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Evadailleurs

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Décembre 1984


D’abord, il y a eu ce livre sur lequel je suis tombée en vidant la bibliothèque. La couverture m’a happée, dérangeante, le profil d’une jeune adolescente blonde, un numéro sous une photo anthropométrique. ( * )
Et puis, l’endroit où il était relégué, sur l’étagère la plus haute, derrière une rangée d’autres ouvrages. Comme pour le cacher.

J’ai ressenti un malaise soudain et je suis descendue de l’escabeau avec la prescience confuse d’avoir en main une partie des réponses à mes interrogations.
Je l’ai feuilleté rapidement, ce livre, avec une appréhension inexplicable. Et j’ai vu des mots se détacher du texte, « enfants parfaits », « race aryenne », « un 3ème Reich qui durerait plus de mille ans » ... Un frisson m’a parcourue.
Un papier est tombé, non pas une page du livre, mais une enveloppe, avec une inscription :
Madame Kristina Schmidt.
Kristina, c’était ma mère .

Je me suis assise, pressentant que cette lettre éclaircirait un pan de mon histoire. Ou plutôt de son histoire à elle.
Un premier document a glissé de l’enveloppe, un papier officiel avec ce message impersonnel :
Nous vous informons du décès de Madame Sophie Kowalski, ce jour, 13 mars 1953.
Suivaient une signature illisible et un tampon officiel des Nations-Unies.

Sophie Kowalski, le nom de ma grand-mère maternelle...
D’elle, je ne connaissais que ce nom . Un patronyme courant, sans doute.
Ma grand-mère inconnue était décédée depuis plus de trente ans, et je l’apprenais ainsi.

Le cœur au bord des lèvres, j’ai ensuite extrait de l’enveloppe une lettre manuscrite que j’ai dépliée avec précaution.
Un papier fin que les pliures avaient déchiré ici et là, une encre pâlie, une écriture difficile à déchiffrer. Mais en haut, à droite : Berlin, 10 mars 1953.
Et en bas, le prénom de Sophie pour signature ;
Ma mère ne m’avait jamais parlé de ces documents . Pourquoi donc les dissimuler ainsi ?

Je suis fille unique, je n’ai ni oncles, ni tantes... Aussi l’avais-je questionnée,
— Et grand-mère ?
— Lena ! avait-elle soupiré, agacée.
Mais elle avait prononcé ce nom dans un souffle, Sophie, Sophie Kowalski !
Difficile de faire autrement, cela m’aurait paru suspect. Moi, j’avais douze ans quand j’ai commencé à manifester de la curiosité pour ce passé qu’elle enfouissait.
Pourquoi une mère tairait-elle son enfance à sa propre fille ?

Dans un soupir de lassitude, j’ai revu tout ce qu’il m’avait fallu subir ces derniers mois ! ...
Et voilà que je tombais à nouveau sur des traces d’autrefois...
Si on ne m’avait rien dit, c’est que ce passé ne devait guère être réjouissant...
Mais cette lettre, vieille de plus de trois décennies s’imposait à moi.

Des passages en allemand, d’autres, en polonais, je crois... Je n’ai aucune notion de polonais.
Ma mère était allemande, elle ne m’a rien transmis de sa propre langue. Les quelques mots que je comprends, c’est l’allemand scolaire, et je lis dans les premières lignes de cette lettre : ‘’C’est en Pologne que je suis née’’.
J’éprouve un vague malaise que je n’ai pas envie d’approfondir...

***


Je m’appelle Léna Schmidt, j’ai 18 ans.
Maman est morte il y a six mois, le 14 juin 1984.
Pendue à la porte du garage.
C’est moi qui l’ai découverte, maman... six mois avant de mettre la main, par inadvertance, sur ce document. Je suis douée pour les découvertes qui font mal.

Mutti... Maman... Des mots trop sucrés, je devrais dire : Ma mère est morte.

L’enterrement a eu lieu le 16 juin. Mon père au premier rang. Pas à sa place. Il n’aspire qu’à l’ombre, un être terne.
Non, je n’ai pas pleuré. Chez nous, on ne pleure pas.
On ne parle pas non plus.

Ma mère... j’ai du mal à l’évoquer. Née à Berlin, le 13 mai 1940. C’est ce qu’elle m’a toujours dit. C’est ce qui figure sur sa carte d’identité avec son nom : Kristina Schmidt, née Herrlich.
Herrlich ? Le nom de son père, mon grand-père ? Elle n’en a jamais parlé, je ne l’ai jamais entendue prononcer son prénom.
Chez nous, on ne parle pas... Et surtout pas de ça...
Ma mère et ses silences. Ma mère et ses yeux tristes...
Elle était grande, elle a sans doute été belle, des yeux bleus, des cheveux blonds, très blonds. Un blond nordique.
Moi ? je mesure à peine 1,60 mètre, je suis blonde aussi, mais d’un blond foncé, banal. Je me fonds dans la foule.

Je sais que Mutti a vécu à Donaueschingen, en Forêt Noire.
— Chez des amis boulangers, a-t-elle lâché une fois parce que je la harcelais de questions.
— Ils sont décédés maintenant !
La Forêt Noire, ce n’est pas si loin. Or, elle n’a jamais voulu y retourner. Quant aux amis boulangers, elle ne les a plus évoqués.

J’ignore quand elle a quitté l’Allemagne pour habiter Strasbourg. Mais c’est là qu’ils se sont rencontrés, mon père et elle.
Herbert Schmidt et Kristina Herrlich.
Pourquoi se sont-ils ensuite installés dans cette sombre vallée vosgienne, de l’autre côté du col ?
Je n’en sais rien. Le travail, peut-être ?
Autrefois, les filatures et usines de tissage fleurissaient par ici.
Mais ils ne savaient sûrement pas que cette vallée, enfermée dans des côtes abruptes couvertes de sapins rigides, on la surnommait la Vallée des Veuves... Un millier de déportés dont 700 ne sont pas revenus à la fin de la guerre. On disait aussi la Vallée des larmes. D’autres lieux portent cette même lourde dénomination, m’a dit Marie.

Marie, c’est notre voisine, en qui j’ai toute confiance ; c’est elle qui m’a révélé ce passé. Je sentais qu’elle se faisait un devoir de m’informer ; elle avançait sur le sujet par petites touches, à la manière d’un peintre impressionniste.
Difficile pour elle d’expliquer.
Difficile pour moi d’entendre.
Elle ne voulait pas me mettre mal à l’aise, et, à travers moi, elle protégeait ma mère.
Et peu à peu, j’ai compris... pourquoi on m’appelait la fille de la Boche.

Les années 60... La guerre n’était pas si lointaine. Surtout dans ces bourgs isolés où l’on se côtoyait depuis des générations. Une vallée étroite, des esprits étroits...
— Pas tous ! C’est Marie qui m’interrompt, agacée.
— Ne généralise pas !
Oui, Marie, j’ai compris qu’eux aussi avaient souffert... là, à une poignée de kilomètres du Struthof, seul camp de concentration sur le sol redevenu français.

Qu’est-ce qui a poussé mes parents à vivre dans cette région ?
« La fille de la Boche », j’entendais sans comprendre.
Mais je voyais ma mère, visage fermé, le regard rivé au sol, se rapetissant pour être moins visible.
A quarante ans, elle était voûtée comme une vieille femme ; elle coiffait en un chignon sévère
ses cheveux déjà ternis de mèches grisâtres.
M’a-t-elle jamais aimée ?
Oh ! elle m’a protégée, nourrie, soignée. Mais je ne me souviens d’aucun geste de tendresse, ni de rires échangés.
Je crois qu’elle s’interdisait de vivre, qu’elle se punissait. De quoi ?... je l’ignore.
J’ignore tant de choses...
Elle s’astreignait à ne porter que des teintes fades, du gris, du beige.
Et ces recommandations qu’elle m’assénait...
— Sois sage ! ne te fais pas remarquer !
— Ne réponds pas aux provocations !

Se faire oublier... Elle me façonnait à son modèle. Mais je n’étais pas elle.

A-t-elle été amoureuse de mon père ? et lui, l’a-t-il aimée ?
Il est impossible à un enfant de comprendre les relations de ses parents. Je ne les voyais que comme figures nécessaires à ma propre existence.
Mais puisque je suis née, ils ont bien dû s’aimer un peu quand même... Je m’efforce de le croire...
Mes parents, l’association de deux solitudes.

Papa... j’ai tendance à le mettre au second plan. Toute sa vie, il a été une ombre...
Il est mort, noyé dans un étang le 1er octobre, trois mois et demi après le décès de maman.
— Accident, a conclu la gendarmerie.

Accident ? Qu’allait-il faire du côté de l’étang ?
Il y avait, effectivement du matériel de pêche dans l’herbe...mais depuis des années, il s’en désintéressait.
J’ai beaucoup de doutes quant aux circonstances de cette noyade. D’autant plus que j’ai eu 18 ans le 5 octobre, deux jours après ses obsèques... Comme s’il attendait impatiemment que je sois majeure pour disparaître, lui aussi...
Et cette assurance à mon nom pour me permettre de vivre à peu près décemment !
J’ai perdu mes deux parents en quelques semaines.

Je suis seule, désespérément seule... Heureusement que Marie me guide et m’épaule.
— Allons, ma grande, m’a-t-elle dit à mon anniversaire, tu ne vas pas flancher ! Je ne sais pas de qui tu tiens, mais toi, tu es solide.
Je suis solide...

Il y a Pierre aussi.
Pierre, c’est mon ami, mon amant occasionnel depuis peu. On se connaît depuis la maternelle. Il nous voit déjà vivre ensemble !
L’autre soir, comme il insistait lourdement, j’ai explosé :
— C’est pas vrai, tu ne penses qu’à ça ! T’es con ou quoi ! Tu vois pas que j’ai d’autres soucis !
Je l’ai fichu dehors et j’ai claqué la porte !
— Connard !
Et puis j’ai pleuré...
Maintenant, oui, je pleure... Il ne faudrait pas que je devienne aussi sauvage que ma mère...

Et c’est vers Pierre que je vais. Avec cette lettre et ce bouquin qui me bouleversent.
Et si je m’en débarrassais ? Jeter ce passé dans la rivière, noyer ce qui ne m’appartient pas ?

Ce n’est pas possible, ils me collent à la peau, ces documents. Ils sont la voix de ma mère et de ma grand-mère réunies.
Mais je n’ai pas envie de fouiller dans leur vie... et la seconde suivante... si ! Je veux savoir !
Je ne sais pas ce que je veux .


***


J’ai tout déballé à Pierre. Il était seul, heureusement ! Devant la télé, à suivre je ne sais quel feuilleton ! Un truc débile ! Ça m’a mise en rage.
Moi, je suis dans la vraie vie, avec une histoire réelle qui me dépasse, j’ai hurlé :
— Tu passes ton temps devant la télé ! Ça m’horripile !
— Ben... que veux-tu que je fasse ?
Il a examiné la lettre, comme moi, jeté un coup d’œil sur la couverture du livre...
— Ah ! quand même...
Et puis il en a parcouru les premières pages...
Et on a lu ensemble .
«  Processus de germanisation... Des filles raflées...
Les mères considérées comme ‘’valables’’ d’un point de vue racial...
Les ’’sans valeur’’... supprimées... »

Ça m’a glacée.
— Bon, d’accord, c’est glauque. Mais c’est pas ton histoire.
— C’est pas mon histoire... J’ai répété la phrase.
— Mais la lettre, si ma mère l’a glissée dans ce livre particulier, c’est qu’elle voulait que je la trouve... Elle aurait pu la déchirer, la brûler...
— Oui, c’est juste...
Et pour une fois, il a réagi avec détermination :
— Il faut la faire traduire ! Parles-en à ta voisine, Marie.

Pierre m’a raccompagnée à la maison, m’a fait la bise.
— A demain !
J’aurais voulu qu’il reste... Ne pas être seule ce soir-là !
Il ne comprend vraiment rien.

La maison, je vais la vendre. Une petite maison blanche, plutôt coquette. C’est mon père qui l’entretenait... Papa...
C’est grâce à lui qu’on a échappé aux cités ouvrières... Mais je n’ai pas le choix.
J’ai une chambre d’étudiante à Nancy, je m’en contenterai.
Je veux quitter ce lieu, voilà pourquoi je vidais la bibliothèque. Pour mettre mes livres à l’abri, chez ma voisine. Le reste...
— Heureusement que tu es majeure ! a encore dit Marie.


Dès le lendemain, je suis allée chez elle pour lui faire part de mes trouvailles et de mes questions.
Elle connaissait effectivement un vieux monsieur d’origine polonaise, et qui parlait allemand.
La lettre fut traduite le jour même. Les voilà, telles que je les ai lues, ces révélations que ma grand-mère inconnue a fait parvenir à ma propre mère.


Berlin, 10 mars 1953

Ma chère fille, Kristina,


Tu vas être très surprise de découvrir ce courrier.
Je suis abrupte, mais je ne peux plus perdre de temps en mots inutiles. C’est ainsi, je suis ta mère. Du moins, celle qui t’a mise au monde.

Et, jusqu’à présent, je suppose que nul n’a évoqué ma possible existence, ne serait-ce que mon nom : Sophie Kowalski, un nom qui est aussi le tien : Kowalski. Oui, je te dis tout en vrac, cela va être difficile pour toi de lire ce qui va suivre.
Et c’est très difficile pour moi de te raconter ma vie. Mais je vais essayer...

Je suis née en 1923, en Pologne, dans la région de Lodz. Mes parents étaient des paysans, des gens simples. A 15 ans, j’ai dû quitter la ferme : ils avaient trouvé pour moi, une place de domestique à Lodz même. Je faisais tout dans la famille, le ménage, la cuisine, je m’occupais des enfants, mais j’y étais bien.

Et puis, il y a eu l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie, le 1er septembre 1939... J’avais 16 ans. Alors, ce fut la terreur... On te l’a peut-être déjà raconté...
Mais je vais me limiter à mon propre cas.
On parlait déjà, avant même cette invasion, de rapts de filles polonaises, des filles grandes, blondes , aux yeux clairs, sélectionnées dans le cadre du processus de germanisation, le but, c’était de nous assimiler. Je correspondais à ces critères de race « pure », définis par Himmler...

Cet après-midi-là, on m’avait envoyée faire des courses...
Je ne les pas entendus arriver... « Ils » m’ont enlevée... des SS...

Tu n’as que treize ans, et je vais te dire des choses graves, des choses qu’on ne confie pas à une enfant. Mais je n’ai pas le choix, c’est aujourd’hui que je dois tout te raconter. Après, il sera trop tard.

Ensuite ? « ils » m’ont envoyée à Berlin, loin de chez moi. Mes parents ? je ne les ai jamais revus, j’ignore ce qu’eux ont subi.
On m’a placée comme bonne à tout faire dans une famille bourgeoise. Des notables nazis.

Tu devines ce que j’éprouvais... la tristesse, la solitude, la crainte, l’absence de parents... L’obligation d’oublier ma propre langue et de ne parler qu’allemand... Mais il ne fallait pas pleurer. Pleurer, c’est se montrer faible. Et on ne fait pas de bons nazis avec des faibles.
« La jeunesse doit être rapide comme un lévrier, solide comme du cuir et dure comme l’acier » Ainsi en avait décidé Hitler.

Je n’ai pas pleuré, j’ai fait mon travail de domestique, les mêmes tâches qu’à Lodz, et, sans m’en rendre compte, je m’imprégnais de ce que je voyais, de ce que j’entendais... Les discours enflammés d’Hitler à la radio, oui... peu à peu... oui, j’y ai adhéré à cette époque. C’était le seul moyen de ne pas être seule. Et de ne pas me mettre en danger.

J’avais 17 ans alors, j’étais sans instruction... C’était facile de m’influencer. D’autant que je suis tombée amoureuse de Kurt, le fils de la famille.
Il était gentil avec moi... Et j’étais naïve.
Très vite, il est venu me retrouver régulièrement dans mon lit. Tu vois, je te dis tout... Tu comprends, n’est-ce pas ? Une jeune fille seule, triste... il suffit de lui offrir un peu de tendresse pour qu’elle vous aime. Et puis... avais-je le choix ?
Evidemment, je suis tombée enceinte.

Dès que Kurt et ses parents ont eu vent de ma grossesse, ils se sont empressés à mes côtés, exaltés : je faisais un enfant pour le Reich ! Je contribuais à la création d’une « race parfaite, pure et dominante ». Et ils m’ont dit qu’en Bavière, il y avait une grande maison qui accueillait des filles comme moi, un Lebensborn.( fontaine de vie ). C’est pourquoi je me suis retrouvée à Steinhöring.
Kurt ? il avait déjà rejoint la Waffen SS, sans un au revoir. Je n’étais qu’une domestique, mais j’étais de la « bonne race ».

Steinhöring, c’était effectivement un endroit idyllique pour une fille dans ma situation, sans famille, sans moyen de subsistance, le meilleur encadrement médical qui puisse être, de la nourriture saine, un cadre sain... pour pratiquer « l’élevage » humain.
Et c’est là que tu es née ! Et non pas à Berlin, ainsi que l’administration de l’époque l’avait décidé.

Tu es née... et au bout de quelques semaines, on t’a arrachée à moi.
Et c’était ainsi pour toutes les mères de Steinhöring. La plupart savaient, dès le début de leur grossesse, ce qu’il en serait. C’était leur choix, leur décision. C’était pour le Reich qu’elles avaient conçu l’enfant ! Et c’est sans état d’âme qu’elles s’en défaisaient. Peut-être que je me suis efforcée d’être comme elles alors... Je t’ai abandonnée, et je n’ai pas pleuré.

Kristina... ce n’est pas moi qui écris cette lettre... Ce n’est pas mon écriture que tu lis. C’est une personne des Nations Unies qui est à mes côtés. C’est grâce à elle que j’ai retrouvé ta trace. Je lui raconte mon histoire. Moi, je suis très malade, je n’ai plus la force d’écrire. Je ne pourrai jamais te serrer dans mes bras. C’est ainsi...
Mais comme je suis heureuse de pouvoir te parler !
Et en même temps, j’ai bien conscience que je risque de te faire beaucoup de mal... mais
je dois être paix avec ma conscience avant de mourir.

Cette femme m’a révélé qu’à la fin de la guerre, lors de l’avancée des Américains en Bavière, les soldats étaient tombés sur ce domaine où vivaient encore 300 enfants. Il y a eu d’autres Lebensborn, en Norvège notamment, m’a-t-elle dit encore, et même un de ces orphelinats particuliers, en région parisienne.
Toi, tu n’y étais plus. Encore nourrisson, tu as été adoptée par un couple, en Forêt Noire, lui était boulanger, les Herrlich. Ce sont les services des Nations–Unies qui, là encore, m’ont fourni ces renseignements.

C’était miraculeux d’avoir pu te retrouver ! Quasiment impossible dans la plupart des cas. Ma chance, c’est qu’ils t’avaient laissé ton prénom, et puis ta date de naissance ; c’étaient les seuls indices.

Tu vas penser, si elle m’a retrouvée en 1945, pourquoi ne s’est-elle pas manifestée plus tôt ?... J’étais sur le point de le faire... Mais Berlin, en 1945, tu imagines à quoi ressemblait la ville ? Des ruines, rien que des ruines. Qu’aurais-je pu t’offrir ? Toi, tu vivais en sécurité, je me doutais qu’avec des parents boulangers, tu avais au moins la chance d’être nourrie. Ici, à Berlin, à cette époque...

Oh ! ne me demande pas de raconter comment j’ai subsisté...
ce que j’ai dû accepter encore pour survivre.
Et puis, les années ont passé, je ne voulais pas m’immiscer dans ta vie d’enfant. J’avais espéré pouvoir attendre que tu sois adulte pour te dire ce que tu lis, le destin en a décidé autrement. Je mets maintenant un voile sur le passé.


Je suis fatiguée, Kristina. Mais contente d’avoir pu te confier tout cela. La confession d’une mère à sa fille. Je n’aurai été qu’un moment de ton existence.
Je ne te demande pas de pardon. Qu’aurais-je à me faire pardonner ? J’ai subi, j’ai sans doute été lâche... Avais-je d’autres choix ?


Je vais te quitter, ma fille.
Vis ta vie, Kristina !

Sophie Kowalski


***


De nos jours.


Comment ai-je réagi en lisant ces mots en décembre 1984, il y a maintenant plus de 32 ans ?
Déjà à cette époque, l’histoire me semblait venue de si loin... c’étaient des faits historiques. J’avais du mal à y associer une grand-mère dont je n’avais pas la moindre photo.
J’ai pensé à ma mère, j’ai compris ce qu’elle avait pu ressentir.

« Vis ta vie », lui avait écrit Sophie. C’était trop lui demander, elle n’en a pas eu la force...
Sans doute faut-il plus de distance avec de tels événements pour les assimiler. Sans doute aussi lui aurait-il fallu vivre dans un autre environnement... Je suis persuadée que mon père a cru pouvoir l’aider, ça n’a pas été le cas. Ma mère vivait dans un monde dont elle avait fermé toutes les issues, auquel nous ne pouvions pas accéder, elle ne voulait pas être sauvée. Et c’est la raison du suicide de papa. Car lui aussi a mis fin à ses jours, je l’ai toujours su.

Ce que j’ai éprouvé en comprenant que ma mère était la fille d’un SS ? que moi-même, j’étais de cette lignée  ? bien sûr, cela m’a troublée.
Mais j’avais 18 ans, et envie de vivre.

J’ai été bien plus affectée par le sort de ces enfants, conçus par devoir, sans amour, et destinés, dès leur naissance, à servir une cause abjecte. Comment ont-ils vécu ?
J’ai lu des témoignages, ils sont rares, ceux qui ont pu faire un lien avec leur passé.

Mais j’ose l’avouer, avant tout, j’étais soulagée d’en finir avec cette sombre histoire.
Je ne voulais pas de ces souvenirs de terreur. Je ne voulais pas être ma mère, je voulais d’autres horizons.
Et la première chose à faire, c’était de quitter la vallée des larmes.
Marie avait raison : je suis solide.

Pourquoi ce passé rejaillit-il aujourd’hui ?
C’est la carte de vœux envoyée par Pierre qui a déclenché ce flot de souvenirs... Nous sommes le 25 janvier 2017, et il me souhaite une belle année !
Toujours en décalage, celui-là ! Franchement, il aurait pu se manifester plus tôt ! Le 25 !
Mais il reste fidèle, à sa manière... à 800 km de distance. Non, nous ne sommes pas mariés.

Pauvre Pierre... je mens...il n’y est pour rien.
Ce n’est pas lui qui est à l’origine de cette résurrection du passé...
La vérité ? Je suis grand-mère depuis hier, d’une petite-fille.
Une fillette prénommée Sophie...

Tout cela, c’est bien mon histoire...


* Au nom de la race ( Marc Hillel et Clarissa Henry)