Petite histoire de Lenny Khan Mouchette

Participant
Grand Prix Printemps 2013

Ce matin, le réveil est difficile pour Lenny. Il a mal partout, des orteils au crâne. Il ouvre un œil, puis l’autre, tente d’étendre ses jambes sans succès. Il se tourne lentement vers la sortie du lit, à l’opposé des posters de groupes de rock qu’il a accroché au mur. Il glisse avec précaution, s’arc-boute, met sa colonne vertébrale à 90 degrés en poussant des petits cris de gorge. Il pose un pied au sol en respirant à peine et se déplie comme un lit de camps, en accordéon. Lenny traverse la chambre et le couloir tel un soldat qui se serait pris une rafale de mitraillette. Il arrive tant bien que mal à la salle de bain, et prend peur en voyant ce que le miroir lui renvoie : une tête bouffie, tuméfiée, des bleus jaunâtres autour des yeux, une lèvre gonflée comme s’il s’était piqué au botox. Il a les cheveux collés, poisseux, les narines presque condamnées. Il va sous la douche, règle le débit d’eau au minimum, ce n’est pas aujourd’hui qu’il va se régaler en choisissant l‘option «  hydro massage » du pommeau. L’eau l’apaise un peu, il ne se frotte pas, laisse seulement les fines gouttes glisser dans son dos qu’il n’a pas encore vraiment remis à la verticale.
Cela lui fait du bien. Il reste comme ça un long moment, il ne pense pas. Il se soigne comme un chat blessé qui lèche sa patte pour que cela cicatrise plus vite.
Il sort de la cabine de douche et se sèche avec une serviette qui aurait sûrement méritée un peu plus d’assouplissant. Il se tapote, il se tamponne, comme le fait sa mère quand elle se tartine de crème anti-rides. Dans d’autres circonstances, cette idée l’aurait fait sourire, mais là, il n’a aucune envie de se marrer. Il met un quart d’heure à s’habiller, lui qui à l’accoutumée saute dans son jean, arrive péniblement à enfiler ses chaussettes.
A présent, il doit descendre et affronter les cris d’effrois et de stupéfaction de ses parents. Cela ne va pas être coton.
Quand Lenny ouvre la porte de la cuisine, Martha est en train de cuire du bacon, elle ne se retourne pas tout de suite. A la table, Mark lit son journal quotidien. Il est tellement absorbé par sa lecture qu’il ne daigne pas relever les yeux. Lenny est garni. Il en profite pour engloutir un pancake et il leur dit un « au revoir » sonnant et précipité.
Tu ne manges rien d’autre, ce matin ? lui demande sa mère alors qu’il est déjà sur le perron.
Non, merci, pas le temps, répond le gamin en faisant bien attention de ne lui montrer que son dos.
Dans la rue, il se dit qu’il a eu de la veine, l’échéance est repoussée mais cela lui laisse, quand même, quelques heures de répit. Ce soir, en rentrant, il devra s’expliquer, il verra ça en temps voulu.
Lenny ne prend pas le chemin du collège. Il contourne le parc pour ne pas tomber sur des têtes connues qui auraient l’idée saugrenue de zoner un peu en crapotant une cigarette avant les cours. Il suit la route habituelle jusqu’au carrefour Saint André puis, au lieu de tourner à gauche, il file tout droit. Il est hors de question qu’il se montre dans cet état. Hors de question d’être la risée collective ou de subir l’interrogatoire stalinien du principal. Il ne va quand même pas lui faire ce plaisir, à ce vieux bouc rougeaud qui l’a déjà dans le collimateur. Il préfère s’échapper, se pauser, reprendre les forces qu’il aurait aimé voir décuplées la veille. Elles lui auraient été salutaires face à la bande des zoonmens.
Le caïd des zoons c’est Fred, ou Fredo. Il fait une tête de plus que tout le monde. Ses bras sont plus gros que ses cuisses et son cerveau guère plus développé que celui de son hamster. Mais Fredo est le chef, the big boss. Il a acquis ses titres de noblesse à grands coups de pied et avec des torgnoles et des marrons. C’est le maître suprême en matière de baston, ce qui a pour vocation de le rendre l’idole de sa classe. Il rassure les maigrelets de son clan, attise l’énervement des belliqueux. Pour les zoonmens, Fredo est le grand frère à suivre, l’orgueil de la troupe de bras cassés. Dans la bande, ils sont six ou sept, tous en troisième. Ils s’amusent à terroriser les « nains de jardin » de sixième. Lenny vient dans faire la triste expérience, il s’en serait bien passé. Depuis un trimestre, il était parvenu à les esquiver, il s’était efforcé de passer inaperçu le plus possible, s’était fait encore plus petit et insignifiant qu’il est. Il avait usé de mille ruses pour ne pas tomber sur ces sales gosses à la sortie des cours, avait pris bien son temps pour remettre ses affaires dans son sac à dos et avait marché le long du couloir vitesse escargot convalescent. Mais, malheureusement, il n’avait pu échapper à son destin plus longtemps et depuis une semaine les zoons avaient jeté leur dévolu sur sa petite personne. Il a d’abord eu droit aux insultes : bâtard d’anglais, rouquin débile, et j’en passe.
Hier, l’heure fatidique est arrivée. Vers 17 heures, alors que le parvis du collège était à son apogée d’effervescence, entre les bus, les voitures, les vélos et scooters, les cris, les chamailleries, les bousculades, les zoonmens lui sont tombés dessus. Ils l’ont coincés entre le transformateur électrique et le mur du gymnase. Lenny, n’a rien vu arriver. Tout est allé très vite. En l’espace de quelques secondes, il s’est retrouvé collé au sol, maintenu par le pied de Fred. Il eut beau hurler, personne ne vint à son secours. Il se dit qu’il allait morfler.
Les coups se mirent à pleuvoir. Sans qu’il aie le temps de reprendre ses esprits. Il parvint à se dégager de l’assaut de ces lâches, mais il eut beau jouer des poings et des jambes dans tous les sens, c’est à peine s’il en atteint un. Il ne perdit pas tout amour propre, toute fierté, il ravala ses larmes et leur lança même avec défis des : « allez tous crever, je vous aurai », ce qui ne les calma pas, bien au contraire. Ils durent, malgré tout, non sans regret, le lâcher quand ils entendirent les cris d’un surveillant, qui en regagnant sa voiture était tombé sur la scène du crime.
Lenny marche longtemps. Il a besoin de se vider le cerveau, de mettre de côté la raclée d’hier. La marche lui fait du bien. Le fond de l’air est frais, cela lui pique un peu la gorge. Il ne faut pas qu’il attrape en plus une angine. Il ne va tout de même pas trop en infliger à sa mère. Il remonte son col.
Il n’y a pas grand monde dans la rue. Les gamins sont à l’école, les travailleurs au travail, les mères au foyer récurent, les sans-emploi ont le nez dans le journal. Tout est à sa place sauf Lenny. C’est une drôle de sensation, un mélange d’interdit transgressé et de liberté. Tout cela n’est pas pour lui déplaire. Lenny marche, compte ses pas, accélère, ralentit. Jusqu’où va-t-il aller ainsi ? Une idée lui traverse l’esprit, une bonne idée vu le sourire qu’il a tout à coup : le parc du Vallois.
Il aime cet endroit. Depuis toujours, d’aussi loin que ses souvenirs remontent. Il se dit que c’est un super lieu pour passer inaperçu à cette période de l’année. Mis à part deux ou trois clodos, il ne doit pas y avoir grand monde. Tout gamin, il y allait avec Mark, son père. Ils y passaient des heures. Lenny usait ses fonds de culotte sur le toboggan et son paternel restait en bas de la rampe glissante de peur que son petit atterrisse sur le bitume. Il est vrai que le carré de sable était si exigu qu’il fallait mieux éviter de prendre trop de vitesse. Lenny montait l’échelle métallique deux barreaux par deux barreaux, se pendait à l’arceau, s’élançait sur la pente où la peinture avait disparue. Les passages répétés des talons des petits monstres avaient eu raison du Ripolin rouge. Lenny riait, Mark était heureux. Il a toujours été très patient ce Mark. Père attentionné, il ne sait jamais vraiment mis en colère, jamais énervé après Lenny. Pourtant, parfois le petit lui avait donné du fil à retordre. Il n’était pas le dernier dans la catégorie « tours pendables ».
Pendant une période, Martha, sa maman, désespérait de le voir se calmer. A l’école, il arborait une tête d’ange, et quand elle venait le récupérer on la complimentait sur la tenue parfaite de son enfant. Le corps enseignant était unanime, Lenny était un élève exemplaire. Sitôt franchi le pas de la porte, son naturel reprenait le dessus et il en faisait voir de toutes les couleurs à la pauvre femme désemparée. Elle avait tout essayé avec lui, les cris, la douceur, les punitions, les longues leçons de morale rien n’y faisait. C’est comme ci en sa présence, mister Jekil se transformait en un Hide qui n’avait rien à envier à son modèle. Puis, les années passant, tout s’était atténué. Lenny était devenu doux comme un agneau. Terminé les courses folles sur le trottoir avec sa mère frôlant les urgences à chaque coin de rue. Terminé le désordre cyclonique dans toute la maison, les œuvres d’art sur les murs de la cuisine ou sur le canapé du salon. Fini le découpage artistique des romans que Mark ramenait de la bibliothèque municipale. Il leur avait tout fait ! A présent, c’est comme si il était à court d’imagination, comme si il avait épuisé son capital de bêtises.
Pour ses parents, Lenny avait l’âge de raison. Ils pouvaient enfin partager réellement quelque chose avec lui. Martha s’était souvent demandée comment son gamin se serait comporté si il y avait eu un petit frère ou une petite sœur dans le foyer. De toute façon, dame nature en avait décidé autrement.
Lenny est donc entré dans le parc. Il s'installe sur un banc à la pierre glacée. Il va vite avoir les fesses toutes endolories. Face à lui, sur un banc certainement bien froid lui aussi, un vieil homme se ratatine sous un large feutre sans forme. Il fixe Lenny mais ne semble pas vraiment le voir. Son visage est dénué d'expressions.
Cela met le gamin un peu mal à l'aise. Il se dit qu'il va reprendre sa route, quitter son banc mais pourtant il ne bouge pas d'un centimètre. C'est un peu comme si il attendait que le vieux réagisse. Il n'a pas besoin d'attendre trop longtemps. Le vieil homme se lève avec une élasticité qui surprend Lenny. Il aurait plus facilement imaginé quelque chose qui ressemble à son déploiement laborieux du réveil. Le vieux vient vers lui et s'assied à ses côtés.
Sans tourner la tête, il lui demande, toujours le regard fixe si tout va bien.
" C'est ton père qui t'a mis dans cet état là?"
Lenny ne répond pas spontanément. Il a failli lui dire que ce sont ces gosses affreux qui se sont acharnés mais sa fierté lui coupe le sifflet. Il répond juste qu'il est tombé.
Le vieux, toujours sans le regarder, sourit. Il reprend:
" Tu sais mon gars, ce n'est pas honteux de prendre une rouste. Moi, à ton âge je suis souvent rentré au bercail mal en point. J'étais pas épais et j'avais la mauvaise habitude de chercher des crosses aux autres même aux costauds. Avec les années, j'ai pris des biceps et du plomb dans la tête. Alors, ne t'inquiète pas, tu verras, ça s'arrangera".
Lenny se dit qu'il est bien ce petit vieux. C'est une veine d'être tombé dessus dans ce parc de bon matin. A présent, il a même le courage de reprendre la route du collège... Qui vivra verra!
Ils se quittent sans rien se dirent de plus mais au bout de l'allée Lenny se retourne et voit que le vieil homme est resté figé et le regarde s'éloigner. Ils se reverront c'est certain, Lenny le sait.

Le prix est terminé mais vous pouvez continuer à aimer.
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