Panique en sous-sol Tchoc
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X. éteignit son poste de radio. C'était son premier adieu au ronronnement de la vie, à la cadence endiablée des rythmes africains, aux crescendos séraphiques des violons, au vrombissement du synthétiseur, également aux dialogues, aux polémiques et autres tensions verbales, au monologue interne et aux remises en question ; il laissait tous ces langages à ceux qu'il quittait à jamais, à ses semblables si dissemblables, ceux-là mêmes qui sauraient peut-être les intégrer avec efficience.
Il longea le mur jaune sale de la chambre, son gros pull de montagne laissant quelques nœuds de laine dans les écaillures de la paroi. Huit mois s’étaient écoulés depuis qu'il était venu s'installer à Paris dans un but assez flou mais qui pouvait être à ce moment-là de finir son cycle d'étude.
X. posa son regard mouillé et vaincu sur la petite glace ovale clouée au-dessus du lavabo. Fidèle, intransigeante, cruelle, elle lui renvoya l'image ingrate de son visage : l'œil terne, un menton fuyant et un nez tronqué, une peau grumeleuse et des cheveux gras tombant le long de sa face blafarde en baguettes biseautées laissant apparaître de larges plaques chauves. Chacune de ces disgrâces avait été source de brimades, et toutes avaient concouru à lui donner cet affreux surnom de "goret".
Mais la blessure la plus profonde avait couvé et s'épanouissait aujourd'hui au-delà de toute valeur esthétique. C'était une torsion des entrailles, la sueur malodorante qu'il exhalait, la léthargie et la torpeur auxquelles il était enclin, sa lutte incessante contre le garrot invisible qui lui serrait le cou, l'impression d'avoir une bolée d'eau tiède à la place-même du cerveau, et puis chapeautant le tout, c'était aussi l'intuition, une sorte de lucidité, de clairvoyance sur ces maux, sur ces malaises qui habitaient sa chair entière. Toutes ces malédictions se nourrissaient de lui telles des tiques, des sangsues, des douves ou autres parasites, caressant leur ventre en cloque dans un geste de gros banquier, éructant, ricanant avec malice et perfidie, s'envoyant des bourrades complices.
De plus, il demeurait au sein cet enfer une aire de repos, une vigueur incorruptible, un éden solitaire dont les exhortations, en face de l'écho impuissant, créaient de nouvelles déchirures dans l'âme du malheureux.
Un dernier regard sur la chambrette baignée par le halo vert pomme de l'abat-jour, deux tours dans la serrure, le jeu de clefs glissé sous la moquette usée et décollée du couloir, l'odeur de cire un peu âcre qui embaume l'escalier, le froid cinglant de l'hiver qui fige dans l'inertie le monde de la rue, une marche pressée et déterminée puis une foulée ample de coureur de fond, et c'est enfin l'accueil chaud et maternel de la bouche de métro.
Il est tard et peu de gens attendent la prochaine rame.
Une odeur de vieux ticket, tel un compte-à-rebours, vient rappeler à X. qu'il est engagé et que son destin n'est plus qu'une question de minutes. Encore quelques sons incohérents de la vie : le rire grave et doucereux de deux homosexuels en bout de quai, le ronflement guttural d'un ivrogne esseulé, le cliquetis de molettes chiffrées dansant sous le doigt nerveux d'un fonctionnaire égaré, le frottement léger d'un large balais qu'un homme au visage basané et fatigué pousse devant lui comme pour chasser des souvenirs trop cuisants. Et puis c'est le son de la mort, les claquements brefs, profonds et métalliques des rails "haute-tension", annonçant l'arrivée du serpent vert.
Il arrive, il approche, X. peut sentir maintenant son souffle puissant, plus qu'un pas, un malheureux pas en quête de la quiétude éternelle ! Mais la jambe se fait lourde et la volonté diffuse...
Le monstre s'est assoupi et a ouvert ses stomates. X., hébété, monte dans la voiture. Il n'a pas pu sauter, tout lui avait pourtant paru si simple ! La rame se met de nouveau en branle. X. descendra à la prochaine. C'est trop bête, faillir devant le moyen infaillible. Il y avait trop de monde, voilà la raison. Ayant subi la vie en solitaire, c'est en solitaire qu'il veut s'en séparer. Ce doit être l'acte pudique par excellence, la dernière niche, la crypte ultime, un courant d'air effleurant à peine les consciences.
La station suivante, X. descend. Les deux quais sont déserts. X. se sent assez fort pour ne plus regimber contre la destinée qu'il s'est forgée. Le sombre domaine des instincts n'aura plus prise sur lui. Un panonceau jaune "Interdit au public - DANGER". Voilà son salut ! Et puis, il ne fait plus partie du public, après tout !
La plaque métallique, peu usitée, grince lorsqu'il la pousse. En s'enfonçant dans les ténèbres, X. respire mieux. Serein, il marche sur les planches de bois reliant les rails, les assimilant aux barreaux de l'échelle de la mort. Qui ou qu'est-ce qui pourrait conjurer ses objectifs mortuaires ?
X. s'allonge en travers des rails, la nuque reposant à l’endroit fatidique. Quels gants s'empareront du corps mutilé ? Quel photographe l'immortalisera ? V.S.D. pestera demain de n'être qu'un hebdomadaire quand la première page de France Soir animera les chaumières.
Il laissera quelques regrets et beaucoup de remords. Les gens trouvent toujours des
raisons de se culpabiliser en de pareilles circonstances. Il les entend déjà : "il
semblait si heureux de vivre. Je ne sais pas moi, mais il m'a toujours semblé être gai
et jovial ! Il blaguait toujours avec les enfants, il leur racontait des histoires, et
qu'il inventait en plus. Ah oui, ça on peut dire que c'était un brave garçon et
serviable et tout hein ! Vous pouviez lui demander n'importe quoi il était là. Vraiment
un brave gars ! J'ai du mal à m'y faire".
Lui s'y faisait tout à fait pourtant.
Tel un automate, X. dispose des cailloux cunéiformes et poussiéreux sur son ventre et ses jambes musclées. Les minutes passent. Combien ? X. ne le sait pas. Il n'a pas de montre et la notion du temps se trouve étrangement modifiée dans l'obscurité silencieuse.
X. hasarde un regard à droite. Il ne voit plus la station. Pourtant lorsqu'il s'est enfoncé dans le tunnel, il ne lui a pas semblé avoir pris quelque courbe. Doucement, X. se lève et les cailloux viennent frapper le rail après avoir roulé sur son corps. Devant lui, il n'y a que le noir désolant, angoissant. Soudain, une panique l'anime. Peut-être la rame qu'il venait de prendre était-elle la dernière de la nuit...
X. court jusqu'au quai ; tout est éteint. Les petits pains de céramique sont plongés dans une atmosphère glauque, irréelle, faite d'une multitude de voiles diaphanes.
Il y a un ordre dans la mise à mort, et c'est un bouleversement total lorsqu'il est
détruit...
Il n'est peut-être pas trop tard. Il se rue vers la sortie.
Mais la grille est close, sourde, muette. Une damnation s'installe chez le prisonnier.
Quelques secondes d'abandon, et une lueur brille à nouveau dans le regard du jeune
homme : "Peut-être y a-t-il une seconde sortie en bout de quai ?" Haletant,
transpirant, le visage égaré, le cœur tambourinant une chamade infernale, il fend l'air
stagnant du quai et s'envole sur le second escalier... La solitude et le désarroi sont
ses salaires.
X. est pris de tremblements, ses jambes flageolent comme des drapeaux. Ruisselant, frissonnant, il a la sensation de contacts furtifs, de mains se posant sur son épaule, frôlant sa cuisse, son cou. Il sent comme un souffle, un murmure, une présence, et jette des regards anxieux dans toutes les directions...
Les affiches publicitaires lui apparaissent soudain singulières, beaucoup plus imposantes
que sous les néons...
Un jeune homme aux dents blanches le regarde ironiquement en savourant une cuillérée de
crème anglaise, une femme sénile a découvert un déodorant rajeunissant mais ses traits
sont pourtant moribonds, le bol fumant de chicorée ressemble étrangement à un bol de
sang chaud en offrande à quelque vampire du Paris souterrain, une affiche d'un film
d'épouvante exhibe une tronçonneuse qui lui semble destinée, et l'oreiller à fleurs
des "Galeries Lafayette" ne va pas tarder à s'abattre sur lui, l'étouffant dans un
bouquet de chrysanthèmes.
Un bruit de pas le tire soudain de ses fantasmes. "Il y a quelqu'un dans l'escalier ; peut être un employé de la R.A.T.P., l'ange-gardien de ces voies souterraines, un clochard oublié ! Peut-être connaîtra-t-il un moyen de s'échapper de cet univers, enfer pour claustrophobes ? Mais peut être est-ce là une créature paranormale, un être insolite et terrifiant, le Belphégor de la ligne 9, un des membres de l'immense réseau machiavélique du Métropolitain nocturne !
Rien n’est pire que l'attente et l'incertitude.
X. lance un petit cri timide et chevrotant en direction de l'inconnu. La voûte le lui
rend dans une gamme inquiétante. L'escalier demeure dans un silence végétal. X.
commence son approche. Un chewing-gum sous sa semelle fait claquer des "smack" dans la
nuit artificielle. L'autre semelle joue le rôle de frein en glissant sur le sol.
Les deux mains sur la rampe, X. monte ses genoux. Son séant, déporté vers l'arrière,
lui confère un profil accroupi, à la manière d'un funambule perdant soudain confiance
en ses capacités.
Ses mains sont moites et l'appui peut trahir d'un instant à l'autre. Deux Marches encore
et il se trouve sur le plat. Tout-à-coup, un bruit métallique résonne dans la caverne.
C'est une cannette de coca qui roule, accompagnée de sa paille coudée, dans l'escalier.
X. se retourne et la voit tomber sur la voie, de nouveau inerte, à l’abri, indomptable.
Quand X. refait face à l'escalier, quelque chose vient se plaquer contre son visage. Il se débat, et finalement, arrive à se débarrasser du masque qui s'avère n'être qu'un papier gras soumis aux caprices d'un courant d'air. Arrivé sur le plat, X. avance jusqu'à ce qui semble être l'intersection de plusieurs couloirs... Mais ils sont tous aussi sombres et inanimés que le sien.
Un léger bourdonnement. Sans doute une soufflerie ou tout autre appareil électrique.
Mais à peine a-t-il réalisé qu'il s'agit d'une rame, que le convoi exceptionnel est
déjà passé, emportant avec lui tout espoir d'évasion.
X. sent bien que s'il a la faiblesse de céder à ses songes, il ne reverra plus jamais le
jour, les vitrines féériques de Noël, les vieilles cours pavées du Marais, les
parterres fleuris des jardins du Luxembourg, le Panthéon surveillant la Capitale avec
autorité, mais aussi le sourire naïf de sa sœur, les intonations bourrues de son père,
il ne sentira plus les réconfortantes caresses de Z., la tendresse, l'affection, la
chaleur d'une étreinte, la nostalgie des souvenirs enfouis, l’élan revigorant d'un bon
grog et l'abandon dans un fauteuil après avoir été fouetté par le vent de la mer.
X. doit se raisonner, se dédoubler afin qu'une partie de lui-même garde la tête froide.
Il s'allonge sur un banc, résigné à attendre le prochain convoi ou du moins la rame de
5h30. Sans trouver le sommeil, il entre dans un état engourdi, où la vie et la mort
progressent au ralenti. Un quart d'heure, une demi-heure, peut-être une heure, passe. X.
s'est abandonné au repos ; sa respiration est régulière, son visage se décrispe, son
bras droit pend nonchalamment, la main largement ouverte, reposant sur les premières
phalanges. Quand X. vent ramener son bras sur le banc, il ne peut pas. Gêné, il se
réveille, il se sent les doigts gourds. Lorsqu'il vent refermer sa main, il a
l'impression désagréable que quelque chose y est niché. Il jette un coup d'œil. La
stupéfaction lui extirpe un cri d'épouvante : un rat est lové dans le creux de sa
paume.
X. s'aperçoit alors que d'autres rats se sont glissés dans son manteau, sous son pull, un d'entre eux lui a même mordu l'abdomen de ses incisives redoutables, un autre continue sa progression agressive dans une des jambes de son pantalon. Hagard, X. se lève et, frappant frénétiquement son corps, tente de se libérer des horribles rongeurs. Ils sont à peu près une dizaine à s'être insinués dans les replis vestimentaires.
Les rats, s'échappant des vêtements, volent dans les vapeurs d'ozone en poussant des
petits cris effrayés ; mais à peine sont-ils au sol, qu'ils reviennent sournoisement
vers leur proie laissant échapper des gloussements rancuniers.
Le quai entier est couvert de rongeurs nocturnes et de curieuses incantations montent de
cette faune excitée.
X. court vers l'escalier et l'attaque à grands sauts. Là-haut, il n'y a pas de rats. Il
continue à courir vers l'entrée de la station où il lui semble se souvenir qu'il y a un
kiosque. Peut-être en faisant éclater la baie vitrée pourra-t-il s'y mettre à l'abri.
La chance répond à ses appels. Il brise la vitre à hauteur du buste et plonge à
l'intérieur. Sauvé ! Les rats ne pourront jamais entrer.
Déjà il sent monter la plainte des ignobles rongeurs omnivores et pathogènes.
S'effondrant sur une chaise, X. prend sa tête entre les mains.
Ca y est, ils sont là tout autour du kiosque, cherchant l'orifice providentiel, grattant, couinant, fouinant, râlant, griffant. De cette fièvre destructrice, il paraît se dégager un ordre : "il faut y arriver coûte que coûte. L’honneur de la race, l'honneur de l'espèce est en jeu. Le nombre fait la force après tout !"
X. aventure un regard et ce qu'il voit le sidère. Les rats ont formé un réseau serré
en forme de carré, bombant leur dos poilu, réalisant ainsi une sorte de "tortue
romaine", ordonnée en vue d'un combat imminent.
Il y a bien deux cents rats qui forment le premier étage tandis que d'autres grimpent sur
les premiers pour réaliser le deuxième. X. leur assène des coups violents de pieds de
chaise mais l'édifice demeure stable et croît à grande vitesse.
Le cinquième étage vient d'être construit et X. n'arrive toujours pas à désagréger
la tour charnelle. Encore cinq ou six étages et les rats pourront pénétrer dans le
kiosque.
"Lorsqu'ils seront plus proches, je pourrai les chasser", se dit le jeune homme, tentant
de se rassurer.
Au moment où. X. reprend confiance en lui, il entend un léger bruit derrière lui. Faisant volte-face, il aperçoit deux rats pénétrant dans le kiosque par un petit trou en bas de la cloison. Du talon il écrase un des rats et colmate l'orifice à l'aide d'un livre. L'autre rat, devenu seul, est parti se réfugier derrière des journaux.
Derrière le livre qu'X. maintient de son mieux s'exerce une terrible pression. Afin d'y opposer une résistance convenable, il lui faudrait chercher les gros dictionnaires qu'il aperçoit au fond du kiosque. Mais le temps de les atteindre suffirait à une trentaine de rats pour entrer dans la pièce. D'un autre côté, dans quelques minutes, les rats de la cloison vitrée pénètreront en flots abondants et meurtriers dans la pièce. Le jeune homme sent bien que son unique chance de survie est de fuir au plus vite cette prison. Une minute de plus et les animaux voraces auront raison de lui. X. lâche donc le livre obturateur et s'élance au dehors du kiosque, buttant contre les petits corps chauds et dodus des deux mille rats solidaires, érigés en tour destructrice.
X. court éperdument au devant de lui. Il redescend l'escalier, poursuivi par la horde
meurtrière...
En bas l'attend sagement une seconde coalition de rats.
X. a juste le temps de s'agripper au portillon automatique et de s'y installer à
califourchon. Quelques minutes ont suffi pour qu'une mer de rats recouvre le sol et leurs
dos ronds sont comme des bulles à la surface d'un bain moussant. Des milliers d'yeux
ronds observent l'homme traqué, perché sur sa sauvegarde.
L'appel des rats se fait plus doux, presque suave. La tête du jeune homme vacille, il est
épuisé. Tous les petits monstres noirs semblent lui dire : "tu fais partie de notre
monde, viens, viens. Tu n'a plus le choix."
Dans un écheveau de souffrances, X. ferme les yeux. Ses sens se dissolvent
irrésistiblement. Sa dernière sensation est un basculement et un affaissement de son
corps sur quelque chose de mou et soyeux.