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 Drame Instant de vie

Partie de pêche 

Dan Mézenc

Dan Mézenc

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La barque semble immobile, et le courant du fleuve vous berce doucement en glissant le long des francs-bords. Vous êtes assis, vous et elle, chacun sur un des bancs de bois de la barque. Vous occupez le banc arrière, celui qui, quand on y est installé, permet de démarrer le petit moteur hors-bord et de tenir la barre. Elle est assise sur le banc avant et vous tourne le dos, le regard fixe. Elle regarde le fleuve, loin devant. Les avirons, les cannes à pêche, la boîte à hameçons et la bourriche gisent au fond de la barque. Vous avez commencé à construire un premier bas de ligne que vous lui confierez. Vous vous appliquez à monter sur le fin fil de Nylon le bouchon rouge et blanc qui est le sien, les plombs judicieusement choisis et placés, et la cuillère qui permettra d’attraper les carnassiers qui vivent dans cette partie du fleuve. Elle pêche depuis l’enfance le brochet, ici dans la Loire, là où son grand-père le pêchait déjà.
Elle ne bouge pas, ne vous regarde pas. Elle semble inanimée. Elle se retournera vers vous uniquement quand vous lui direz que son bas de ligne est prêt. Vous le lui dites. Elle se retourne, saisit le bas de ligne que vous lui tendez, ne dit rien, ne sourit pas. D’ailleurs, elle ne sourit plus. Elle ne vous remercie pas non plus.

Vous avez commis un meurtre hier soir. Vous ne lui avez pas dit. Fallait-il le lui dire, lui dire que vous aviez tué votre maîtresse, comme elle vous l’avait demandé ? Vous vous remémorez la bouteille que vous avez saisie, naturellement, comme si vos intentions étaient bonnes, et quand votre maîtresse vous a tourné le dos, vous n’avez pas hésité, vous étiez déterminé. Jamais vous n’auriez pensé qu’il était si facile de commettre un meurtre. Vous vous voyez vous approcher d’elle, comme si vous alliez l’embrasser ; c’est du moins ce qu’elle pouvait imaginer, quand elle vous a senti vous avancer vers elle, dans son dos, tandis qu’elle se dirigeait d’un pas lent vers le salon. Mais s’attendait-elle à ce que vous l’embrassiez, comme vous le faites souvent, tendrement, dans le creux de son omoplate, ou avait-elle deviné que vous aviez l’intention de l’assommer quand elle s’est aperçu que vous teniez la bouteille par le goulot, d’une manière qui ne permet pas, de toute façon, de remplir un verre du vin blanc que vous aviez l’habitude de boire ensemble au moment de l’apéritif ? Vous vous dites qu’en fait cela a été plutôt simple de soulever la bouteille et de la lui assener avec force, sur le crâne. Vous n’aviez pas imaginé que cela serait aussi facile et efficace. Vous aviez imaginé qu’il faudrait frapper plusieurs fois, qu’elle aurait le temps de se défendre, de vous supplier de l’épargner, de vous lancer un regard empli d’incompréhension et de surprise avant de mourir. Mais non, un seul coup a suffi et son crâne vous a semblé émettre un sinistre craquement. Puis elle s’est affaissée sur le sol de la cuisine, morte. Et vous êtes parti, en fermant consciencieusement la porte derrière vous.

Vous commencez à monter votre propre bas de ligne. Elle a jeté sa ligne à l’eau et vous la devinez qui regarde flotter le bouchon rouge et blanc à l’avant de la barque, et vous imaginez qu’elle espère déjà le voir s’agiter et plonger dans l’eau trouble du fleuve. Vous mettez à votre tour votre ligne à l’eau. Votre bouchon dérive sous l’effet d’une légère brise. Il se positionne à l’arrière de la barque, vous obligeant à le suivre, à faire pivoter votre corps d’abord, puis à passer vos jambes de l’autre côté du banc. Vous aussi vous regardez fixement votre bouchon, dans l’habituel espoir du moment rare où il s’enfonce dans les profondeurs du fleuve. Désormais, donc, vous lui tournez le dos. Vous imaginez qu’elle a deviné que vous vous êtes retourné lorsque la barque a légèrement tangué sous le mouvement de pivotement de vos jambes, et donc qu’elle sait, elle aussi, que vous vous tournez le dos. Vous supposez qu’elle se dit que l’un regarde l’amont de la rivière et l’autre l’aval, sans qu’aucun ne voie l’autre, n’entende l’autre respirer, alors que vous êtes assis à quelques centimètres l’un de l’autre sur cette minuscule embarcation, celle que son grand-père lui avait offerte lorsqu’elle avait vingt ans. Et vous pensez que vous allez certainement passer tout l’après-midi de ce dimanche d’automne, assis dos à dos, dans le silence, à regarder vos bouchons, le sien rouge et blanc, le vôtre simplement jaune. Alors la Loire, encore asséchée, emmène dans son lent courant de fleuve tranquille votre barque et passent devant vos yeux quelques prés, des berges inaccessibles, des petits bois d’aulnes.

Vous êtes parti, donc. Vous avez pris avec vous la bouteille que vous avez jetée dans le premier container à verre que vous avez trouvé. Vous vous dites que vous auriez dû la jeter dans un container plus lointain, qu’ainsi vous avez laissé trop de facilité aux gendarmes pour la retrouver et l’identifier. Mais vous ne savez pas si réellement les quelques gendarmes qui sont affectés à la petite ville où vous vivez vont prendre le temps de fouiller tous les containers à verre et de chercher vos empreintes sur toutes les bouteilles que les habitants de la ville y ont jetées. Et puis il faudra d’abord que soit découvert le crime. Votre maîtresse vit seule, elle n’habite votre ville que depuis peu et voyage beaucoup. Les voisins ne seront donc pas étonnés de l’absence de mouvement aux alentours de sa maison, même si, comme le sont souvent les voisins, ceux-ci ont été tout particulièrement empressés de faire la connaissance de votre maîtresse lorsqu’elle a emménagé, de savoir ce qu’elle faisait et comment elle vivait. Elle n’a pas non plus de famille. Ses collègues de bureau finiront bien par s’inquiéter et c’est pour cela que vous avez la certitude que l’on trouvera son cadavre, le crâne défoncé, allongé sur le carrelage de la cuisine. Et en fait, vous espérez que les gendarmes seront rapidement informés de sa disparition afin que lors de sa découverte, le cadavre ne soit pas trop abîmé, amoché, décomposé pour tout dire. Vous n’aimeriez pas que ce soit l’odeur pestilentielle de la putréfaction du corps qui alerte les voisins, ou qu'il soit découvert des mois après la mort, à l’état de squelette, comme on le lit parfois dans les journaux. Mais à aucun moment vous n’imaginez aller de vous-même avouer votre crime aux gendarmes.

Le fleuve continue d’emmener avec lui la barque qui oscille au gré des vaguelettes formées par une petite brise qui semble vouloir forcir. Elle a dépassé maintenant la petite île où vous avez l’habitude, lors de vos parties de pêche dominicales, de faire demi-tour en remettant en route le moteur hors-bord. Vous vous dites qu’elle ne s’en est pas aperçue ou que, parce qu’elle ne veut pas parler et qu’elle préfère conserver intact son mutisme, elle a choisi de ne rien dire tout en pensant qu’il sera bien temps de remettre en route le moteur dès que la nuit commencera à tomber, ou lorsque vous estimerez que la pêche aura été suffisamment abondante. Peut-être un ou deux brochets, ou même un sandre. Vous sentez soudain un léger mouvement de sa part, son corps s’est légèrement contracté puis s’est immobilisé. C’est généralement le signe, la réaction adaptée lorsque le bouchon frémit. Elle sait réagir, elle sait se comporter de manière adéquate lorsque le carnassier apparaît, une longue tradition familiale, un savoir-faire ancestral. Vous entendez le déroulement rapide du moulinet, vous imaginez le fil de Nylon partir à grande vitesse avec à son bout le vif auquel s’est laissé attraper le brochet. Puis vous ressentez, à une légère oscillation de la barque, qu’elle effectue un mouvement bref mais incisif. Elle a ferré. Et puis maintenant la barque tangue plus amplement, car elle se lève et ramène à elle sa prise, un sandre de cinquante à soixante centimètres qu’elle récupère avec l’épuisette. Elle lui ouvre prudemment la gueule, lui enlève l’hameçon. Indéniablement une belle pêche. Alors, malgré une courte hésitation, vous vous retournez au moment où elle se retourne pour se saisir de la bourriche et y glisser le sandre. Vos regards se croisent, cela fait près de trois heures que vous êtes dos à dos. Vos regards se croisent mais vous ne voyez pas. Il vous a néanmoins semblé qu’avec le sourire de satisfaction de cette belle prise, elle retient quelques larmes. Vous vous rasseyez sur votre banc de bois, en lui tournant de nouveau le dos. Vous remontez un bas de ligne que vous lui tendez par-dessus son épaule et dont elle se saisit sans un mot, sans un merci ni un commentaire, et qu’elle s’empresse de remonter sur sa ligne. Puis c’est votre tour. Votre bouchon jaune s’agite, un carnassier s’est fait prendre que vous attirez à vous, récupérez avec l’épuisette, décrochez de son hameçon et placez dans la bourriche où il rejoint celui que votre femme a pêché. Vous êtes heureux de cette pêche. Ce sandre est également de belle taille. Mais elle ne s’est pas retournée, elle est restée indifférente à cette belle prise. Et cela vous met en colère, colère que vous contenez en vous, difficilement, et cela vous fait souffrir. Vous au moins, vous vous étiez retourné lorsqu’elle a pris son sandre, il est vrai légèrement plus beau que le vôtre. C’est pour cela que soudain vous repensez à elle, votre maîtresse, elle que vous avez tuée. C’est en remontant un nouveau bas de ligne pour vous-même que vous vous rendez compte que de nombreuses heures se sont passées et que le courant a entraîné la barque très en aval de l’endroit où vous avez l’habitude de pêcher et, bien que vous et elle connaissiez bien le fleuve, grâce à des années de pêches dominicales, vous ne reconnaissez plus le paysage ; il semble s’être élargi, les berges ont changé. Et la brise s’est levée et se conjugue au courant du fleuve qui entraîne votre barque encore un peu plus rapidement vers une région que vous ignorez. Il semble que des bancs de sable se distinguent dans la pénombre qui peu à peu s’installe. Vous pensez qu’elle est également perdue et qu’elle ne reconnaît pas cette portion du fleuve, et que la nuit qui tombe tôt en cette période avancée de l’automne devrait l’inquiéter et la pousser à vous demander de remonter les lignes, d’arrêter la pêche et de mettre le moteur en route pour rentrer à la maison. Mais non, rien, elle ne dit rien. Il vous semble qu’elle a décidé de ne rien dire, de tenir bon, de rester mutique et c’est alors qu’elle vous demande :
— Tu l’as fait ?
— Quoi ?
— Tu l’as tuée, elle ?
— Oui, je l’ai fait.
Puis elle se tait et chacun surveille son bouchon, faisant semblant de penser que de nouveau un sandre va mordre. Et chacun attend que l’autre parle pour dire qu’il serait bon de rentrer.

Vous imaginez son cadavre se décomposer et vous vous dites que les gendarmes vont bientôt venir vous chercher, car ils auront découvert que vous étiez son amant. Il ne sera pas nécessaire que ses collègues s’inquiètent ou que le corps exhale une insupportable puanteur, car les voisins vous auront certainement vu quitter la maison de votre maîtresse, avec en main votre bouteille, remarquant votre allure fatalement empressée. Ils sont tellement curieux et l’on a sûrement l’air coupable et les yeux hagards quand on vient de tuer sa maîtresse, même si l’on avait tout anticipé et tout prévu. Et vous vous demandez alors pourquoi vous avez cédé à la pression de votre femme et assassiné votre maîtresse uniquement parce qu’elle vous l’a demandé, et pourquoi vous avez été trop faible pour refuser cette demande. Mais c’est pourtant parce que vous ne pouviez plus faire autrement que vous avez accepté ses avances. Elle venait vous voir régulièrement à votre bureau, cette belle et jeune commerciale, et vous sembliez l’intéresser, ne pas la laisser indifférente. Fût-ce le hasard ou la preuve de votre faiblesse, jamais vous n’aviez imaginé que vous auriez une maîtresse. Cela faisait plus de vingt-cinq ans que vous étiez marié et pendant vingt-cinq ans vous avez vu votre femme s’éloigner de vous petit à petit, subrepticement. Ce furent de petites choses, d’abord. Vous vous souvenez maintenant, alors que la barque est soudain emportée à vive allure par le fleuve, vous vous souvenez, il y a quinze ans environ, elle n’a plus voulu que vous l’embrassiez sur la bouche et vous vous êtes dit que c’était normal, que vous n’étiez plus les adolescents que vous aviez été, collés l’un à l’autre, s’embrassant à pleine bouche dans la cour du lycée. Puis elle a arrêté de s’intéresser à vos chemises, à vos pantalons et à vos chaussures et vous avez dû aller faire seul vos achats dans votre petite ville où les quelques rares commerçants s’étonnaient que madame ne vous accompagne pas. Et elle se refusa de plus en plus souvent à vous et préféra finalement aller dormir seule, dans une autre chambre, au motif qu’elle dormait mieux ainsi. Alors, vous avez accepté d’aller dîner avec la jeune et jolie commerciale. Et après le dîner, comme vous le saviez, comme si cela était inéluctable, vous l’avez accompagnée dans sa petite maison, dans un quartier périphérique de votre petite ville. Et vous avez passé une bonne partie de la nuit dans ses bras et l’avez quittée vers 2 heures du matin pour rejoindre votre maison où votre femme était tranquillement endormie, respirant doucement, lorsque vous avez passé la tête par la porte de sa chambre, imaginant qu’elle s’était inquiétée de votre retour tardif. Mais non, en fait elle dormait. Et c’est là que vous avez compris que vous n’aviez plus en commun que les seules parties de pêche dominicales, sur le fleuve qui traverse le village.

La barque est maintenant entraînée à vive allure, le vent s’est levé, fort, et vous ne mettez toujours pas le moteur en route, même si elle et vous savez qu’il est tard et que vous ne pêcherez plus rien aujourd’hui. Deux sandres, c’est déjà bien. Et soudain, vous la sentez se retourner, elle passe ses jambes de l’autre côté de son banc, vers vous, et se met à vous parler. Alors vous lui répondez.
— Tu as fait comment ?
— Comment tu as deviné que je te trompais ?
— Les voisins, je les connais. Ils m’ont prévenue qu’ils te voyaient souvent entrer chez cette femme et en ressortir tard la nuit.
— Pourquoi tu as voulu que je la tue ?
— Parce que cela n’était pas supportable.
Alors vous décidez de démarrer le hors-bord, vous remontez votre ligne et elle en fait autant. Vous lancez le moteur qui hurle de son bruit aigu et pénible de mécanique à deux temps à essence. La barque remonte le fleuve à vive allure. Et vous vous dites que jamais vous n’auriez dû la tuer. Que de toute façon vous serez découvert – les voisins savent et votre femme sait –, et que jamais vous ne pourrez expliquer que vous avez agi à sa demande. Qui vous croirait ? Qui vous penserait aussi faible ? Et de toute façon, au tribunal, pendant l’enquête, elle nierait, elle dirait qu’il suffisait de divorcer et que jamais elle ne vous aurait demandé de commettre une telle horreur. Et vous repensez à votre maîtresse qui vous avait demandé de divorcer et à laquelle vous n’avez jamais répondu que non vous ne souhaitiez pas divorcer, car en fait vous ne l’aimiez pas tant que cela, qu’en fait elle était trop jeune et trop jolie pour vous, et que vous ne veniez la voir que pour fuir votre femme mais non pas pour la voir elle. Vous veniez simplement la voir par dépit, par besoin, et vous osez penser, par hygiène. Et la barque continue de remonter le fleuve à contre-courant, dans la nuit qui est maintenant complètement tombée. Votre femme s’est retournée, elle est assise sur son banc, regardant devant elle, face à la rivière, et vous tourne le dos. Alors vous vous dites que peut-être les voisins n’auront rien vu, qu’il était tard, qu’ils devaient bien dormir. Vous vous dites qu’il vous reste une petite chance de vous en sortir. Et que la seule qui sait, c’est elle, devant vous, dont vous ne voyez que le dos. Alors vous calez la barre entre vos jambes, saisissez un aviron dans le fond de la barque, le levez au-dessus de votre tête et commencez à le faire retomber avec force en direction de son crâne. C’est à ce moment-là qu’elle se retourne, vous voit tenter de la tuer, et que la barque s’arrête brutalement, stoppée par un banc de sable que vous n’aviez pas deviné. Le choc vous déséquilibre, vous tombez, vous vous assommez sur la carcasse du moteur hors-bord et basculez dans l’eau, inanimé. Alors elle se saisit de l’aviron, appuie fortement sur votre corps jusqu’à ce qu’elle soit certaine que vos poumons sont remplis d’eau. Votre corps s’enfonce dans l’eau du fleuve. Elle dégage la barque du banc de sable et reprend la direction du port, louvoyant parfaitement entre les bancs de sable qu’elle connaît depuis toujours.