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 Société Nature

Mine de rien 

Tibo

Tibo

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La campagne n’a pas changé depuis hier. Il fait toujours aussi sombre et les silhouettes squelettiques des platanes alignés s’éclipsent toujours aussi vite dans l’angle mort de M. Lacause. Cette interminable ligne droite traversant cette campagne abandonnée, il l’emprunte tous les matins pour aller au travail depuis treize ans. Ce trajet pourrait être l’occasion inestimable, dans la vie chargée de M. Lacause, de s’adonner à des réflexions existentielles, de remettre en cause son insupportable petite routine ou encore de faire un bilan de son épanouissement personnel. Et pourtant, comme s’il suivait un petit rituel maniaque, une seule pensée accapare systématiquement son univers cérébral le long de cette ligne droite. C’est le constat effrayant que sa vie ne tient qu’à un fil. Un sursaut, un éternuement, un éclair de folie et le coup de volant peut être fatal. À cette vitesse et vu la proximité des platanes, l’accident est bel et bien possible et la mort tout à fait envisageable. M. Lacause est à la fois terrifié et fasciné à l’idée qu’une poussière, un minuscule signal électrique dans son cerveau, peut faire basculer le cours entier de son destin en une fraction de seconde.

Ce matin, ses mains serrent exagérément le volant, comme s’il se sentait particulièrement vulnérable. M. Lacause mange tous les matins dans sa voiture. Aujourd’hui, une barre chocolatée fera l’affaire. Une main agrippée au volant, il saisit de l’autre l’en-cas. Pressé, il avale machinalement les céréales agglomérées dans un chocolat excessivement sucré sans en tirer aucun plaisir gustatif. Au moins a-t-il l’impression d’avoir pris son petit-déjeuner. Il tourne ensuite le moulinet de la portière, entrouvrant légèrement sa vitre par laquelle s’engouffre aussitôt un courant d’air glacial. D’un geste précipité, il jette l’emballage de la barre chocolatée à l’extérieur de l’habitacle avant de tourner rapidement le moulinet en sens inverse. Le papier encore taché de chocolat fondu par la poigne crispée de M. Lacause est emporté dans la dépression d’air créée par l’automobile, effleure le flanc gauche de la voiture avant de virevolter au-dessus de la chaussée et d’atterrir délicatement, telle une feuille morte, sur le bas-côté de la départementale. Mine de rien...

Cette fois encore, M. Lacause arrive au travail sain et sauf. Il s’installe à son poste et entame le tri des dossiers, sa principale fonction au sein de cette agence immobilière. Il ne fait a priori que constituer de petites piles de dossiers à partir d’une grosse pile. Mais en réalité, il revendique une réelle capacité intellectuelle, d’après lui nécessaire à cette composition. Trier par date, par ordre alphabétique ou selon le degré d’urgence, M. Lacause sait faire et il le fait bien. Son travail est entrecoupé de petites périodes d’inattention pendant lesquelles il bascule lentement sa tête en arrière pour observer le plafond. Il parcourt du regard les multiples plaques de polystyrène carrées formant un immense quadrillage blanc cassé et parsemé de taches jaunâtres. Ces imperfections résultent probablement d’une fuite à l’étage supérieur ou de jets de café projetés lors d’un licenciement mal vécu. C’est en tout cas ce qu’imagine M. Lacause. Cette observation minutieuse et obstinée du plafond lui a donné l’occasion de compter maintes et maintes fois le nombre de cases de cet immense quadrillage. Vingt sur ce côté-ci fois douze sur celui-là. Soit un total de deux cent quarante cases, dont exactement six entièrement tachées et dix-neuf, partiellement. Pareil qu’hier. Rassuré, il replonge ensuite dans son interminable tri de dossiers, croisant le regard accusateur de Bénédicte, sa voisine de bureau. M. Lacause supporte difficilement cette commère et redoute déjà la pause-café. Il sait qu’elle accaparera la parole pour raconter dans les moindres détails l’émission « grand public » qu’elle a regardée la veille à la télévision.

Au même moment, un renard à la fourrure rousse erre en lisière de la forêt. Son pelage est si flamboyant qu’il semble éclairer la végétation noircie par la rigueur du long hiver qui se termine. Sa course frénétique à la protéine le mène jusqu’au bord de la départementale. Une odeur lui taquine les narines. Une odeur nouvelle et attirante. Son flair le conduit rapidement jusqu’à un emballage vide, mais tapissé de chocolat sucré. Le canidé ne laisse pas filer l’occasion et avale le tout d’un coup.

Au bureau, c’est l’heure de la pause. M. Lacause commande comme tous les matins un arabica-long-non sucré-au lait. Ses doigts parcourent machinalement les boutons du clavier du distributeur pour effectuer sa commande. Il observe ensuite presque avec recueillement l’enchaînement de filets liquides se déverser dans le verre en plastique : le café, puis le lait et enfin l’eau chaude. À quoi sert une si grosse machine si le mélange des ingrédients se fait à l’extérieur ? Pensif, M. Lacause saisit son café et rejoint le cercle de ses collègues, formé comme d’habitude précisément entre la porte et la machine, et gênant systématiquement le passage des retardataires. Sa collègue « adorée » est déjà en train de déverser ses commentaires vides et solitaires. Thème du jour : les différentes méthodes pour déboucher un évier.

C’est à cet instant précis que le renard succombe à son agonie lente et douloureuse, sur le bord de la route, l’emballage de barre chocolatée coincé en travers de sa trachée.

Après avoir supporté sa collègue pendant de longues minutes, M. Lacause met fin à sa pause-café. Il apporte sa contribution à la montagne de gobelets de plastique qui déborde de la poubelle et retourne à son travail. Il trie quelques dossiers et, une dizaine de minutes plus tard, il compte une fois de plus les cases du plafond.

À quelques kilomètres de là, un homme gare brusquement sa voiture sur le bas-côté de la départementale. Il vient d’apercevoir une tache d’un roux exceptionnel sur le talus. Il n’y a aucun doute, c’est un renard mort et il a l’air en très bon état. Une aubaine pour ce taxidermiste ! Il coupe le contact et, pressé de découvrir de plus près son futur modèle, il ouvre brutalement sa portière.
Cela fait cinq heures que le chauffeur de camion roule sur la départementale. Ce dernier reste concentré sur la route, car il sait que les barils empilés dans sa remorque sont remplis d’un produit hautement toxique. Ses supérieurs ne lui ont rien dit de plus. Il s’agit en fait d’aminotriazole. Formule chimique : C2H4N4. Substance active de produit phytosanitaire utilisé comme herbicide. Le routier n’anticipe pas l’ouverture précipitée de la portière du taxidermiste. La surprise provoque chez lui un réflexe de dernière seconde : un coup de volant, le camion évite la portière, mais l’énorme masse du semi-remorque est déséquilibrée en pleine vitesse. Une peur viscérale crispe alors les traits bouffis du conducteur. Les pneus crissent, le camion vacille et finit sa route couché dans le fossé de la voie d’en face. Dans sa chute, la toile de la remorque s’est déchirée et deux barils se sont échappés incognito, entamant une course folle dans un champ sur le petit versant de la colline. Plus de peur que de mal, du moins en apparence : le taxidermiste et le routier s’en sortent indemnes. Les deux barils fugitifs, eux, roulent toujours. Ils rebondissent et froissent leur taule sur chaque pierre, chaque aspérité du terrain rencontrée. Aussi improbable que cela puisse paraître, l’un des deux est arrêté par le tronc de l’unique arbre présent dans le champ. Le second termine sa fugue dans un petit cours d’eau en fond de vallon. Les blessures du bidon sont trop sérieuses et l’aminotriazole commence à s’écouler par les fentes béantes, brouillant vite les eaux cristallines du petit ruisseau.

M. Lacause est toujours à son bureau. Le temps semble vouloir stagner et le retenir éternellement cloué sur son fauteuil à suspension. Il faut avouer que s’il y a une chose agréable dans ce bureau, c’est bien ce fauteuil moelleux dont la hauteur s’ajuste à l’aide d’une manette latérale. Quel bijou de technologie ! M. Lacause passe parfois plusieurs minutes à jouir de la fonctionnalité épatante de sa chaise de bureau. Il rehausse le siège puis actionne la manette qui le lâche instantanément dans une chute rapide de quelques centimètres, pendant laquelle il sent son cœur s’élever. Cette brève sensation d’apesanteur est directement suivie d’un atterrissage amorti par l’air comprimé du piston.

C’est à ce moment que les petites molécules agressives de l’aminotriazole parviennent au petit lac de la Joue où se jette le ruisseau autrefois cristallin. L’endroit paisible rayonne d’une incroyable harmonie. La barque d’un pêcheur sillonne délicatement la surface délicate du plan d’eau. Les ondes créées s’éloignent en deux fronts distincts jusqu’à atteindre les bords et disparaître dans des rangées de phragmites dansantes. La silhouette fine des hérons se fond parfaitement dans ces lignes végétales verticales. Seul le gris bleuté de leurs plumes trahit leur présence. Des cercles de toutes tailles se forment régulièrement à la surface du lac, témoignant de l’activité poissonneuse de ce mois de mars, tremplin pour le printemps. Les aulnes et les saules de la berge semblent vouloir s’admirer dans ce miroir mouvant. Chaque être vivant participe ici à maintenir un équilibre actif et un paysage tout à fait pittoresque.
L’écosystème du bureau de M. Lacause est, lui, très limité : une poignée d’humains, une plante en pot que la chlorose affaiblit, loin des fenêtres, et quelques araignées sur leurs toiles tissées entre les fils d’ordinateurs. S’il avait vu le petit arachnide présent entre ses dossiers, il y a bien longtemps que M. Lacause l’aurait écrasé. Il aurait alors diminué d’au moins vingt pour cent la biodiversité de l’agence.

Dans le lac de la Joue, la biodiversité n’en mène pas large non plus. L’effet du produit toxique ne se fait pas attendre et déjà, quelques gardons mourants tournent en cercles pathétiques, le ventre flottant à la surface. Au cours des heures suivantes, le produit se diffuse dans la totalité des eaux du lac. La végétation aquatique assimile les molécules ennemies dans son métabolisme. Le lendemain, les premiers têtards de l’année broutent les algues du fond et sont contaminés. Puis c’est au tour logique de la larve de dytique, friande de ces petits amphibiens juvéniles. Les carpes laissent porte ouverte à l’aminotriazole dans leur organisme en se gavant des larves d’insectes intoxiquées. Une semaine plus tard, c’est toute la chaîne alimentaire du plan d’eau qui se trouve infestée. La vie du lac est largement compromise, mais la catastrophe ne s’arrête pas là. Les molécules de C2H4N4 ne se contentent pas de stagner entre la vase et la surface du lac : elles voyagent à présent dans les eaux souterraines des nappes phréatiques voisines. Les corbeaux, incontournables opportunistes, ont pris part au festin de la chair poissonneuse accumulée sur les berges et emportent déjà l’aminotriazole dans la strate aérienne.

Ce matin, M. Lacause emprunte une fois de plus la départementale. À la radio, les nouvelles locales sont mauvaises. On annonce des poissons retrouvés morts par centaines, une pluie d’oiseaux tués en vol et des intoxications par l’eau courante : six morts et dix-neuf hospitalisés. Les scientifiques cherchent toujours la cause de cette catastrophe. Interpellé, M. Lacause allume une cigarette. Une fois qu’elle est consumée jusqu’au filtre, il tourne le moulinet de la portière. Un courant d’air glacial s’engouffre aussitôt dans l’habitacle. Il jette le mégot encore incandescent par la vitre entrouverte...