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 Drame Famille

Palmers song 

Gérard Aigle

Gérard Aigle

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31 voix


En Arles où sont les Alyscamps,
Quand le soir est rouge sous les roses,
Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses.

P.J. Toulet


— Va chercher Wang.
— Il est encore très tôt…
— Va le chercher, j’ai besoin de lui.
Eva Palmer est sortie sans bruit du bureau dont une partie a été transformée en chambre. Depuis le début de sa maladie, son mari ne quitte guère cette pièce où l’on entretient, tout au long de la journée, une pénombre silencieuse. Les volets à clins sont juste entrouverts : il ne supporte plus ni la chaleur ni la lumière. C’est de là qu’il dirige encore, quand la douleur s’engourdit, les quatre comptoirs des îles de la mer de Chine qui ont fait sa fortune. Son immense fortune. Officiellement, commerce de l’huile, et puis secrètement, dans les cales des jonques, trafic de l’ivoire et des pierres précieuses. Parfois des choses encore plus secrètes qu’il entrepose là-bas, quelque part dans l’archipel, à l’abri des regards inquisiteurs et corrompus de l’administration consulaire…
Elle a traversé le couloir d'entrée aux parfums de bois exotiques huilés. Son pas a glissé sur le marbre noir qui apporte tout au long du jour une sensation de fraîcheur matinale. Elle a ouvert la lourde porte de Grand-Bassam : dehors, c’est déjà la chaleur omniprésente, malgré l’heure.
Elle traverse le parc où l’ombre bleutée des banians séculaires la protège encore un peu du rayonnement du soleil. Il y a des cris d’oiseaux et de singes dans l’épaisse frondaison. Puis elle est happée par la ville au ventre brûlant : elle sent son corps tout entier devenir moite, et perler sous ses aisselles les premières gouttes de sueur. Elle n’aime pas ce pays, son corps est fait pour l’Irlande où elle est née et dont son souvenir garde encore la sensation du froid, introuvable ici : c’est son âme, plus exactement son ambition et son appétit des richesses, son âme donc, qui a suivi son mari jusque sous les tropiques…
Elle descend vers la ville chinoise, grouillante quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Un marché continuel, dans une odeur écœurante de friture et de nuoc-mâm. Elle se fraye un chemin dans la foule bruyante, aux visages impénétrables qui ne la regardent même pas. Elle a retrouvé sans difficulté l’échoppe de Wang qui donne, sans porte, sur la rue. Il y a là, encombrant l’accès, des sacs d’herbes séchées et des paniers contenant d’étranges fruits blanc et noir, luisants comme de l’ivoire poli. Il est accroupi, immobile dans l’ombre lourde de senteurs épicées. Il semble ailleurs, comme toujours, absorbé dans une méditation profonde où l’Européen, attaché à des valeurs essentiellement matérielles, ne descend pas.
Quand elle entre, son visage ne bouge pas, seuls ses yeux se dirigent vers elle.
— Il veut vous voir. Ce matin…
— Il est encore bien tôt, madame Palmer… Je suis déjà allé le voir hier… Vous le savez.
— Il dit qu’il a besoin de vous…
Le visage du Chinois reste lisse et sa voix légèrement flûtée ne trahit aucun sentiment. Elle se demande, fugitivement, s’il a jamais éprouvé des sentiments, si un jour il a refusé la fatalité des choses… Il se lève lentement, se dirige vers une petite armoire métallique, au fond de la boutique. Il en extrait une boîte de bois blanc huilé qui porte sur le couvercle des figurines d’ébène incrustées. Il la met sous son bras, après avoir pris soin de l’envelopper d’un épais papier marron. Il se tourne vers Eva Palmer :
— Allons, je vous suis.
La foule les absorbe de nouveau. Elle devant, écartant avec peine les nuées d’enfants dépenaillés, lui, marchant en silence dans son sillage, indifférent à la cohue qui le cerne. Ils regagnent les hauts de la ville où habitent, dans des demeures somptueuses, les blancs venus rêver de pouvoir et bâtir des empires. Elle ne se retourne pas, elle sait, sans le voir, que Wang la suit. Ils passent sous les banians, dans leur ombre qui s’est épaissie. La lourde porte s’ouvre sur l’intérieur de la demeure, ils entrent et se dirigent immédiatement vers le bureau.
Son mari s’est habillé, seul, au prix d’efforts douloureux. Sa volonté est encore capable de maîtriser les progrès rapides du mal. Il est assis dans son fauteuil, derrière l’immense bureau de bois où il a l’habitude de conduire ses affaires avec les mandataires de ses comptoirs. Ce matin-là, la maladie s’est faite discrète, elle a encore parfois de ces élégances. Il respire avec un peu plus d’aisance que les jours précédents, la barbe est rasée de près et les cheveux d’argent, soigneusement peignés.
— Bonjour Wang, je vous attendais. Il faut que je vous parle. Ce matin.
Les phrases sont courtes et la respiration est bruyante. Les mots viennent du fond de la gorge. Le Chinois s’est avancé vers le bureau, a déposé sa boîte précieuse et a commencé à retirer le papier.
— Non, pas ça, Wang. Pas d’opium aujourd’hui. Rangez votre boîte… J’ai besoin de toute ma lucidité. Asseyez-vous quelques instants. Toi aussi, Eva…
Il a cherché, dans le fauteuil, une nouvelle position pour atténuer la douleur réveillée. Il a repris avec le souffle plus court :
— Je sais que je ne guérirai plus… Inutile de protester. En Europe, là-bas, peut-être. Mais je n’y crois même pas. Cette maladie est sans illusion, c’est son symptôme infaillible. Combien de jours me reste-t-il à vivre ? J’ai longtemps cru que cela importait, mais je sais maintenant que ce n’est pas la vraie question. L’angoisse la plus terrible, voyez-vous Wang, n’est pas dans le quand mais dans le comment de l’ultime… Chaque jour, je sens la douleur progresser et je ne connais pas la limite que mon corps et mon esprit peuvent atteindre. Je sais qu’un jour, j’entrerai dans la déchéance de la douleur incontrôlable. Je le sais et je ne veux pas de ce temps-là.
Il marque un long moment de silence que ni Eva Palmer ni Wang ne brisent : tout est joué, ils le savent, la mort a déjà commencé à gravir, insolente, les premiers degrés de son inéluctable triomphe, dans un rite prévisible et sans mystère.
Il reprend :
— Voici ce que je veux, Wang : je veux que vous m’aidiez. Je vous ai toujours fait confiance et je crois que nous nous comprenons, n’est-ce pas ? J’ai toujours eu la passion du jeu et je ne veux pas perdre maintenant devant ce crabe qui me ronge. Il faut que ma mort soit fortuite. Vous comprenez, fortuite ? Je veux tricher une ultime fois avec une carte délirante : je veux voler ma mort à la Mort… Mais voilà, je suis chrétien : je ne peux pas mettre un terme moi-même à mes jours, c’est impossible. Alors c’est vous qui allez organiser ma fin. Vous connaissez des poisons fulgurants, j’en suis persuadé. Il vous suffira d’en dissimuler ici, dans la maison, de telle façon que je sois amené, un jour ou l’autre, à en absorber, sans le savoir et sans y penser. Mais Wang, il faut vous arranger pour que l’échéance ne soit pas trop lointaine. Pour l’instant je domine ma souffrance, qu’en sera-t-il dans une semaine, dans quinze jours ? Aujourd’hui je suis prêt, ma vie, mes affaires, sont en ordre.
Le souffle est devenu court, la bouche se déforme légèrement, une pince quelque part en lui a dû se fermer sur les chairs à vif. De nouveau il souffre et lutte. Eva Palmer le regarde fixement. Elle retrouve en lui, dans ce sourcil volontaire, dans ce ton inflexible, l’homme qui a toujours voulu mener le destin, qui ne s’est jamais abandonné aux faiblesses des sentiments. Tout a toujours été commerce et calcul dans son existence, jusqu’à son mariage. Jusqu’à son mariage… Maintenant, il marchande avec la mort, il ne peut empêcher qu’elle le prenne, mais il lui conteste le lot de la douleur.
Il tire vers lui un coffret de bois sculpté, en sort avec précaution un cigare de taille importante. Il coupe l’extrémité avec ses dents, d’un mouvement sec des mâchoires, crache le morceau dans un grand cendrier en bronze.
— Tu sais bien que tu ne devrais pas…
Elle a prononcé ces mots sans conviction.
Il a un rictus amer et allume le tabac dont l’odeur puissante envahit immédiatement la pièce. Il ferme les yeux ; ses sens hésitent : fumer est-il encore un plaisir au milieu de la douleur irradiante qui déchire ses poumons ? Les deux sensations se mêlent incestueusement dans la prescience de la mort. Mais ces cigares sont encore l’apanage des seigneurs de l’Orient dont il fait partie : seuls les blancs, je veux dire les blancs fortunés des comptoirs, fument cette marque, qu’ils font venir à grands frais des fabriques de La Havane, à l’autre bout du monde.
— Nous allons vous laisser la maison pendant cette journée. Eva me soutiendra dans les allées du parc et je veux aller déjeuner au belvédère. La chaleur y est plus supportable qu’en ville. Vous aurez jusqu’à 17 heures. La douleur est exigeante, Wang, c’est à cette heure précise qu’elle m’impose le lit, le silence et l’obscurité.
Le Chinois, avare de mots, a dit qu’il n’aimait pas ce qu’on lui demandait.
— Vous êtes le seul à pouvoir m’aider. Vous ne refuserez pas.
Le visage de Wang s’est fermé, un peu plus.
Ils ont passé la journée au belvédère. Allongé dans un transatlantique, sur une des terrasses qui dominent la mer de Chine, il a goûté une sorte de paix intérieure. Il lui semble, avec satisfaction, que de nouveau, règne un ordre dont il est le maître. Son regard se pose de temps à autre sur sa femme. Eva Palmer est belle, très belle. Il l’imagine furtivement, en habits de deuil. Très belle… Des sentiments troubles l’envahissent, faits de jalousie, de sensualité frustrée et tout simplement d’angoisse terrible. Il détourne son regard vers les îles de l’archipel qui semblent flotter perpétuellement sur de la brume. Demain, comme tous les autres jours de cette saison, il fera beau.
Eva Palmer lit des magazines européens. Elle lui offre plusieurs fois d’aller chercher des rafraîchissements. Elle le veille avec la distance que l’on voudrait imperceptible de ceux qui savent qu’ils vont demeurer. Il n’y a jamais eu beaucoup de mots entre eux. Ce jour-là non plus. À 17 heures, une limousine noire les a reconduits vers les hauts de la ville. Wang n’est plus là.

Ils vivent plusieurs jours avec l’appréhension sourde et permanente de rencontrer fortuitement la mort à chaque instant, dans chaque geste quotidien. Ils s’efforcent cependant, avec scrupules, de ne rien changer à leurs habitudes, jusqu’aux plus anodines. La mort, latente et imminente, devient comme une règle de vie, et curieusement assez plaisante. Leur existence s’est enrichie de la présence de cet hôte terrible et délicatement discret.

Un après-midi, à l’heure de la chaleur épaisse et moite, il a voulu sortir sous les banians du parc. Quand il s’est mis debout, la douleur violente lui a déchiré la poitrine, juste dessous les côtes. Il lui a semblé que ses poumons s’emplissaient d’un liquide visqueux et tiède. Son bras gauche s’est paralysé. Il s’est écroulé, foudroyé.
Eva Palmer s’est précipitée. Elle a immédiatement songé à Wang : où a-t-il donc dissimulé le poison ? Elle repasse, perplexe, les heures de la journée et ne comprend pas. Enfin, elle se décide à appeler le médecin de la garnison coloniale. Il est formel : son mari est mort d’une banale crise cardiaque, une attention de la nature si l’on doit songer aux souffrances que sa maladie réserve en général…
L’enterrement a eu lieu au cimetière chrétien du fort, au cimetière des blancs, au petit matin, car le prêtre, lui non plus, n’aime pas la chaleur. Le cortège est court : quelques commerçants des îles avec lesquels il était sans doute en affaires. Ils sont en habit noir, silencieux. Et puis il y a Eva. Eva Palmer qui porte une voilette, solitaire et belle, très belle… Quant à Wang, il n’est pas venu.

Elle s’est installée dans son rôle de riche veuve. La vie, sans la présence débordante de la maladie, lui semble brusquement plus simple, plus légère. Elle s’assoit parfois derrière le long bureau de bois et songe à la richesse que son mari lui a laissée. Et puis parfois aussi, elle pense qu’elle est encore jeune et c’est le mot « encore » qui la trouble infiniment… Elle se découvre, dans les reflets des miroirs biseautés, encore belle, encore désirable… Et puis elle se sait au sommet d’une puissance qu’elle n’a jamais soupçonnée… Et puis… Et puis… Son mari a réglé les affaires avec ses plus fidèles contremaîtres et soudain, elle se prend à ne plus regretter son Irlande natale.
Plusieurs fois elle a cherché à voir Wang, dans les semaines qui ont suivi la mort de son mari. Il est toujours absent de l’échoppe et sa fille cadette, qui tient le commerce en son absence, ne sait pas dire où il est parti et combien de temps durera son voyage, là-bas dans l’intérieur du pays. Elle a bien fait promettre à l’enfant de lui dire de venir la voir dès son retour…

Un soir, elle a trouvé la maison sous le banian un peu plus fraîche que de coutume. Elle a compris : elle ne quittera jamais le rivage de la mer de Chine ; son corps métamorphosé s’est adapté au pays et à la chaleur des tropiques. Elle se sourit à elle-même, entre dans le grand bureau baigné d’une douce pénombre. Elle s’installe dans le fauteuil d’où son mari a dirigé son commerce trouble. Elle s’imagine, commandant à son tour la nuée des petits trafiquants, dans les détroits de l’archipel. Une bouffée de puissance empourpre son visage au teint de rousse. Elle étend les mains, bien à plat, sur le lourd plateau du bureau, comme pour s'imprégner du pouvoir des choses.
Sa main droite effleure le coffret aux cigares des Caraïbes. L’odeur lui revient en tête, cette odeur épaisse et capiteuse qui lui a souvent levé le cœur. Elle revoit la fumée forte qui emplissait la pièce au cours des transactions difficiles que menait parfois son mari. Jusqu’à ce jour, elle a détesté l’odeur nauséabonde que le tabac laisse en refroidissant dans le grand cendrier de bronze aux pieds tors.
Elle ouvre le coffret avec le sentiment confus d’accéder, dans l’instant, encore plus haut dans les sphères jusque-là interdites de la puissance. Elle prend un cigare, émue par la douceur veloutée du contact. Elle respire profondément le parfum envoûtant du tabac de Cuba. Sa tête se met à tourner d’une ivresse inconnue. Elle se rejette en arrière dans le fauteuil et, comme elle a souvent vu son mari le faire, elle porte l’extrémité du havane à sa bouche. Elle surmonte le dégoût naissant de l’amertume du tabac et éprouve alors une jouissance indicible : elle, Eva Palmer, elle est la maîtresse des lieux et du moment précieux. Elle prend sa respiration et coupe sans hésiter, avec ses dents, le bout du cigare. Ses incisives s’enfoncent dans l’épaisseur moelleuse des feuilles roulées sur elles-mêmes. Elles rencontrent une fine capsule qu'elles brisent dans leur mouvement sec. Un liquide amer se répand aussitôt dans sa bouche et coule dans sa gorge, malgré elle. Elle comprend, son regard veut s’accrocher quelques instants au monde qui se fige. Le nom de Wang franchit encore ses lèvres, sans force. Elle s’affaisse, dans un hoquet, la face contre le bois.

Lorsque j’ai acheté la maison en septembre 1977, je ne connaissais pas l’histoire d’Eva Palmer. La demeure était restée inoccupée pendant près de dix ans. Des troubles politiques et les difficultés de la succession outre-mer expliquaient l’abandon dans lequel je l’avais trouvée. J’avais surtout été charmé par le parc aux banians dans lequel régnait une fraîcheur appréciable sous les tropiques.
Le hasard fit qu’un vieux domestique des Palmer, voyant de nouveau la maison ouverte, vint présenter ses services : je l’engageai. Un jour, il me raconta la fin des anciens propriétaires.
J’ai essayé alors de retrouver Wang, qui devait être fort âgé. Sa cadette était maintenant une femme mûre, mariée et entourée d’une volée de petits Chinois. Non, son père n’était jamais rentré de voyage, mais s’il revenait, elle ne manquerait pas de lui dire que je voulais le voir…