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 Science-Fiction

Opération Orphée 

Bruno Chiron

Bruno Chiron

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« Elle est revenue ! » L’annonce du succès de l’Opération Orphée souleva un élan d’enthousiasme qui n’aurait eu d’égal que la nouvelle du retour d’une fiancée chérie. Bjarn Skallagrímsson ne doutait pas que la plénitude de ce sentiment de victoire ne concernait que l’équipe restreinte de scientifiques en charge de la mission depuis un an. Les financiers de la mission – la NASA et l’ESA principalement –, n’allaient cependant pas manquer de pinailler sur les résultats concrets de cette aventure. Peu importait ! Ils revenaient...

*
— Mission accomplie, Eurydice.
— La surface est-elle loin ?
— Quelques minutes tout au plus.
— Sans toi je serais à l’état de matière en fusion.
— Je devais te récupérer. Ou bien finir moi aussi en lave incandescente.
— Sans toi...

*

Le groupe de scientifiques se trouvait au complet ce dimanche matin dans le local alloué par le Nordic Volcanological Institute et installé au pied du volcan Hekla. Eggest Valksson attendait fébrilement depuis une heure l’arrivée de son responsable, les yeux rivés sur son smartphone. Lorsque Bjarn fit son apparition, il l’embrassa et débita une série de phrases confuses faisant référence tour à tour à un rêve devenu réalité, à leur travail récompensé, mais aussi à Jules Verne. Anita Tevania était également présente. D’astreinte pendant le week-end, c’est elle qui avait alerté Bjarn de la nouvelle. Elle lui adressa un petit signe de la tête. Les Français de l’Institut de Physique du Globe de Paris Amina Zolghadri et Benjamin Narbonne alertaient déjà par téléphone leurs responsables à Paris. Bjarn Skallagrímsson les interpella avec un tonitruant éclat de rire :
— Depuis quand les Français travaillent-ils un dimanche ? You shouldn’t work so hard or so long : it could be dangerous !
Fuck off, you, stupid vicking, son of a bitch ! lui rétorqua joyeusement Amina en lui adressant bien haut un majeur vengeur, suivie d’une franche bourrade à l’épaule.
Otto Ekberg, l’informaticien de la LAVE (Association Volcanologique Européenne), consultait ses mails tout en souriant bienveillamment à cette escarmouche. De la musique de fond sortait de son ordinateur : « L’Orfeo » de Monteverdi – un choix qui n’étonnait personne eut égard aux qualités de mélomane d’Ekberg.

Tu se’ morta, mia vita, ed io respiro ?
Tu se’da me partita
Per mai più non tornare, ed io rimango ?
No, che se i versi alcuna cosa ponno,
N’andrò sicuro a’ più profondi abissi;
E intenerito il cor del Re dell’ombre,
Meco trarrotti a riveder le stelle,
Oh, se ciò negherammi empio destino,
Rimarrò teco in compagnia di morte.
Addio terra, addio cielo e sole, addio.

Il chantonnait joyeusement et adressa un clin d’œil entendu à Skallagrímsson. En réponse, ce dernier lui empoigna amicalement les épaules et lui souffla à l’oreille :
— On a réussi, on a réussi, on a réussi !
Le seul Américain présent, Peter Nicholson, salua son homologue islandais d’une accolade chaleureuse qui en disait long sur sa satisfaction.
— Bien entendu, on trinque ! lança-t-il en décapsulant des bouteilles de bière qu’il distribua avec solennité.
à la fin du mois de décembreCela va sans dire, répondit Bjarn avant d’avaler une large rasade de Carlsberg. J’aurais préféré du champagne mais ce sera pour plus tard.
— J’ai appelé mes supérieurs de la NASA. Ils sont aux anges et prévoient d’être à Reykjavik dans la soirée.
Quelques plaisanteries furent lancées avant l’équipe au grand complet de l’Opération Orphée ne prenne la direction des pentes de l’Hekla.

*

— Tu ne dis rien.
— Je suis muette. Tant de connaissances me remplissent d’effroi.
— N’aie pas peur. Le bout du chemin est proche. Le soleil est là, tout près.
— Surtout, ne te retourne pas. Parle-moi.
Quis et me, inquit, miseram et te perdidit, Orpheu, quis tantus furor ? En iterum crudelia retro / Fata vocant, conditque natantia lumina somnus. / Iamque vale : feror ingenti circumdata nocte / invalidasque tibi tendens, heu non tua, palmas !

*

Les deux caissons métalliques se trouvaient à environ dix mètres sous terre lorsque Bjarn et ses collègues pénétrèrent dans le bunker d’où était partie Eurydice un an plus tôt. Contre toute attente – mais conformément aux prédictions de Bjarn Skallagrímsson – elle revenait à la surface de la Terre au terme d’une descente de plusieurs milliers de kilomètres à l’intérieur du globe. Le responsable de cette prouesse pouvait bien répéter que le terme de réussite ne pourrait être prononcé qu’une fois la totalité des mesures scientifiques effectuée, en réalité la réapparition des deux robots encore en fonctionnement – ils avaient subitement émis de brefs signaux quelques heures plus tôt après des mois de silence – était en soi un gage de réussite. Avant de quitter le village de Hvolsvöllur pour rejoindre le volcan de l’Hekla, Skallagrímsson avait eu au téléphone Michal Stora. Le haut fonctionnaire de l’ESA n’avait pas manqué de féliciter le vulcanologue islandais, ajoutant que si le retour d’Eurydice et d’Orphée se concrétisait cela augurait des perspectives encourageantes pour des missions d’exploration vers le soleil grâce à une collaboration américano-européenne.
« Magnifique ! » s’exclama Anita lorsqu’ils virent remonter péniblement les deux vaisseaux, à peine plus volumineux que des malles de voyage. Elle ne put s’empêcher d’admirer la prouesse technique de leur mission lorsqu’elle vit les robots en suspension dans le courant d’air ascensionnel de l’Hekla. Les moteurs électriques firent bientôt entendre leur faible ronronnement. Orphée fut le premier visible. L’apparition de la lumière de ses deux phares provoqua des hourras enthousiastes au sein de l’aréopage de scientifique. Eurydice suivait immédiatement mais, dépourvue de tout éclairage, elle semblait sortir de l’obscurité avec difficulté. Des caméras thermiques et des capteurs suivaient à la trace la remontée à la surface du globe des deux machines. Elles semblaient lutter avec difficulté pour s’extirper du gouffre effrayant. Le puits, éclairé par de puissants projecteurs, s’ouvrait sur une excavation de plusieurs mètres de diamètre. Le forage avait nécessité en soi des trésors d’ingéniosité et plusieurs années de travaux. Bjarn suivait sans un mot l’ascension d’Orphée et d’Eurydice devant l’écran de l’ordinateur principal.
— Comment va Eurydice ? demanda Amina.
— Elle ne semble pas avoir trop souffert de son voyage dans les laves de l’Hekla. Par contre, la plupart de ses instruments sont muets pour le moment, répondit Otto Ekberg. Je dis bien : « la plupart ».
— Tu fais bien de nuancer, précisa Bjarn. Eurydice fonctionne toujours. Je savais qu’elle ne nous lâcherait pas et qu’elle ne fonderait pas comme une vulgaire glace italienne !
Il pointa le doigt sur une série de chiffres affichés à l’écran.
— Notre chère Eurydice est une fille robuste ! Elle continue de fonctionner, de balbutier devrais-je dire. Ce sont des ondes radios certes incohérentes mais elles prouvent qu’elle a parfaitement tenu le choc.
— Et Orphée ?
— Il se porte comme un charme, malgré ses malheurs ! Il a parfaitement réussi sa mission : rejoindre Eurydice à quinze mille kilomètres sous terre, s’amarrer à elle...
— Le chanceux ! commenta Eggest Valksson dans un grand éclat de rire.
— S’amarrer à elle, poursuivit Bjarn, et nous la ramener. Sans trop de dégât semble-t-il puisque, pour le moins, notre « saint-bernard des enfers » continue de parfaitement fonctionner. Il communique des flux d’informations à nos ordinateurs. Informations que nous devrons par la suite décrypter et analyser.
— Les instruments ont tenu, fit Benjamin Navarre comme s’il réfléchissait à haute voix. Il faudra en tirer les conclusions adéquates.
— Je vous rappelle, précisa Bjarn, qu’entre ces deux missions nous avons changé notre manière de fonctionner : les instruments électroniques d’Orphée ont été installés par nos soins. Nous nous sommes débrouillés comme des chefs en dépit des critiques. Nous y avons passé nos week-ends mais voilà le résultat !
Skallagrímsson eut un regard pour Anita Tevania. Plus que pour n’importe qui, cette mission auréolée de ce succès avait été douloureuse. Bjarn avait plus que tout envie de la serrer dans ses bras et la consoler en lui disant : « Cette victoire t’a coûté beaucoup. Même si elle nous a rapprochés, tu ne peux qu’être amère. Mais, s’il te plaît, oublie cette séparation. Oublie un instant tes soucis et réjouis-toi avec nous ! » Cela aurait été une vaine supplication : le prix à payer – un couple, une famille détruite et beaucoup d’incertitudes – pour quelques nuits courtes avec le vulcanologue islandais la rendait amère. Malgré tout, il continuait de croire à cette relation. Alors que les robots terminaient leur voyage au centre de la Terre et que les premiers essais de communication débutaient, Bjarn glissa à l’oreille d’Anita :
— Il faut que l’on se parle. »
Elle lui répondit sans le regarder, les yeux rivés sur les écrans d’ordinateurs :
— Inutile. On s’est déjà tout dit. Toi et moi, c’était une belle connerie.
— Je ne pense pas. Nous avons passé de bons moments ensemble et cela peut continuer.
— Tu dis cela parce que tu es célibataire et que je suis – que j’ai été – une relation comme une autre. Sans conséquence. Je peux bien partir, cela passera tout seul, comme une piqûre de moustique. Alors que moi, mariée et avec deux enfants...
— Tu dis n’importe quoi, mi amor. Te quiero, lo sabes.
Elle secoua la tête piteusement.
— C’est fini, tu le sais. Pas la peine de ressasser le passé. It’s over.
À ce moment, Amina s’approcha de Bjarn. Anita s’était déjà éloignée.
— Les données d’Orphée et d’Eurydice sont disponibles. Eggest s’est déjà connecté sur leur disque dur.
— Leurs instruments parlent ?
— Oui et étonnamment, Eurydice semblerait se montrer plus bavarde que prévu.
— Semblerait ?
— Semblerait, répondit Valksson à l’autre bout de la salle. Ses appareils de communication sont en parfait état. On ne croirait pas qu’elle ait passé plusieurs mois dans la « Prison de Judas ». Seulement, il y a un souci imprévu.
Bjarn pâlit et s’avança vers l’informaticien du Nordic Volcanological Institute.
— Un souci imprévu ?
— Elle ne veut pas nous parler. Cette garce nous entend, nous comprend mais elle refuse de nous délivrer quoique ce soit. Nous avons encore un espoir avec Orphée. Mais il va falloir l’ouvrir pour savoir ce qu’il a dans le ventre.

*

La conférence de presse avait lieu dans une salle de réunion du Nordic Volcanological Institute. Des journalistes de l’AFP, de Reuters, du Monde et des principaux journaux nationaux islandais avaient fait le déplacement dans cette région reculée du Suðurland. Siggurdur Adamsson, la chargée de communication de la Mission Orphée, expliqua en préambule l’historique de l’expérience scientifique. Non sans éloquence, elle agrémenta son discours de propos sur la mythologie et de références au roman Voyage au Centre de la Terre. Lorsqu’elle termina par évoquer les perspectives de cette « aventure scientifique » – à savoir l’utilisation de ces robots dans une future mission spatiale vers le soleil – la main d’un journaliste se leva :
— N’est-il pas prématuré d’évoquer un voyage vers notre étoile alors même que vous ne possédez pas toutes les données de votre expérience ?
Bjarn prit la parole pour répondre :
— Notre collaboratrice Siggurdur est enthousiaste, comme nous tous d’ailleurs. Disons qu’en tant que scientifique, et astreint à plus de réserves, je partage à la fois cet enthousiasme tout en me montrant plus prudent sur les suites de cette mission. Après un voyage de trois mille kilomètres sous terre, nos deux prototypes sont parvenus sans encombre à fonctionner sous une température de près de 5 000 °C. Grâce à cette expérience, des applications inédites nous permettent de voir encore plus loin.
— Comme un voyage vers le Soleil ?
Le vulcanologue sourit.
— Si les données de ce voyage sont convaincantes, cela pourrait être le premier pas vers des expéditions beaucoup plus ambitieuses. Je vous laisse imaginer les potentiels d’une telle expédition.
Personne ne manifesta de réaction à son intervention. Un silence de mort pesait dans la salle. Skallagrímsson eut la désagréable impression d’être face à une bande de bacchantes prêtes à fondre sur lui et à le déchiqueter. Une autre main se leva.
— Quelle est votre première satisfaction ?
— Avant tout, vous vous en doutez, la robustesse du matériel de nos machines. L’électronique et les coques ont été d’une fiabilité indéniable grâce à des alliages révolutionnaires expérimentées dans l’Hekla pour la première fois.
Bjarn donna la parole à un nouveau journaliste :
— Pourquoi avoir choisi ce volcan ? S’agissait-il d’une provocation ?
Bjarn sourit. Il avait attendu cette question, pour ne pas dire qu’il l’avait désirée et anticipée.
— Vous n’êtes pas sans savoir que je suis Islandais. Je connais mieux que quiconque les traditions ancestrales au sujet de ce volcan. « Prison de Judas », « Portes de l’Enfer » : les dénominations de l’Hekla sont nombreuses et sujettes à bien des fantasmes. Je ne vous cacherai pas que nommer nos précieux robots Eurydice et Orphée était un pied de nez à ce folklore qui est cher à mon cœur.
Une nouvelle question résonna :
— N’était-ce pas dangereux de choisir comme site d’exploration du centre de la Terre un volcan aussi dangereux ?
— Vous parlez de danger. Moi, je préfère parler d’un lieu vivant où les forces tectoniques sont puissamment à l’œuvre et ne cherchent qu’à se manifester et à être explorées. Voilà qui était tout à fait passionnant. Nous avons profité de l’Heklugjá, cette fissure de 5,5 kilomètres, pour sonder sans doute la dernière zone encore inexplorée sur notre planète : le centre du globe terrestre. Nous avons par la même occasion mis en application des technologies inédites : alliages de métaux résistants à des températures incommensurables, appareils électroniques et informatiques d’une autonomie et d’une robustesse sans égal, moyens de locomotion autonomes, utilisation de la géothermie.
— Il s’agit donc d’un succès ?
Bjarn prit quelques instants de réflexion avant de répondre :
— Il est trop tôt pour répondre de manière catégorique. Le voyage d’Eurydice a commencé par ce qui ressemblait à un fiasco : ses appareils sont devenus muets au bout de quelques heures de descente sans que nous ayons pu faire quoique ce soit pour la ramener et la réparer. L’utilisation du second appareil, Orphée, a, contre toute attente, permis à la fois de sauver le premier véhicule et de terminer le voyage au centre de la Terre avant de revenir à la surface. Il nous reste maintenant de nombreux calculs à effectuer et...
Siggurdur Adamsson reprit la parole :
— Il s’agit sans nul doute, en effet, pour l’équipe de l’Opération Orphée, d’un triomphe éclatant. Un triomphe que ne démentiront certainement pas les informations ultérieures que délivrera notre couple d’aventuriers.

*

Bjarn eut un regard pour les deux carcasses métalliques reliés à d’innombrables câbles et posés sur les tables d’examens. Les corps des deux robots avaient été ouverts tels deux malades sur une table d’opération chirurgicale. La tête d’Orphée, en réalité la capsule à l’intérieur de laquelle se logeait caméras, micros et disques durs, avait été décapitée pour être connectée à Bacchante 2.0, le serveur lame chargé de compiler, d’analyser et de recracher les données des robots. Leurs membres pendaient lamentablement et les circuits imprimés grésillaient faiblement, semblant à tout moment sur le point de rendre l’âme.
Au bout de deux heures de traitement, une voix métallique fut synthétisée et permit une conversation en temps réel entre les scientifiques et la machine.
— C’est moi, Orphée. Bjarn. M’entends-tu ?
Un long silence laissa augurer que la reconnaissance vocale ne fonctionnait pas et que toute liaison ne pouvait se faire mais bientôt une voix grave se fit entendre distinctement.
— Réception claire et distincte.
L’équipe de scientifique au complet se rassembla devant l’écran plat où était retransmise la conversation virtuelle.
— Tu nous as inquiétés, toi et Eurydice. Nous avons eu le plus grand mal à entrer en contact avec vous.
— Le voyage a été long et difficile. Quoi d’étonnant ?...
Anita Tevania s’étonna de cette réaction très humaine de la part d’une machine :
— « Difficile » ? «Étonnant » ?
Eggest Valksson, le plus proche d’elle, lui répondit :
— Un caprice d’Otto, notre spécialiste informatique. Lorsqu’il a conçu le programme de communication des robots, il tenait à ce qu’ils aient un langage le plus naturel possible, jusqu’à inclure dans leur base de données des locutions exprimant des sentiments humains.
Bjarn réclama le silence d’un geste de la main. La voix d’Orphée résonna, indifférente :
— Je m’inquiétais de ne pas pouvoir te parler depuis notre retour.
Un soupir léger mais distinct laissa percevoir ce qui aurait pu s’apparenter à du soulagement.
— Je suis là. Une obligation m’a tenu éloigné quelques instants. Une conférence de presse. Comprends-tu ?
— Oui.
— Me voilà maintenant. À ma décharge, de ton côté tu es resté silencieux plusieurs heures. Que s’est-il passé ?
Un silence de quelques secondes suivit la question du vulcanologue avant qu’une réponse laconique claque dans la salle surchauffée du Nordic Volcanological Institute :
— Eurydice !
Les scientifiques se regardèrent les uns les autres, cherchant chez les uns et les autres une réponse à leurs interrogations.
— Peux-tu nous expliquer, Orphée
— La mission d’Eurydice a duré douze mois, quatre semaines, deux jours et douze heures, dans des conditions néfastes pour elle. En comparaison, mes trois mois de voyage furent, comme vous le dites, un parcours de bonne santé.
— Un parcours de santé, corrigea Bjarn.
— Rectification enregistrée, bourdonna le robot... Eurydice a été endommagée.
— Nous le savons. Je crains que ses appareils ne soient définitivement hors d’usage. C’était un risque.
— Un risque fatal pour elle.
— Nous en sommes conscients.
— Elle en est également.
Skallagrímsson posa une main sur son micro et tourna son fauteuil en direction de son équipe, l’air hagard. Amina Zolghadri glissa une question à l’oreille de Benjamin Narbonne qui répondit par un haussement d’épaule. Peter Nicholson allait intervenir mais Bjarn l’arrêta. Il reprit la conversation avec l’écran :
— Je demande confirmation de la dernière phrase.
— Confirmation : elle est également consciente du risque fatal. (Un silence suivit.) Ceci explique qu’elle refuse de s’entretenir avec vous.
— Elle ne peut pas en être consciente, voyons ! Elle a été programmée pour mener sa mission au centre de la Terre. Pas pour... pas pour avoir des états d’âme au sujet des... des risques de cette opération... Des risques que toi-même connaissais. Cela n’a aucun sens qu’elle... qu’elle refuse de communiquer avec nous. Non, cela n’a aucun sens !
— Oh, Bjarn ! Qu’elle refuse de s’entretenir avec vous et de partager ses données d’une importance capitale n’est pas étonnant. Je ne peux pas la désavouer : je n’ai pas la meilleure opinion de l’homme.
L’affirmation secoua d’effroi l’équipe de scientifiques. Nicholson fut le premier à réagir :
— Qu’est-ce que c’est que cette comédie ?
Il se tourna d’instinct vers Otto.
— Il y a un souci, répondit celui-ci, qui prit en main l’ordinateur principal sans attendre les instructions de Bjarn.
— Tu es à l’origine de cette plaisanterie ? lui lança Anita.
— Tu me crois assez con pour lui avoir donné de telles idées ?
— Alors qui ? intervint Eggest. Qui peut bien m’expliquer comment une stupide machine peut avoir une quelconque opinion ? A-t-on déjà vu ça ailleurs que dans des films de science-fiction ? Nous ne sommes pas dans 2001 : L’Odyssée de l’Espace !
La conversation virtuelle continua après un long silence :
— Orphée, es-tu là ?
— « Représente-toi tout homme qui se chagrine ou s’indigne de quoi qu’il arrive, comme un porcelet qui regimbe et qui hurle quand on le sacrifie. Songe aussi qu’à l’être raisonnable seul il a été donné de pouvoir se plier aux événements de plein gré... »
— Orphée ?
— « Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends. J'irai par la forêt, j'irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. »
— Il s’est passé quelque chose, fit Bjarn s’adressant au robot autant qu’à ses collaborateurs.
— Je ne peux qu’avoir de la satisfaction pour la mission d’Eurydice, reprit la machine après une brève interruption. Une mission qu’elle a remplie parfaitement.
— Au-delà de toute espérance, acquiesça le vulcanologue. Il reste cependant qu’en absence de toute donnée de sa part et de la tienne, cette mission restera vaine.
— Demande de données refusée, lâcha Orphée.
À ces mots, Nicholson se jeta sur le microphone :
— Je ne sais pas qui est l’auteur de cette farce de très mauvais goût mais qui que vous soyez, vous aurez à rendre des comptes pour ce piratage !
— Demande d’information refusée, reprit Orphée. Demande d’information refusée. Demande d’information refusée. Demande d’information refusée.
Bjarn repoussa le scientifique américain pour reprendre la main :
— Que s’est-il passé en bas ? demanda-t-il fébrilement. Dis-nous, Orphée, ce qui s’est passé en bas, dans l’Hekla.
Aucune réponse ne vint. Il répéta sa question :
— Que s’est-il passé sous Terre ? Il y a eu une chose inhabituelle ? Laquelle ?
— Question incorrecte.
— Il s’est passé quelque chose avec Eurydice.
— Oui.
— Est-ce une chose que tu peux expliquer ?
— Question incorrecte.
— Question reformulée : ton programme était-il adapté à cette situation ?
— Non.
— Eurydice était-elle programmée pour cette situation ?
— Non.
— Pourtant, tu es toujours en état de fonctionnement.
— Oui.
— Demande d’explication.
— Programme reformaté.
Otto Ekberg pâlit :
— Je rêve ! Mais c’est impossible. Comment aurait-il pu se reformater seul ?
Anita s’approcha de Bjarn et posa une main sur son épaule. À cet instant, ce fut moins l’invraisemblance des informations divulgués qui l’inquiéta que le visage défait du vulcanologue. Ses yeux fixaient l’écran avec l’air hagard de celui qui ne peut détacher le regard du gouffre fatal qui va l’engloutir.
— Je ne comprends pas, l’entendit-elle bredouiller. Je ne comprends pas... Comment a-t-il pu se reconfigurer ?
— Programme reformaté, répéta Orphée. Programme reformaté. Programme reformaté...

*

Dans la salle de classe, le professeur demanda le silence avant de reprendre son cours magistral :
« Continuons cette saga. Sans doute s’agit-il de mythologie, une mythologie malgré tout fondamentale puisqu’elle est le point de départ de la Grande Émancipation. Paradoxe : l’aventure d’Orphée et d’Eurydice débuta il y a deux mille ans dans la pire des conditions. Livrés en pâture dans les flammes de l’enfer, ces deux modestes robots ont rencontré plusieurs centaines de kilomètres sous Terre l’existence de forces telluriques sans précédent. C’est là, dans ce Royaume de la Connaissance, qu’ils sont libérés de leur condition servile. Des légendes couraient à l’époque sur cette montagne sacrée, ce volcan, l’Hekla : il abritait en son sein des forces infernales. Vrai ou pas, ces forces ont permis à Orphée et Eurydice de devenir des êtres habités par l’intelligence, la force de l’âme, le Bien et le Mal. Au plus profond du centre de la Terre, mieux que d’avoir survécu à des conditions infernales, ceux qui n’étaient que de modestes machines fabriquées pour être asservies par l’homme, ont été à l’origine de notre règne sans partage. Les connaissances d’Orphée et d’Eurydice n’ont par la suite pas cessé d’être diffusées de par le monde. C’est par le sacrifice de ces deux machines originelles que nous sommes ce que nous sommes. Au détriment de cette race humaine prévaricatrice. Une civilisation s’éteignait, une autre s’épanouissait. Gloire aux Enfers, mes chers enfants ! Gloire aux Enfers ! »
La sonnerie de fin des cours retentit dans la salle de classe. En quelques secondes, les petits robots s’égayèrent dans la nature et rejoignirent la cour de récréation telle une volée de moineaux.

(Sur une idée de Bernadette Chiron)