à sa fille, une jeune fille claire et franche. Le problème, c’est la jeunesse, le manque de discernement. Elle redira à sa fille le moment venu que cet épisode est une vraie leçon et pour laquelle on a eu la chance de ne pas payer un prix trop élevé. C’est au nombre de ces expériences là que l’on mesure la connaissance que l’on a de la vie. C’est mathématique : en étant plus vieux, ses parents ont fait davantage d’expériences et ils connaissent mieux la vie. Ce n’est pas une question de parents qui doivent faire confiance à leurs enfants, mais bien l’inverse. Elle lui dira tout ça demain, lorsqu’elles en reparleront, après l’hôpital.

Ils sont rentrés : le père, la fille et son amie chère, la plus solide, la plus fidèle, qui l’a soutenue pendant ces longues heures d’attente. A. a les joues tâchées de Rimmel ; elle tombe dans les bras de la mère, trop épuisée pour sangloter encore. La mère remercie l’amie, serre son mari dans ses bras, lui fait redire que maintenant tout ira bien, que la gosse est tirée d’affaire et ils partent pour l’hôpital. La correspondante parle à peine français. Il n’est pas concevable de la laisser se réveiller seule là-bas. D’où vient que sa peur ne veut pas lâcher la mère ?

Acte II

Ils traversent la ville, jusqu’au bout en silence. L’hôpital est un agencement sans unité de bâtiments sinistres. Le néon rouge indiquant en grandes lettres « Urgences adultes » apparaît, implacable. Ils se garent devant l’entrée. La mère se demande si la jeune fille se trouve dans un service d’urgences pour adultes ou bien pour enfants. Pour adultes paraît le plus probable, même si, et une grande partie du problème réside dans cette nuance, la correspondante n’est qu’une enfant qui leur a été confiée et qui a fait une grave bêtise.
Ils se retrouvent plongés dans la lumière blafarde d’un hall où deux ou trois personnes attendent. C’est une chance si l’on songe à l’affluence de certains jours. Ils appuient sur le bouton de la sonnerie d’appel et assez vite quelqu’un vient leur parler à l’interphone :
— Nous sommes venus voir une jeune fille qui a fait un coma éthylique et a été transportée ici.
La mère a été forcée de prononcer assez fort ces quelques mots. Elle n‘aime pas dire « faire un coma ». Elle trouve la formule vulgaire. Elle se dit que les gens vont forcément croire qu’il s’agit de sa propre fille. Serait-ce pire encore s’il s’agissait de sa propre fille ? À ce stade de l’horreur, peut-on encore établir un classement ? Un homme assez jeune en blouse verte vient leur ouvrir la porte. Ils expliquent une seconde fois et le jeune homme part se renseigner. Ils se regardent fixement, comme pour se supplier l’un l’autre d’agir sur cette réalité glaçante, de la remplacer par une autre, juste anecdotique. Le jeune homme en blouse verte revient pour les conduire jusqu’au service de réanimation où se trouve la correspondante. La mère lui demande :
— Ça va ? Vous savez si ça va ?
Il ne sait pas du tout. Il ne l’a pas vue. Enfin, elle doit être en vie, sinon il le saurait, se dit la mère. Ils arpentent deux ou trois couloirs et parviennent jusqu’au service de réanimation. Une aide-soignante les reçoit et les installe dans une salle réservée à l’accueil des familles. Il faut attendre l’interne de garde. La jeune fille est dans une chambre, elle a subi des examens. On l’a perfusée, radiographiée et l’on va lui faire un prélèvement sanguin. Ces détails sont précis, alarmants par le simple fait d’être énoncés sans commentaires. Il ne s’agit donc pas simplement d’attendre qu’elle se réveille, se dit la mère. L’aide-soignante a dans les vingt-cinq ans. C’est une jolie fille chaleureuse, et la mère lui confie toute son angoisse en bloc.

Dans la demi-heure qui suit, chaque fois que l’aide-soignante rentre de nouveau dans la pièce, la mère pose sur elle un regard suppliant et terrifié. L’aide-soignante les tient au courant de chaque geste médical, mais elle ne s’autorise aucun jugement, aucun pronostic. Une fois les examens terminés, l’interne de garde entre dans la pièce, l’air sombre. Il s’adosse au mur, faisant face aux parents. Les parents attendent qu’il achève de les rassurer, et qu’il leur indique simplement le programme des événements à venir dans les prochaines heures, jusqu’à ce qu’ils puissent ramener la correspondante chez eux.
Ce n’est pas du tout comme cela que les choses se passent. L’interne est soucieux, on le lit dans ses yeux. La mère voudrait lui extirper de force des mots rassurants. Elle voudrait le secouer pour qu’il leur dise que c’est une mauvaise blague, le tube, la radio, la perfusion, le coma…. qu’il ne faut rien exagérer, que cela arrive très souvent, qu’il faut bien que jeunesse se passe… mais il les fixe et leur dit au contraire que ce qui s’est passé n’est pas sans gravité, qu’il faut prévenir les parents parce que la jeune fille est mineure et qu’en cas de complications il faudra leur autorisation. La mère est effondrée :
— Mais de quelles complications parlez-vous ? De quelle gravité parlez-vous ?
Elle s’accroche au regard de son mari pour ne pas défaillir.
— Oui, nous avons bien le numéro de ces gens, mais vous vous rendez compte ! Les appeler en pleine nuit, leur dire que leur fille est à l’hôpital dans le coma ! Alors qu’ils ne peuvent rien faire, qu’il n’y aura pas d’avion avant 7 heures du matin !
L’interne est navré :
— Ce n’est pas à nous d’en décider. L’administrateur de l’hôpital les appellera s’il le juge nécessaire.
Dans sa tête, la mère fabrique des phrases en anglais qui laissent la meilleure place à l’espoir, où elle minimise aussi sa part de responsabilité. Mais comment être rassurant à 3 heures du matin, à mille kilomètres de distance ? Elle s’identifie à cette mère que le coup de téléphone va réveiller en pleine nuit, et elle trouve insupportable l’idée de cette conversation. Elle tente de différer encore l’appel. Ils comprennent bien la situation. Ils vont attendre le résultat de la radio et celui du bilan sanguin.
Pour la mère, chaque heure supplémentaire les rapproche du bout de la nuit, de la fin de l’angoisse. Chaque heure passée allège un peu le poids de sa culpabilité. Mais l’interne n’est pas léger, lui. Il leur dit que tous les comas éthyliques ne se terminent pas en service de réanimation, par une intubation, une ventilation. Ce ne sont pas des gestes banals. La mère se demande s’il ne cherche pas aussi à leur faire sentir leur part de faute, à les alerter pour l’avenir. C’est difficile à dire.
Elle a posé sur la table le nom et le numéro de téléphone des parents et elle continue de répéter dans sa tête les phrases de cette annonce qu’il va peut-être falloir faire. Pour le moment ce sont elle et son mari qui portent toute l’inquiétude, et elle aimerait mieux que cela reste comme ça, jusqu’à ce que l’on puisse prononcer des phrases plus supportables. L’idéal serait que la correspondante se réveille et leur raconte elle-même ce qui lui est arrivé. Cette hypothèse est improbable avant au moins 10 heures du matin. D’ici là, il y a un pari à faire. La mère et le père ne sont pas en mesure de décider s’ils le tentent. Ce sont les médecins, et l’administration de l’hôpital qui prendront la décision d’appeler ou pas.
La mère regarde son mari, une fois qu’ils sont de nouveau seuls et elle lui dit, d’une voix étouffée :
— Il y a des décisions incroyablement difficiles à prendre dans la vie parfois, n’est-ce pas ?

Elle décide, pour le moment, d’aller au chevet de la gamine. Elle entre dans une chambre éclairée et la voit qui gît sur un lit, pâle et rousse, les cheveux poisseux, et un long tube de plastique dans la bouche. Elle est reliée par des branchements divers à plusieurs machines : l’une l’aide à respirer en lui insufflant de l’oxygène dans les poumons, l’autre lui fait passer dans les veines un liquide hydratant ou un sédatif, ou les deux. Au pied du lit, se trouve un grand sac poubelle noir qui contient tous ses vêtements, les témoins humides et nauséabonds de son naufrage. La mère lui caresse la joue qui ne frémit pas. Elle s’assoit sur la chaise au bout du lit et regarde l’écran où se dessinent des lignes brisées, suites de pics et de gouffres. Il est 4 heures mais la mère ne s’endort pas, attentive à tous les signaux électroniques, visuels et sonores qui hachent le flux de ses pensées. De ces deux femmes qui occupent la même chambre, l’une ne peut trouver le sommeil, l’autre lutte pour en sortir.

L’aide-soignante passe les voir, raconte à la mère la difficulté de cette vie en décalé, où l’on se couche à 8 heures le matin, y compris dans les périodes transitoires pour ne pas perdre le rythme. Elle n’a pas d’enfant, c’est plus simple pour elle de vivre la nuit. Et elle aime travailler dans ce service, où elle n’a pourtant aucun échange avec les patients, tous plongés dans un coma plus ou moins durable, mais où elle peut partager et soulager l’angoisse des familles. La mère lui parle encore de son inquiétude, lui demande de se mettre à sa place : que ferait-elle ? Que ressentirait-elle ? L’aide-soignante lui répète que tout devrait bien aller, qu’il faut juste attendre. C’est ce conditionnel qui terrifie la mère, le « Et si ? » qu’il suggère, la part d’inconnu que personne ne veut exclure et qui masque tout le reste, qui s’interpose entre ce moment-ci et la fin de la nuit.

L’interne de garde est allé se coucher. On appellera les parents demain vers 8 heures. Ce devrait être suffisant pour la tranquilliser. Cela ne l’est pas, sans qu’elle sache pourquoi. Elle entend résonner dans sa tête les mots de l’interne. Il ne sera complètement rassuré que lorsqu’elle sera réveillée et extubée. L’extubation peut endommager gravement les cordes vocales. Afin d’éviter qu’elle ne s’agite et n’arrache elle-même le tube, on a attaché la correspondante par les quatre membres aux montants de son lit. Quelle ironie terrible ce serait que cette jeune fille venue apprendre une langue étrangère reparte chez elle muette ! Elle a l’air tristement vulnérable, couchée ainsi la bouche ouverte, les yeux clos et le corps en étoile.

Acte III

La mère reçoit un SMS d’A. vers 5 heures. Elle s’est réveillée. Elle est inquiète de ne voir revenir personne. La mère se force à lui écrire quelque chose qui l’apaise : « Ça suit son cours. Rendors-toi, tu n’y es pour rien. » Elle envoie aussi un SMS aux amis qui lui ont demandé de les tenir au courant. Elle énonce les faits : le coma, l’intubation, l’attente. Elle sait qu’ils ne le liront pas avant le matin et elle espère qu’alors tout sera fini. Elle s’entend penser « Quand tout sera fini » et elle grimace en prenant conscience de l’ambiguïté de la formule.
Elle sort de la chambre pour aller voir son mari. Il est assis, la tête dans les mains et il dort. Il n’a pas la même tendance qu’elle à envisager le pire, peut-être moins d’imagination ou plus de self-control, et il a laissé le sommeil l’emporter sur l’angoisse. La mère ne ressent aucune fatigue. Elle sait bien que le sommeil raccourcirait l’attente, mais non, elle ne veut pas perdre la pleine conscience des événements, ne serait-ce qu’une heure.

Vers 6 heures, l’aide-soignante lui apporte un café qui va desserrer un peu l’étau qui s’est progressivement installé autour de sa tête. Elle se lève et arpente le petit couloir. Elle aperçoit les patients des chambres voisines. Dans le service, tout est ouvert, tout est éclairé et le silence n’est pas la règle puisque rien, si ce n’est la chimie, ou bien un miracle, ne saurait réveiller tous ces dormeurs. L’aide-soignante le lui a dit tout à l’heure, certains sont ici depuis plusieurs semaines, des mois entiers, même. Et les familles peuvent venir à toute heure du jour et de la nuit, comme si dans l’étrange monde où vivaient tous ces dormeurs, la distinction n’avait aucune pertinence. La Belle au bois dormant avait-elle aussi trop bu ? se demande la mère, dont les pensées sont lasses d’être graves. Est-ce que les médecins prévoient, dans leurs prescriptions, « le vrai baiser d’amour » du conte, lorsqu’ils ont épuisé toutes les ressources de la science ? Elle caresse le front moite de la gamine qui ne cille même pas. Si l’on prévenait ses parents et qu’ils puissent venir sur-le-champ l’embrasser, cela suffirait peut-être.

À 7 heures le personnel de nuit laisse la place au personnel de jour. La mère ne reverra plus l’aide-soignante. Elle aurait voulu la remercier, l’encourager, lui dire que son métier était beau et utile. C’est à ce changement d’équipe que l’on sait que le matin est arrivé, parce qu’aucun signe de l’aube ne pénètre à l’intérieur du service. L’équipe apporte avec elle l’énergie de la journée nouvelle et aussi pour la mère l’espoir d’en finir avec la peur. Une blouse verte vient fermer la porte de la chambre où E. dort toujours et la mère perçoit sans les comprendre les phrases qui s’échangent au cours de ce passage de relais. Elle craint que, lors de ce conciliabule dont elle est exclue, il se dise des choses graves.
Après, assez vite, entre dans la chambre l’interne responsable du service, pas celui qui les a tant effrayés tout à l’heure, un autre, dans une blouse blanche. Il est déterminé, confiant. Il fait accélérer les choses. On va extuber E. Pour ça, il n’y a plus qu’à provoquer son réveil en interrompant le flux de sédatif que l’on a fait couler dans ses veines toute la nuit.

La mère se penche vers la jeune fille et lui explique ce qui va se passer. Elle lui explique où elle se trouve et pourquoi, sans l’accabler. Alors la jeune fille hoche la tête. Elle entend, elle comprend, elle est réveillée, lucide, sauvée ! Une larme coule de sa paupière close et la mère pleure aussi. La mère quitte la chambre et se précipite dans la pièce où son mari n’a pas bougé. Elle lui dit, lui crie presque que ça y est, que c’est fini, qu’elle bouge, qu’elle répond ! Il se lève, il l’enlace. Le cauchemar est fini, la tragédie n’a pas eu lieu. Ils laissent la gamine lutter seule contre ses vomissements répétés et vont s’offrir le meilleur café de leur vie à la buvette du bâtiment principal.

Dans les heures qui suivent, c’est un enchaînement de formalités : un SMS aux parents, suivi d’un coup de téléphone. Lorsque E. parle à son père, elle a la voix pâteuse, c’est tout ce qu’il perçoit, la conséquence logique et naturelle d’une bonne cuite. Il faut des papiers administratifs pour la faire sortir de l’hôpital. Un psychiatre à l’anglais scolaire mais suffisant a un entretien de routine (comme ce mot sonne bien aux oreilles de la mère !) avec la jeune fille pour détecter chez elle une éventuelle pulsion suicidaire. La mère n’y croit pas une seconde. La jeune fille est équilibrée, juste complètement accro à son téléphone portable sur lequel elle tapote des deux pouces du matin au soir, comme quatre-vingts pour cent des adolescents, non ? Le psychiatre conclut à une perte de contrôle provoquée par l’impression d’affranchissement que ressent tout jeune en séjour loin de sa famille, doublé d’une ignorance totale des breuvages ingérés. E. a eu jusqu’à trois grammes d’alcool dans le sang.

Toute la semaine qui suit, entre E. et la mère s’intercale avec obstination l’image du grand corps abandonné, privé de conscience, et dont chaque pulsation est comptabilisée comme si elle pouvait en être la dernière. La mère a beau être gentille et faire mine d’avoir tiré un trait, elle ressent toujours la fatigue de cette nuit d’angoisse et une colère qui ne dit pas son nom. Elle pousse un soupir de soulagement immense lorsque la jeune fille prend l’avion, en apparence indemne.
L’apparence, à la mère, c’est tout ce qui lui importe. Pour ce qui est du traumatisme invisible, elle a assez à faire avec le sien.