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142 voix


Elle était seule devant la tombe ouverte, serrant contre sa poitrine un bouquet de neuf roses d’un rouge éclatant. Nos regards se sont croisés au moment où elle le posait délicatement sur le cercueil, avant qu’ils ne le mettent en terre. Elle s’est approchée et m’a tendu la main. Elle était la même que dix ans auparavant, la même, différente. Ses cheveux coupés courts dégageaient son long cou, elle n’avait plus la tache rouge. En suivant mon regard, elle a murmuré :
— Elle a disparu pour ne jamais revenir ; depuis à peine dix ans.
Dix ans, je ne l’avais pas vue depuis dix ans. Elle m’avait hanté pendant toutes ces années et aujourd’hui encore, face à elle, je me sentais mal à l’aise. Trop lisse, trop sûre d’elle, trop fragile, trop loin de moi. Je savais qu’elle avait menti, je savais que grâce à son mensonge, il avait échappé à la prison. Je n’aimais pas l’idée qu’elle ait mis en échec mon enquête, ni son étrange manière de toujours deviner mes pensées.
— Oui, je vous ai menti, mais avant de me juger, n’avez-vous pas envie de comprendre ? murmura-t-elle.
— Comprendre quoi ! Il a tué neuf femmes et grâce à votre mensonge, il n’a jamais payé pour ça ! Vous avez protégé et aimé un assassin !
J’ai hurlé dans l’allée froide du cimetière, elle a répondu, impassible.
— Oui, neuf femmes ; mais moi, il m’aimait.
Une folle envie de lui faire mal est montée en moi, mais je me suis arrêté net quand elle a dit, d’une voix tellement triste :
— Oui commissaire, vous avez raison, on a fait de moi un monstre.

Elle m’a invité à la suivre chez elle. Au mur, ses tableaux de couples étaient lumineux. Elle m’a fait asseoir dans un fauteuil, l’odeur de son parfum subtil embaumait le salon. Elle s’est installée dans le canapé, fixant de ses grands yeux noirs une toile qui montrait un jardin. Elle était assise de profil et sa voix douce m’a apaisé.
— J’ai eu une enfance dorée, fille unique de parents dont j’étais la perle rare. Ils étaient tendres et joyeux. Je partageais leurs deux passions, les livres et la peinture. De cette époque, il ne m’est resté qu’elles, mais je suis sûre qu’elles m’ont sauvée ! Je venais juste d’avoir quinze ans et mes parents m’avaient offert un magnifique scooter. Pedro, l’ami de toujours, avait organisé une fête magnifique en mon honneur. C’était un samedi et le lendemain, je suis restée à la maison. Mon père est parti à la pêche tôt le matin. Je ne l’ai jamais revu. Dès le lendemain, des affiches avec sa photographie couvraient les murs de la ville.
» Je n’allais plus au lycée et m’accrochais à ma mère, aussi désemparée que moi. Pedro est venu vivre chez nous ; son soutien me permettait de ne pas devenir folle. Ma mère aussi était forte et me cachait sa peine, protectrice comme à son habitude. Je ne croyais pas à la fuite de mon père, j’étais certaine qu’il ne pouvait m’abandonner sans un signe. Je ne croyais pas non plus à une noyade puisque aucune trace de ses affaires n’avait été retrouvée.
» Une semaine s’est écoulée, une semaine interminable de doutes et d’espoirs. Ils sont arrivés le lundi suivant et ont demandé à m’interroger. Malgré le désaccord de ma mère, ils m’ont emmenée au salon et questionnée sur le dimanche de la disparition. Je leur ai raconté cette journée banale, mais je sentais qu’ils ne m’écoutaient pas. Le plus grand des deux s’est levé et m’a remerciée ; ils allaient sortir du salon quand il m’a demandé si ma mère elle aussi était restée à la maison. Je lui ai dit la vérité, elle s’était absentée quelques heures dans l’après-midi. Ma mère et Pedro ont été emmenés aussitôt. Je n’ai jamais voulu les revoir.
Elle s’est tue pendant un moment qui m’a semblé très long. Je savais que sa mère avait tué son père, mais j’ignorais les détails de son arrestation, j’étais sous le choc. Elle s’est tournée vers moi et de sa voix toujours monocorde a murmuré :
— Vous savez, je n’ai jamais oublié la pitié qui encombrait leur regard quand ils m’ont serré la main, la détestable pitié, celle qui à jamais vous condamne à la honte.
Rien dans sa voix ne disait l’émotion, rien dans son corps ne montrait le chagrin.
— Oui, commissaire, Pierre le disait souvent : “ Perle, quand tu racontes ton histoire, on dirait que tu récites une leçon ! ” Ma mère n’a pas tué que mon père, commissaire, elle a aussi assassiné mes émotions.
» La tache rouge sur mon cou, la tache de la honte, est apparue quelques jours après l’arrestation de ma mère. Au foyer, mes camarades m’appelaient la Killeuse ; je rasais les murs, mes longs cheveux dissimulaient mon visage et je cachais la tache sous une écharpe. J’avais vécu quinze ans dans la lumière pour n’être plus qu’une ombre sans repères : plus de père, plus de mère à aimer, plus d’amis, juste la honte d’être soi. Mon bonheur d’enfant s’était construit sur un mensonge ; je croyais au couple de mes parents, je croyais à l’amitié de Pedro, je croyais à l’amour protecteur de ma mère et tout n’était que mensonge. Un mensonge qui m’a protégée du malheur pendant quinze ans.
Recroquevillée dans le canapé, elle semblait très loin de moi. Je ne faisais pas un geste, je respirais à peine ; je savais que j’allais toucher à sa vérité.
— Quand je suis arrivée dans cette ville, j’avais dix-huit ans. J’ai trouvé un travail dans une bibliothèque et me suis inscrite dans un atelier de peinture. Ma vie de solitaire et d’inconnue m’allait bien et j’oubliais presque le passé ; la tache rouge, elle, restait pour me le rappeler. Je vivais dans un soulagement confortable et souhaitais qu’il dure. Puis j’ai rencontré Pierre. C’était une froide soirée d’hiver, je sortais de l’atelier de peinture. Je marchais vite, emmitouflée dans une grosse écharpe grise. Je renouais ce soir-là avec une émotion que je pensais perdue, la joie d’avoir terminé une toile que j’aimais beaucoup – un couple tendrement enlacé au milieu de flammes. J’ai senti une présence derrière moi et me suis retournée. Un bel homme à l’allure élégante marchait dans ma direction. Sa beauté sidérante m’a rassurée, et j’ai continué mon chemin. La banalité de mon physique me protégeait d’une telle rencontre et j’ai pensé joyeusement qu’il était programmé pour tenir dans ses bras de très belles femmes dont je ne suis pas. Quand j’ai mis la clé dans la serrure, j’ai senti une main sur mon épaule et lui ai fait face en souriant. Il m’a regardée avec étonnement et juste avant de rebrousser chemin a murmuré : “ Je ne vous fais donc pas peur ? ”
» Je l’ai revu souvent dans ma rue et nous échangions quelques mots ; puis il est venu à la sortie de la bibliothèque et de l’atelier, et j’ai commencé à attendre ces moments-là. Un soir, je lui ai raconté mon passé ; je m’attendais à ce qu’il s’éloigne comme les garçons du foyer l’avaient fait avant lui. Au contraire, il m’a serrée dans ses bras et peu de temps après, je suis devenue sa femme. En changeant de nom, je tournais la page de mon histoire ; la tache rouge est devenue rose, presque imperceptible.
Elle s’est enfoncée un peu plus dans son fauteuil et s’est tue.
— Et les meurtres ? Vous avez su quand ?
— Au neuvième meurtre, le dernier. Pierre, ce soir-là, tardait à rentrer, il m’avait dit qu’il allait jouer au poker avec des amis. Depuis notre mariage, c’était la troisième soirée que nous ne passions pas ensemble. À la radio, il n’était question que de ce tueur en série qui laissait, sur le corps de ses victimes, une rose rouge. Quand j’ai entendu ce détail, une angoisse inexplicable s’est emparée de moi. Plus tard, j’ai compris qu’inconsciemment, j’avais fait le lien avec Pierre, qui décorait chaque semaine notre maison d’un bouquet de neuf roses d’un rouge éclatant. Je ne me suis pas couchée et l’ai attendu dans l’entrée. Quand il a ouvert la porte, très naturellement il m’a dit : “ Tu n’es donc pas couchée ? ” Je fixais ses gants noirs que je n’avais jamais vus. Il m’a prise dans ses bras, m’a embrassée tendrement et m’a glissé à l’oreille : “ Perle, c’est fini, il en fallait neuf. ” Je me souviens exactement de mes mots : “ Nous ne nous sommes jamais quittés, toutes nos soirées, nous les avons passées ensemble. ”
» Ma tache rouge a disparu une semaine après. Elle est revenue quand, un mois plus tard, vous nous avez convoqués, Pierre et moi, pour s’effacer définitivement quand nous avons su qu’il ne pourrait jamais être arrêté, faute de preuves. Puis nous avons vécu dix ans de bonheur.
J’ai sursauté quand elle a dit « bonheur ».
— Des monstres, on a fait de nous deux monstres, nous n’avons pensé qu’à notre survie.
Elle s’est levée et m’a fait signe de la suivre. Elle a ouvert la porte de son atelier et m’a montré de la main trois tableaux accrochés au mur, puis elle est retournée dans le salon. Sur la première toile, un petit garçon très beau est dans un lit avec sa mère, ils sont nus et elle le caresse, neuf roses rouges se fanent dans un vase ; il a pour titre Un tendre assassinat. Le second tableau s’appelle Prix d’une libération, il montre neuf visages de belles femmes dont la bouche a la forme de roses. Le troisième est lumineux, un couple tendrement enlacé danse au milieu des flammes, Rencontre de deux inconscients.