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 Instant de vie

Pleine Lune 

Luc Dragoni

Luc Dragoni

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Cet hiver-là était particulièrement précoce et froid, nous entamions la période toujours un peu magique qui précède les fêtes de fin d’année et durant ces dernières nuits du mois de décembre je travaillais au service de l’aide médicale d’urgence.
— Ce soir c’est vraiment tranquille, tu pourras dormir ! m’avait dit le médecin régulateur.
Effectivement la soirée s’annonçait calme, aucun appel. Comme d’habitude, après avoir souhaité le bonsoir aux personnels de permanence et discuté un peu avec chacun d’entre eux, je rejoignis mon bureau et je me mis à attendre ; nul ne sait ce qui peut advenir ! Et puis nous avons toujours de la paperasse à faire... minuit quinze, minuit trente, toujours rien ; bon, puisqu’il en est ainsi, alors je vais dormir ! Dernières pensées et ultimes vérifications au cas où... tout est prêt pour un éventuel départ : le kérosène en quantité suffisante, une météo excellente, pas un seul nuage à l’horizon et un vent quasiment nul. En outre la nuit est particulièrement claire car une belle lune, pleine et éclatante, vient de se lever.
Même dans cette chambre de service il fait plutôt froid. Je me glisse dans mon lit ; sur la table de chevet se trouvent le téléphone fixe, le smartphone, le deuxième téléphone mobile « amélioré dect » au cas où un appel ne passerait pas avec les deux premiers, et enfin mon propre téléphone si nécessaire... je suis situé à plus de cinq cent mètres des services d’urgence, alors il faut que les communications fonctionnent et qu’elles soient redondantes ! Insensiblement je commence à m’assoupir puis une douce tiédeur m’envahit d’une très délicate façon... mais est-ce-que j’ai vraiment dormi ?
Soudain, « Can't you hear me knocking » des Rolling Stones ! La sonnerie que nous avons choisie pour le smartphone. Au moins ça réveille ! Mais franchement j’en ai un peu assez d’entendre toujours la même musique, un jour ou l’autre il faudra bien en choisir une autre.
— Oui ?
— Monsieur le pilote ?
— Oui.
— Pardon de te réveiller, nous avons une demande sur Briançon...
— Mais je lui là pour ça ; je pense que ce sera bon, je vérifie quand même et je te rappelle.
Tout en agitant la souris de l’ordinateur car lui aussi s’était endormi, j’enfile en vitesse mes vêtements chauds et je me fais couler un café. J’actualise les cartes satellite et le site de Météo-France... c’est parfait, il fait toujours beau ! Quelques documents obligatoires à établir et en attendant que l’imprimante réagisse, je me passe un peu d’eau sur le visage... ma tête dans le miroir... j’ai envie de rire, ce n’est pas cette nuit-ci que je décrocherai un prix de beauté ! Mais cela n’a aucune importance, à une heure trente du matin nous avons tous à peu près le même faciès ! En avalant mon café, je rappelle la régulation :
— Pour Briançon aucun problème, nous pouvons décoller. Le retour sera pour quel hôpital ?
— L’hôpital Nord.
— D’accord, dis à l’équipe que je les rejoins là-haut...
Alors surtout, ne rien oublier... Mon sac, les papiers, les trousseaux de clés, le laisser-passer et le badge électronique ! En route, je ne dois pas traîner ! L’hélico est posé sur le toit d’un autre bâtiment et il faut dix minutes pour y accéder par les coursives, les ascenseurs et les portes sécurisées. Voyons, si nous décollons d’ici quinze minutes le poser à Briançon aura lieu vers trois heures du matin. Disons trente minutes d’attente sur place, le temps de bien préparer le patient, nous serons sans doute de retour à l’hôpital Nord vers quatre heures trente ! Enfin j’arrive sur le toit, l’équipe n’est pas encore sur place ; j’ai donc le temps de tout préparer, d’ouvrir les portes de l’hélicoptère et de brancher la batterie.
— Bonsoir ou bonjour, nous ne savons plus très bien !
— Bonsoir ! Tu vas bien ? Combien de temps faut-il pour Briançon ?
— Une petite heure, installez-vous.
C’est maintenant le meilleur moment, je suis bien réveillé, parfaitement lucide et je me sens en pleine forme pour ce voyage nocturne ! Le médecin et l’infirmière sont à bord, confortablement installés et leur ceinture bouclée, les portes sont fermées ; l’aventure peut donc commencer. La batterie, le feu anti-collision, mise en route moteur un, moteur deux, les servitudes, les instruments, les radios, les phares et... le chauffage, il ne faut surtout pas l’oublier !
Un petit appel radio à la régulation :
— Centre quinze, hélico samu ?
— Je t’écoute.
— Arrivée prévue à Briançon vers trois heures.
— Je les préviens, bon vol !
— Merci à tout à l’heure !
Dernières vérifications et gentiment l’hélicoptère décolle. La grande ville est bien éclairée mais toute endormie. Un autre appel radio à l’aéroport de Provence ; il n’y a aucun trafic aérien, je peux monter tranquillement vers cinq mille pieds, ainsi nous occasionnerons moins de nuisances sonores, ce n’est pas la peine de déranger tout le monde ! Par chance en cette saison ce n’est pas comme en plein été, les mauvais plaisantins qui souvent s’amusent avec leurs faisceaux laser sont restés chez eux bien au chaud, au moins cette fois-ci je ne serai pas ébloui ! À bord, comme à l’accoutumée, nous nous mettons à parler du patient que nous allons chercher, des événements de la journée, du temps qu’il fait... mais à une heure pareille les dialogues s’amenuisent vite et l’équipe médicale ne tarde pas à s’assoupir. Je me dis qu’ils ont bien raison, cela leur permet de prendre un peu de repos car au retour ils n’auront sûrement pas le temps de dormir ! Déjà la chaîne de l’Étoile avec sa grande antenne, puis vient la Sainte Victoire et sa large barre rocheuse toute blanche de calcaire. Nous n’avançons pas très vite mais tout de même... cent quarante nœuds ce n’est pas si mal, et en ligne droite ! Pour le même trajet une ambulance mettrait quatre bonnes heures et autant pour le retour ! En fait ce seul transport durerait toute la nuit et se terminerait sans doute vers le milieu de la matinée. Quand l’hélicoptère peut voler c’est réellement une aide et aussi un plaisir pour les services d’urgence mais bien qu’ils s’en doutent un peu ils ignorent que dès qu’il s’agit de prendre l’air c’est toujours le pilote le plus satisfait !
Habituellement au Nord de cette montagne le sol devient totalement invisible, tout est noir, plus une seule lumière, ni village ni présence humaine, mais cette nuit c’est très différent car récemment de fortes chutes de neige ont fait leur apparition et ce jusqu’en plaine puis la température est demeurée très froide et donc les flocons sont restés collés au sol ; la pleine lune éclaire tout cela et l’ambiance devient extraordinaire car à l’inverse des nuits habituelles et bien que le ciel d’hiver soit toujours très sombre malgré sa myriade d’étoiles, ce sont désormais les étendues vides que nous survolons qui s’illuminent...
Le vol se poursuit stable et régulier, le thermomètre extérieur affiche moins quinze degrés mais une douce chaleur a dorénavant envahi l’habitacle. Nous suivons tranquillement la vallée de la Durance et à présent à la blancheur éclatante du manteau neigeux viennent s’ajouter les lumières des villes et des villages que nous commençons à découvrir. Le spectacle qui s’offre à mes yeux et qui était déjà tellement surréaliste est soudain devenu féerique ! Vingt minutes de vol depuis le départ et sur notre gauche nous laissons la petite ville de Manosque ; il faut à présent continuer progressivement la croisière ascendante jusqu’à huit mille pieds car cette altitude nous permet par beau temps de suivre un trajet direct entre l’aérodrome de Château-Arnoux-Saint-Auban et le grand lac de Serre-Ponçon. Bien que cela ne soit pas nécessaire je préfère veiller la fréquence de l’aéroport de Marseille Provence, en effet c’est la seule radio sur laquelle quelqu’un parle encore de temps à autre... entendre de brèves conversations cela tranquillise et aide un peu, puis me fait penser que je ne suis pas totalement seul au beau milieu de ce ciel d’hiver. J’ai également sélectionné la fréquence dite « montagne » au cas où un autre aéronef, sécurité civile ou gendarmerie, volerait dans les parages ; ainsi chacun peut signaler sa position à intervalles réguliers sans nécessairement attendre de réponse.
Grâce à cette lune tellement brillante les crêtes montagneuses et les sommets enneigés sont parfaitement visibles, je pourrais croire qu’ils viennent d’être badigeonnés d’un blanc éclatant pour faciliter notre passage ! Çà et là apparaissent quelques petites stations de sports d’hiver mais désormais elles semblent bien engourdies ; si nous les avions survolées beaucoup plus tôt nous aurions pu apercevoir les éclairages et les feux des dameuses qui préparent les pistes pour la journée du lendemain. La partie vraiment montagneuse de ce vol se termine et déjà les eaux du barrage de Serre-Ponçon miroitent, éclairées par ce soleil de nuit. Il n’est plus nécessaire de voler aussi haut, dorénavant une altitude égale à six mille pieds sera largement suffisante. Je laisse la sombre vallée de l’Ubaye à main droite et je me dirige vers la petite ville d’Embrun que je survole peu après, toujours charmante, bien éclairée et recouverte elle aussi de son manteau blanc. C’est donc à partir d’ici que la vallée devient nettement plus étroite et que la vigilance doit être accrue ! Il ne reste plus que dix minutes de vol, voici la forteresse de Mont-dauphin avec ses lumières jaunâtres qui accentuent la majesté de ses remparts puis le village d’Argentière-la-Bessée et enfin après avoir passé un gros rocher situé juste à droite de la petite route qui serpente au fond du ravin, Briançon apparaît nichée au beau milieu de sa cuvette, superbe écrin de clarté placé au confluent de plusieurs vallées. Je décide de me laisser doucement descendre en prévision de l’atterrissage car l’aire de poser est située mille cinq cent pieds plus bas. Une brève reconnaissance, le vent est nul mais la plate-forme est recouverte de neige sans doute fraîchement tombée... une bonne pellicule de poudreuse qui m’enveloppe dans un brouillard intense dès que le puissant souffle du rotor vient la faire voltiger tel un nuage blanc ; le phare allumé accentue cet effet de halo mais dans ce cas-là il suffit de fixer un point remarquable au sol, éclairage, balise ou un quelconque objet fixe et l’atterrissage se produit en douceur.
— Nous avons bien dormi, le vol était calme ! me disent mes passagers.
— Moi aussi, je viens à peine de me réveiller, je vous l’avais bien dit, l’hélicoptère connait la route !
À bientôt trois heures du matin et dans un froid glacial cela fait toujours rire...
Le personnel de garde est venu chercher notre civière et toute l’équipe est descendue vers le service médical ; quelques vérifications d’usage, un peu d’écriture suivie d’une courte attente et voici mes voyageurs de la nuit qui reviennent accompagnés de leur patient allongé sur le brancard et bien emmitouflé.
— Déjà de retour ?
— Oui finalement ce n’est pas très grave, tu pourras voler à n’importe quelle altitude.
C’est plutôt une bonne nouvelle, néanmoins avec un patient à bord pendant environ une heure je préfère voler plus bas qu’à l’accoutumée, car si son état devait se dégrader durant le transport, je pourrais toujours me poser rapidement sur un aérodrome ou bien sur le toit d’un autre hôpital, Gap, Sisteron, Manosque ou encore Aix en Provence...
Le retour s’effectue d’une manière également douce, agréable et surtout dans une ambiance aussi lumineuse qu’à l’aller ; seuls le ronronnement permanent des moteurs et le bruissement régulier des pales en rotation demeurent audibles dans ce silence nocturne. Etant donné que je dois régulièrement perdre de l’altitude pour terminer le vol pratiquement au niveau de la mer, notre vitesse est légèrement supérieure à celle du premier trajet et le temps de vol sera donc plus court de quelques minutes. De temps à autre j’échange quelques paroles avec l’équipe médicale, le passager demeure stable et la sérénité est de mise ; puis comme tous les bons moments tôt ou tard se terminent, nous finissons tranquillement par atterrir sur la grande aire de poser de notre hôpital de destination, bien éclairée par ses lampions verts et blancs. Très vite l’équipe aidée par les pompiers de garde est repartie avec le patient vers le service concerné... encore un peu d’attente tout en haut du toit du bâtiment mais généralement les opérations de débarquement sont toujours plus rapides que celles d’embarquement et ainsi peu après vient le moment du retour définitif vers notre base hospitalière.
Le vol s’est bien déroulé, le travail demandé a été soigneusement effectué et sans doute la personne transportée aura pu bénéficier de soins plus complets et bien plus rapides ! Pour finir quelques bons mots, une petite plaisanterie :
— Retour sur terre, la fête est finie, c’était un beau cadeau de Noël et en plus offert à l’avance !
Puis chacun rejoint son lieu de repos ou de permanence, pour nous cela est presque la même chose.
Il est déjà cinq heures trente lorsque j’entre dans ma chambre de service ; si je le souhaite et jusqu’au moment de la relève je peux encore profiter d’une heure et demie de sommeil c’est toujours bon à prendre ! Curieusement je ne ressens aucune fatigue, toutes ces images enchanteresses passent et repassent sans cesse devant mes yeux éblouis.
Insensiblement je commence à m’assoupir... une toute dernière pensée avant de m’abandonner aux bras de Morphée... repartir dès ce soir, voler de nouveau, recommencer la même étonnante croisière au cours de la nuit prochaine !
Merci à la pleine lune ainsi qu’à ce superbe et immaculé manteau neigeux...