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 Instant de vie

Monsieur Georges 

Morice Etun

Morice Etun

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Six coups sonnaient au clocher de la cathédrale, lorsque, sortant du cours du soir de la pension Marty, quelques gamins firent retentir le bruit de leurs galoches sur les pavés de grès de la rue Saint-Romain.
C’était la fin d’un bel après-midi de juin. Le soleil dessinait l’ombre des tours et des clochetons sur les façades en bois et plâtre de la rue, plus loin l’énorme empreinte d’une gargouille tapissait le sol gris-bleu.
Engoncés dans leurs blouses, le bras étiré vers le sol par le poids de leur cartable, les écoliers se séparaient en petits groupes, certains s’éloignaient vers l’église Saint-Maclou qui, au loin, fermait la perspective de la rue étroite, d’autres remontaient vers la place qu’on apercevait au travers d’une percée.
Deux d’entre ces derniers, traînant un peu en arrière, se mirent à courir en criant lorsqu’au débouché de la rue ils aperçurent, au coin de la place, devant un gros immeuble en pierres à bossages noircies par les ans, la carriole d’un marchand de glace. À leur vue, le propriétaire serra fermement la bride de son âne.
« Doucement les jumeaux ! vous allez faire peur à Pipo !
— M’sieur, m’sieur, on veut des glaces à la vanille » dit l’un des deux garçons, tout en tendant une pièce de cinquante francs au commerçant qui lui demanda en la saisissant :
« Bah ? où t’as trouvé cette pièce mon p’tit Morice ?
— J’lai pas trouvée, m’sieur, c’est ma marraine qui m’la donnée parce que j’ai eu un dix ! »
Le brave homme sourit derrière sa grosse moustache grise, attendri par la bouille des deux marmots impatients de recevoir leur friandise.
Il saisit deux cornets en gaufrette entre ses doigts, souleva le couvercle doré qui fermait sa glacière et enfonça son bras prolongé d’une spatule dans ce qui, pour les yeux des gamins, ressemblait à un trou noir.
L’un des jumeaux s’était agenouillé pour relacer sa chaussure. En se relevant, il faillit se heurter à un homme de haute stature, élégamment vêtu, qui s’était approché de la carriole.
« Alors Melchior, comment ça va aujourd’hui ? demanda-t-il.
— Ça va mieux, monsieur Georges, j’vous r’mercie.
— Faut vous soigner ! À votre âge, faut pas plaisanter avec ces choses là !
— Parbleu, c’est c’que j’fait, monsieur Georges.
— À la bonne heure ! dit-il en faisant quelques pas vers la palissade de planches recouverte d’affiches qui masquait à la vue un chantier de construction.
— Au revoir, monsieur Georges ! lança le forain.
— À demain, mon vieux Melchior ! répondit monsieur Georges en s’éloignant.
— Qui c’est, m’sieur ? demanda l’un des jumeaux à l’adresse du marchand de glace.
— Mon petit, ce monsieur là, c’est monsieur Georges... l’entrepreneur...» lui répondit le vieil homme, avec dans la voix l’expression du respect qu’on a pour les grands hommes.
« C’est c’t’homme là qu’a sauvé la cathédrale pendant la guerre, quand les alliés ont bombardé la ville, vu l’âge que t’as, tu peux pas t’en souvenir. »
Tout en prononçant ces mots, Melchior suivait monsieur Georges des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse au coin de la rue.
Longeant toujours la palissade, monsieur Georges se trouva bientôt devant un portail ouvert qui marquait le début du chantier de restauration de la cathédrale.
Monsieur Georges était ce qu’on appelle une force de la nature. Grand, costaud, sa musculature d’homme d’action laissait néanmoins place depuis quelques années à un embonpoint naissant, conséquence des repas d’affaires que sa position de notable rendait inévitables.
L’expression de son visage était à mi-chemin entre la sévérité à laquelle s’oblige un patriarche et la bonhommie d’un grand-père indulgent envers sa descendance. Il avait la réputation d’un patron exigeant mais juste, attentif au bien-être de ses ouvriers.
Il avait créé son entreprise avant la guerre, seul, à la force du poignet et en avait fait la référence en matière de taille de pierre dans toute la région. Depuis plus de cinq ans maintenant, il travaillait avec ses compagnons à rendre à la cathédrale la splendeur qu’elle avait dû avoir vers la fin du moyen-âge avant l’usure du temps, les ravages causés par la révolution et les bombardements de la dernière guerre.
Devant lui, au pied d’une tour, des bardeurs acheminaient une grosse pierre vers les échafaudages formés de perches et de planches de bois sur lesquelles les appareilleurs s’affairaient. Un peu plus loin sous des abris recouverts de tôle ondulée, un tailleur de pierre traçait des marques à l’aide d’un grand compas métallique. Derrière lui, un autre compagnon bouchardait un bloc de pierre, un autre smillait. Sous une autre baraque, un sculpteur finissait un morceau de rosace, un autre ébauchait un cul-de-lampe.
Tout ce petit monde s’affairait à l’ombre des tours géantes, pourtant dépassées par la flèche de bronze et sa lanterne qui disparaissait presque dans l’azur du ciel des derniers jours de printemps.
De temps en temps, on entendait le tintement d’une cloche toute proche, de la cathédrale bien sûr, mais aussi de Saint-Maclou qui n’était pas très éloignée, ou plus lointaine, certainement de Saint-Ouen ou de Saint-Vivien, peut-être même de Saint-Nicaise. Les clochers étaient nombreux dans la ville et comme leurs mécanismes n’étaient pas synchronisés, la sonnerie d’un quart d’heure pouvait durer cinq minutes entre le premier son émit par la première cloche et le coup de battant frappant la dernière. Cela donnait à la ville une atmosphère sonore particulière, comme si les cloches ne s’arrêtaient jamais de sonner.
Monsieur Georges admirait la cathédrale et contemplait l’activité de ses compagnons qui, pensait-il, devait être la même cinq siècles plus tôt. Les ouvriers, perchés sur les planches comme des oiseaux sur un fil, penchés vers le sol, la main en porte-voix, donnaient instruction à ceux postés en bas, la tête relevée, la main en pare-soleil, qui leur répondaient.
« Raymond ! envoie trois seaux de bâtard !
— Les v’la ! hissez-haut !
— Attention en bas ! gare aux gravois ! »
Ces cris et ces appels se mêlant aux grondements des blocs de pierre déplacés sur les planchers provisoires, aux grincements des poulies et des treuils, aux cliquetis des marteaux sur les burins faisaient un joyeux tintamarre qu’amplifiaient les hautes murailles de pierre agissant comme un mur de scène.
Monsieur Georges suivait d’un regard circulaire les faits et gestes de ses gens, tel un général contemplant ses troupes depuis le point culminant du champ de bataille, quand son attention fut attirée par un ouvrier, seul, planté dans un coin du chantier, les bras ballants, le nez au ciel, observant comme lui le déroulement des travaux. La colère l’envahit brusquement, il devint rouge en un instant. Comment se faisait-il, alors que tous étaient à l’ouvrage, qu’un ouvrier restât inactif ?
Pour en être bien sûr, il observa l’oisif pendant un moment. Celui-ci demeurait dans les mêmes dispositions, s’évertuant à bâiller aux corneilles. Alors, n’y tenant plus, d’un pas décidé, monsieur Georges se dirigea vers lui et l’apostropha :
« Alors mon gaillard, je te prends sur le fait ! »
L’ouvrier sursauta, surpris par l’invective. Éberlué, il resta pantois, la bouche entrouverte, un mégot jaunâtre collé par la salive pendouillant au bord des lèvres, ses deux yeux noirs fixant son interlocuteur comme un animal pris dans les feux d’une voiture. Il était vêtu d’un bleu de travail avec une veste à petit col arrondi et coiffé d’une casquette en velours côtelé brun foncé. Il devait avoir une cinquantaine d’années, les mains noircies et usées par le travail, son nez gonflé laissait imaginer un penchant non modéré pour la bouteille. Il n’était pas très grand et paraissait minuscule face à monsieur Georges.
« Mais... c’est que... tenta-t-il.
— Il n’y a pas de mais ! » rétorqua immédiatement monsieur Georges.
« Comment t’appelles-tu ? demanda-il avec force sans lui laisser le loisir de s’expliquer.
— Augustin Quesnel, monsieur. » répondit le pauvre homme en baissant les yeux, maté par l’autorité naturelle du patron.
Monsieur Georges sortit de sa poche un calepin noir à élastique et inscrivit au crayon le nom prononcé et comme il connaissait tous ses employés, il poursuivit :
« Je ne t’ai jamais vu sur le chantier, tu dois être nouveau. »
Et en le détaillant des pieds à la tête, le jaugeant du regard, il demanda :
« Tu n’as pas l’air d’un compagnon toi ! tu es manœuvre, n’est-ce-pas ?
— Oui monsieur, répondit faiblement le fautif, se demandant ce qui allait lui arriver.
— Quel jour sommes-nous ? s’interrogea tout haut monsieur Georges.
— Mercredi, se répondit-il à lui même, il continua faisant les questions et les réponses :
— Tu n’as pas pu être embauché avant lundi... bon, disons lundi... ça fait donc trois jours... je te compte ta journée d’aujourd’hui complète, pourtant... tu vois, je suis bon prince... bon, trois jours de huit heures... vingt-quatre heures... à quatre vingt francs de l’heure, ça nous fait... »
Tout en parlant, monsieur Georges avait posé les nombres sur son carnet et faisait la multiplication.
« Ça nous fait... mille neuf cent vingt francs, disons deux mille. » conclut-il
Il rangea son carnet et sortit de sa poche intérieure un gros portefeuille en cuir beige dont il tira deux billets de mille francs.
« Allez, prend cet argent, le bureau t’enverra ton bulletin la semaine prochaine. » dit-il fermement à Augustin Quesnel en lui tendant les billets.
Celui-ci, tremblotant, lui lançant un regard incrédule, balbutia :
« Mais, monsieur...
— Quoi ? ce n’est pas suffisant ?
— Si, mais c’est que...
— Ah, c’est comme ça, mon bonhomme, il fallait y penser avant. Ce n’est plus le moment de se lamenter. Que les choses soient bien claires : je ne veux pas de fainéant dans mon entreprise. »
Le ton était ferme, plus aucune réplique n’était possible. Augustin Quesnel prit les billets tendus, les fourra dans la poche de son pantalon, souleva sa casquette en guise de salut, tourna les talons, se dirigea vers la sortie du chantier et bientôt disparut derrière la palissade.
Il fut bientôt suivi par d’autres ouvriers qui, ayant fini leur journée, quittaient le chantier. Les uns derrière les autres, ils passaient devant monsieur Georges qu’ils saluaient soit d’un signe de tête, soit d’un mot, soit en soulevant leur couvre-chef. L’un d’eux, qui devait être le chef d’équipe, vint serrer la main du patron.
« Bonsoir monsieur Georges.
— Bonsoir Marcel, j’ai foutu un de tes gars à la porte, je vais avertir le bureau pour qu’ils s’occupent des formalités... Avec tout ça, je n’ai pas eu le temps de prendre tes commandes de matériaux, je repasserai demain. »
Tout en parlant, les deux hommes s’étaient dirigé vers le portail, ils étaient les derniers à quitter le chantier qui était calme désormais, seuls les cris des corneilles s’ébattant dans la forêt de pierre se faisaient entendre.
Marcel, comme chaque soir, déplaça du pied les briques qui bloquaient le portail, en poussa l’un après l’autre les battants et ferma l’accès du chantier avec une grosse chaîne rouillée qu’il verrouilla à l’aide d’un cadenas. Il mit la clé dans sa poche et tendit la main à son patron.
« Bonsoir Marcel et à demain.
— À demain monsieur Georges. »
L’entrepreneur passait la plupart de ses matinées au bureau où il travaillait avec ses collaborateurs, avec le comptable pour le règlement des factures, avec le métreur pour l’établissement d’un devis ou la mise au point d’un attachement. Ses après-midi étaient consacrés aux réunions, aux rendez-vous et à la visite des chantiers qui se terminait souvent par celui de la cathédrale. Bien qu’il eût d’autres ouvrages prestigieux à restaurer dans la ville, tel le palais de justice ou dans les environs, les abbayes de Jumièges, de Saint-Wandrille et de Saint-Martin de Bocherville, monsieur Georges avait une préférence pour ce vaisseau de pierre dominant la ville, qu’il admirait depuis son enfance. C’est là qu’il avait été baptisé, qu’il avait communié, qu’il s’était marié et peut-être là qu’auraient lieu ses funérailles. Quel ne fut pas son désarroi lorsqu’en 1944, il vit la nef éventrée par les bombes et ravagée par un incendie qu’il contribua à maîtriser, ayant mobilisé pour la circonstance tout son personnel. La toiture menaçant de s’effondrer, il envoya ses charpentiers dans la forêt de Canteleu débiter des troncs qui servirent à étayer piliers et voûtes. Le dernier jour du mois d’août, la flèche élancée servit de gigantesque hampe à l’immense drapeau tricolore qu’il y fit accrocher après que les soldats canadiens eurent libéré la ville. Depuis cette époque, il entretenait avec l’édifice une passion étrange, chaque fois qu’il le voyait, il sentait monter en lui comme une jubilation mêlant respect, admiration et fierté.
Une fois encore, il s’éloigna avec regret et regagna sa onze légère qu’il avait stationnée en contrebas, rue du Petit Salut, près des chantiers de reconstruction. Tout le bas de la ville avait souffert lors du bombardement des ponts et c’était maintenant, à perte de vue, une multitude de palissades, d’échafaudages et de sapines qui se succédaient le long du fleuve.
Il longea les quais et se dirigea vers le Mont-Riboudet, sur la gauche, les grues portuaires, le nez replié vers le sol, faisaient penser à des échassiers cherchant leur nourriture dans une eau vaseuse, plus loin, des cheminées crachaient leurs fumées blanches qui se confondaient aux cumulus moutonnant le ciel.
Après avoir dépassé l’église du Sacré-Cœur et franchi une butte, il tourna sur la droite et pénétra dans une cour cimentée, séparée de la route par un mur de briques et de pierres.
Ayant garé son véhicule à la place qui lui était réservée, il monta les marches d’un perron à deux volées symétriques disposées en arc de cercle, s’aidant de la main courante en métal. Des initiales en fer forgé rappelaient qu’au siècle dernier, la famille d’un fameux écrivain avait demeuré en ces lieux. Il franchit la porte du bureau et fut accueilli par un “Bonsoir monsieur Georges” que lui adressa la réceptionniste.
Les bureaux se suivaient les uns les autres et étaient séparés par des cloisonnettes en bois de chêne dont la partie haute était vitrée, si bien que l’on voyait tous les employés disposés en enfilade derrière leurs pupitres.
Monsieur Georges franchit plusieurs portes jusqu’au bureau du comptable qui, au moment où il entra, décrochait sa veste du porte-manteau perroquet.
« Vous partiez monsieur Martin ?
— Oui monsieur Georges, la journée se termine.
— Je suis passé par la cathédrale où j’ai surpris un énergumène se tournant les pouces un quart d’heure avant la fin de la journée, je l’ai fichu à la porte, je lui ai réglé son compte... deux mille francs... un certain... attendez voir... »
Tout en parlant, il sortit de sa poche son carnet noir et chercha avec son doigt mouillé la page où il avait pris les notes sur le chantier.
« Ah ! voilà... Augustin Quesnel... vous rechercherez dans les livres l’adresse où envoyer les documents d’usage... bon, je vous laisse car j’ai encore à faire... bonsoir monsieur Martin.
— Je m’en occupe avant de partir, à demain monsieur Georges. »
Le comptable raccrocha sa veste, s’assit à son poste de travail et se mit à consulter le registre. Il eut beau relire plusieurs fois la liste des embauchés depuis le début de l’année, il ne put trouver le nom d’Augustin Quesnel. Cet individu avait-il jamais fait partie du personnel de l’entreprise ?

Dans les bars de la rue Pomme d’Or et de la rue Fleuriguet, on fêta joyeusement l’aventure qu’Augustin Quesnel ne se lassait pas de raconter et, jusque tard dans la nuit, on trinqua à la santé de monsieur Georges.