22 min
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Métro 77... La mer L'ugubre

EN COMPET'
ÉTÉ 2012
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Je quitte la zone 38 à laquelle je suis affecté. A la spatule, je racle un peu de sueur sur mon bras et je glisse cette pâte molle à l’intérieur de la machine. « Accordé »... je sors. La carte 88 me permet l’accès au quai. La C39, c’est celle du matin. Tout est configuré par mon temps de travail : un aller à 06h07 et un retour à 19h32. L’oxygène raréfié rend ce moment douloureux. Tout est mesuré. C’est le minimum vital pour le nombre que nous sommes. Nous avons appris le respect et personne ne s’agite. Le seul fait de respirer plus fort ou de dégager plus de gaz carbonique compromettrait la vie des autres hommes sur le quai et serait sévèrement puni par les autorités. Nous sommes là, sans émotion, attendant que le 88 nous mène à nos habitations. Quand la montagne de métal s’approche du quai, il ne faut plus respirer jusqu’à ce que nous soyons à l’intérieur. Dans le métro, toutes les bouches s’ouvrent et avalent l’air gratuit. Il y en a toujours qui se délectent impunément, les mêmes qui consomment tous les crédits de leur carte à oxygène. Souvent, ils se retrouvent dans leur case en sueur, presque mourant, attendant la paie du mois pour respirer à nouveau. Nous payons pour vivre, voilà où nous en sommes. A l’intérieur du M88, tout le monde est calme et silencieux. Le wagon se remplit de lumières colorées et sur les vitres, nous voyons défiler les paysages d’antan, ceux qui ont disparu sous le béton. On y voit la campagne, remplie de verdure, d’animaux de la ferme, de petits ruisseaux chantants, et tout cela dans le calme le plus absolu. Un gaz se diffuse lentement dans le wagon. L’inhalation du produit nous apaise et nous soulage de notre journée de travail. C’est un des rares moments où nous avons le droit de rêver devant toutes ces choses disparues. A la fin du trajet, nous descendons sans excès, ni révolte, on avance... cette affiche à la sortie du métro... on y voit la mer avec ses vagues bleues, ses gros rouleaux blancs tous remplis de mousse d’eau qui la tirent jusque sur le sable jaune doré... un jour, j’irai là-bas contempler ce décor fabuleux qui me frappe tous les jours en plein cœur et qui ne cesse de me faire rêver même après l’extinction des feux, où la nuit noire l’emporte sur le soleil. Lorsque je me couche, mon cerveau transforme l’oxygène en air marin. Ma tête se remplit de bleu lagon et ma bouche de ce goût d’eau fraîche et salée.

1er jour :
— Arrêtez la machine ! X s’est irradié ! »
— Emmenez-le à l’infirmerie et apportez-moi le rapport du médecin dès que possible !
C’est la première fois que je me brûle depuis que je travaille ici. Mon bras est contracté par la blessure. Un X me dépose devant la case du docteur de l’usine puis retourne au travail.
— Entrez !
— Je...
— C’est pour la radiation ? Oui, je suis au courant, votre chef de service vient de m’appeler à l’instant. Montrez-moi votre bras... d’accord très bien. Je vais vous administrer une HBH de niveau 12 au laser. Ne bougez pas...voilà c’est fait. Est-ce que vous sentez encore une douleur quelconque?

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— Non.
— Très bien. Vous travaillez dans quelle zone ?
— La 38.
— Département ?
— 64.
— Matricule poste ?
— X21QZD3248.
— La zone de traitement d’air au radiant, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Donnez cette carte numérale à votre chef de service.
Je sors. La douleur a disparu. Je me sens tout pâle, je suis en sueur. C’est la première fois depuis des années que je parle autant avec une personne. Mon chef tire une feuille d’instruction et me tend la copie.
— Pendant cinq jours, à compter d’aujourd’hui, vous travaillerez de 06h07 à 15h32. Votre carte 88 sera remplacée par la carte 77 du même métro 77, rame 2, prise à 15h35.
Il me remet ma nouvelle carte en l’échange de l’ancienne, puis je retourne dans ma zone continuer le travail. J’ai comme une sensation bizarre au fond de moi, un mélange d’appréhension et d’excitation enfantine en pensant que je serai seul sur le quai quand le métro arrivera. Une sonnerie retentit.  « Zone 38, département 64, matricule poste X21QZD3248, il est 15h32, Sortez. »
Enfin sur le quai ! Une seconde... je suis pris d’effroi. Ma réaction ? Ma première réaction ? Je me surprends rangé, droit, respirant faiblement. Je m’étais tellement imaginé... ma tête se rue sur mon corps. « Bouge ! Respire plus fort tu es tout seul ! » Mon corps ne rompt pas sous la torture du cerveau. J’ai un frisson d’horreur, je m’aperçois que je ne suis même pas au centre du quai. Mon cœur va lâcher : la mer ? Je ne verrai pas la mer ce soir ! Elle est de l’autre côté de la station ! Le 77 fait voler mes cheveux en arrière. Tout bouillonne à l’intérieur, mais mon visage reste définitivement mort. Il y a un siège vide, là-bas, à côté d’un vieux bonhomme les yeux fixés sur la vitre de la première rame. Je vis mes nouvelles minutes de liberté comme une injustice. Je... la première rame est peuplée de personnages étrangement beaux.
— Magnifique, n’est-ce pas ?
— Pardon ?
Le vieil homme me regarde et me lance un sourire complice flétrissant un peu plus son visage.
— Ils sont grandioses, hein ? 
— Je n’avais jamais vu personne comme ça auparavant. Comment se fait-il qu’elles aient l’air... de venir d’une autre époque ?
— Ce sont des hologrammes.
— Vous voulez dire que ces personnes...
— ...n’existent pas, oui. Enfin n’existent plus. C’est la première fois que vous prenez ce métro ?
— Oui.
— Il y a quelques années, ces rames ne disposaient d’aucun système d’hologrammes ou de diffuseurs de gaz accompagnés de films terrestres. Nous pouvions voir les vraies personnes de la rame 1 et 2. Vous êtes ouvrier, n’est-ce pas ?
— Oui.
— La rame 2 est réservée à la classe populaire et la première à la classe bourgeoise. Un jour, un X avait tout combiné pour assassiner un Y qui se trouvait dans la première rame. Il le fixait des yeux sans que l’autre ne se doute de rien. A la sortie du métro, l’X se rua sur Y et lui enfonça un bout de verre dans la gorge qui le tua
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quasiment sur le coup. Depuis, non seulement il y a un renforcement de gardiens à la sortie commune des deux classes, chacune empruntant un couloir différent, mais en plus, il y a un système d’hologrammes dans la première rame des métros transportant deux classes différentes. Ainsi, aucun prolétaire ne reconnaît son patron pendant le trajet et fini les drames ! Enfin, je ne m’en plains pas ! J’ai ce spectacle fabuleux tous les jours devant moi ! Ce sont les gens de la première rame qui ont choisi d’être ces hologrammes ! Comme j’étais un bon élément, le jour de la retraite, mon chef m'a demandé quelle carte de métro me ferait plaisir. Je lui ai dit aussi sec... parce qu’avant on avait le droit de parler vous savez... s’il y a bien un seul trajet que je rêverais de faire tous les jours, c’est celui du 77 ! Alors il m’a donné la carte 77 et un siège attitré. Et me voilà tous les jours dans cette rame, à admirer ces personnages d’antan.
— Mais qui sont ces hologrammes ?
— Des acteurs de cinéma américain des années 40 à 60.
— Mais en 2140, je n’ai jamais vu de...
— Non, non ! Des acteurs de 1940 à 1960.
— Mais...
— Oui, avant, il y avait des films avec des acteurs humains. On ne voit plus défiler que des images de nature perdue maintenant. Avant, c’était les histoires d’amour d’un homme et d’une femme qui étaient projetées ! Des intrigues policières ! De l’aventure ! Des grandes batailles avec indiens et cow-boys !...oui, enfin ça ne vous dit rien.
— Mais comment vous savez tout ça ?
— C’est mon grand-père, mon petit jeune homme ! Nous l’avions recueilli dans notre case. A l’époque, nous avions le droit de cumuler nos cartes à oxygène et comme nous étions très pauvres, la réunion de nos crédits d’air subvenait alors à oxygéner toute la famille. Mon grand-père a profité de mon très jeune âge pour me montrer des choses extraordinaires que même certains bourgeois ne verront jamais de leur vie. Il me disait : « Assis-toi et rêve ! Profite de ton jeune âge pour voir des choses fabuleuses ! Car, vois-tu, dans quelques années, tu rentreras dans une longue et douloureuse vie, celle du travail. Et quand on est fils et petit fils de X , on naît avec quinze ans de liberté. Et dans ce long voyage dur et abrutissant, seuls ceux qui ont pu rêver recroiseront le chemin de la liberté, avec en eux toujours ces mêmes sensations d’enfant, celles de leurs quinze premières années.» Alors je m’installais sans un mot. Mon grand-père sortait de vieilles bobines qui appartenaient à son père et les glissait dans un appareil clandestin. Là, devant mes yeux d’enfant, les images défilaient, des images qui restent à jamais gravées dans ma mémoire.
— Et ces bobines ? Que sont devenues ces bobines ?
— Malheureusement, lors d’une surveillance cible, deux hommides de l’état, nous ayant surpris pendant la projection d’un film, confisquèrent les bandes et l’appareil clandestin de mon grand-père. Il passa pour fou et ne fut pas envoyé en prison. Il mourut quelques jours plus tard. J’aimerais tant qu’il soit là, assis tout près de
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moi à contempler ces hologrammes ! Lui qui connaissait les répliques de tous les films dont les héros sont en face de nous ! Enfin !... Mais je vous laisse profiter du spectacle maintenant !
— Non, au contraire, continuez, je... merci.
— Bon, alors, permettez-moi de vous faire quelques présentations. Vous voyez l’homme là-bas ? Assis à gauche ? C’est John Wayne, l’acteur incontesté de tous les westerns, le cow-boy le plus célèbre du cinéma. Un peu plus loin, vous avez Kirk Douglas. Il joua dans plusieurs péplums où il incarna Ulysse ou encore Spartacus. Ah Spartacus ! Quand suspendu à la croix, il peut mourir heureux en voyant sa femme et son fils gagner leur liberté !... La femme de droite, c’est Elisabeth Taylor dit « Liz Taylor », quelle actrice fabuleuse ! Dans Soudain l’été dernier, elle joue le rôle d’une femme déchirée par la vie, internée alors qu’elle n’est pas folle. Derrière elle,...

Mon cœur se soulève tout à coup. Un des personnages, en se déplaçant, laisse apparaître au fond de la rame une femme d’une beauté abolissant tous les âges.

— Et cette femme là-bas ?
— Ah ! Je vois que monsieur a bon goût ! Rita Hayworth ! Gilda, La dame de Shangai ! Plus jeune, elle était superbe en brune ou en rousse auburn ! Ah, la vie est tragique !
— Pourquoi ça ?
A 42 ans, elle fut frappée par la maladie d’Alzheimer, le pire truc qui puisse arriver à un acteur ! Sa fille s’est occupée d’elle jusqu’à sa mort en mai 1987.

Rita Hayworth s’approche de la sortie. Nous descendons au même arrêt !

— Bon, je descends ici. Je vous remercie pour tout. A demain ! Vous me présenterez encore d’autres personnages !
Ah ! Demain !

Le métro s’arrête et je m’empresse de descendre. Je l’attends. Une vingtaine de personnes sortent de la rame 1 et déjà les gardiens font barrage. Où est-elle ? Des visages neutres défilent devant mes yeux excités, mais pas de Rita Hayworth dans le coin. J’entends frapper derrière moi. Je me retourne. Le vieux essaie de me dire quelque chose, sa bouche en articulant fait plier son visage : « Ce ne sont que des hologrammes... » . Puis le métro disparaît.

« Circulez Monsieur ! Vous n’avez pas le droit de rester ici ! »

Le gardien me suit du regard jusqu’à ce que je rentre dans le couloir-bulle me menant tout droit à ma case. La première porte-pallier se ferme derrière moi, puis la seconde et la troisième. En attendant demain, je n’ai plus que ma mémoire pour accéder au quai. Je rentre dans ma case, allume l’oxygène et m’affale sur mon lit, exténué. Tant de choses se sont passées aujourd’hui. Mes yeux se ferment tout seuls. Je ne me sens pas mal à l’aise, j’ai juste besoin de dormir. J’ai la sensation que mon corps mérite ce sommeil. 19h56. Dans quelques minutes, c’est l’heure du couvre-feu. Je ne sais plus très bien de quoi j’ai rêvé. Mon bras est un peu engourdi. Ah oui, c’est vrai, je me suis irradié. Le 77 de 15h35, le vieux, cette femme, tout me revient. Le visage de Rita Hayworth m’éclate en pleine figure. Il faut que je sache. 20h00. C’est

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le couvre-feu, je vais pouvoir sortir à l’air libre. La lumière est étincelante, on croirait à des rayons de soleil. Pendant deux heures, l’éclairage et l’oxygène tourneront à plein régime. Pendant deux heures tout est permis. Certains restent chez eux, ouvrent leurs fenêtres et laissent entrer l’oxygène partout dans leur case. Ces deux heures font le bonheur de tous, elles rendent les gens heureux. Souvent, les célibataires en profitent pour partir à la recherche de l’âme sœur. Pour le sexe, il existe des endroits qu’on appelle « rues du coït », des lieux où hommes et femmes se dirigent uniquement pour assouvir leurs désirs. Quelques bancs sont installés pour les vieux qui descendent. On voit souvent courir les enfants. Chacun y trouve son bonheur. A 22h00, plus de lumière, c’est la nuit noire. L’oxygène est coupé, la journée est terminée. Il arrive que quelques cadavres jonchent les trottoirs des rues du coït. Les hommides les ramassent la journée pour ne pas qu’au couvre-feu suivant, le bonheur des gens soit affecté par une vision d’horreur. A une cinquantaine de mètres de nos habitations, il y a une borne d’information générale. Je glisse quelques crédits dans la machine et tape « Rita Hayworth ».
Une feuille de papier en sort. Il est écrit : « Rita Hayworth : Actrice américaine des années 1940 et 1950. » Il y a un petit médaillon avec son visage en photocopie. C’était donc vrai, je n’ai pas rêvé cette journée, je l’ai bien vécu. Mon cœur bat très fort et pourtant je ne reconnais pas son visage. J’ai la sensation étrange de l’aimer sans l’avoir vu. Il est 21h00 et je me fous du couvre-feu. Je passe devant le bonheur des gens, complètement ailleurs. Moi, mon bonheur n’est pas là, il est au plus profond de moi. J’ai hâte d’être à demain, hâte que le métro s’arrête et que je vive à nouveau.

2ème jour :
En entrant dans la rame, je cherche mon vieil ami. Son siège est vide, il y a quelque chose de graver dessus. « A la mémoire d’un vieil X ». Le vieux est mort. Je suis seul face à mon destin. Personne pour m’épauler. Je m’assois là, à côté de rien. Peut-être qu’un jour je finirai comme lui, à ne plus rêver mais faire partie du rêve. Moi c’est de la mer que je pourrai parler, de cet immense bleu marine. Alors je ferai rêver les gosses avec cette histoire d’affiche et tous se précipiteront pendant le couvre-feu pour m’entendre raconter les couleurs, le blanc qui sort du bleu qui se jette sur le jaune. Je me réveille doucement, un sourire aux lèvres. Un regard m’a surpris pendant mon sommeil. C’est celui de Rita Hayworth. Son visage semble tout attendri de me voir ainsi dans la lune. Puis elle se retourne, sans me laisser le temps de lui faire un signe. Je !... mon bonheur est profond. Je n’ai jamais ressenti cela à part pour la mer. C’est elle ! Oui c’est elle la mer qui bouge ! C’est cette magie folle qui joue dans ma tête quand je suis en plein rêve ! Cette sensation de bonheur intense quand l’affiche se met à vivre ! Je me mets à rêver en contemplant son dos collé à la vitre. Je vois autre chose que son corps, je ne sais pas quoi, mais je suis

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transporté loin d’ici, vers quelque chose que j’ai toujours eu l’impression de connaître sans jamais l’avoir vécu, comme des souvenirs réels montés de toute pièce par mon imaginaire. J’ai déjà ressenti cela auparavant, ce même état d’immense déconnexion du monde qui m’entoure, comme si je me rapprochais soudain de la vérité. Elle s’apprête à descendre. Nous sommes déjà arrivés ! Il faut que je lui dise quelque chose ! Je ne peux pas la laisser partir comme ça ! Elle connaît déjà tout de mon intimité ! Je m’apprête à sortir, elle ne me regarde toujours pas. Les portes s’ouvrent. Les gardiens s’avancent déjà en direction de la rame pour faire barrage. Je sens quelque chose qui bout en moi. Ca monte du bout de mes pieds pour venir me serrer à la gorge. Je n’ai pas le choix, je vais devenir fou ! Je sors le premier, profitant de la cohue pour paraître plus discret. La première rame descend à son tour.
« Rita ! Rita Hayworth ! »
Une femme insignifiante se retourne. Je lui souris. Deux gardiens se jettent sur moi. Je n’ai pas eu le temps de la voir, de lire dans ses yeux, elle est déjà partie. Sans un mot, les deux hommes m’accompagnent jusqu’à la sortie. La première porte-pallier se ferme derrière moi, puis la seconde et la troisième. Je souris. Je me rappelle du premier jour où j’ai vu la mer. Tout était gris. Il y avait cette affiche pleine de couleurs à la sortie du métro. Je suis resté bouche bée, je ne pouvais plus avancer. Puis, la discipline de ce monde m’a fait reculer malgré moi. J’entendais avec horreur le bruit des portes-palliers se cogner entre elles, signifiant que l’accès au quai était coupé jusqu’au lendemain. J’avais peur d’avoir oublié, peur de ne plus me rappeler des couleurs. Je souris. Il pourrait y avoir mille portes !...
Elle m’a regardé. Elle était attendrie ! C’est comme si je me baissais, que je tendais la main en fermant les yeux et que les vagues bleues venaient me caresser le bout des doigts. Mon premier contact avec la mer !... Le premier hors cerveau ! Un souvenir réel !

3ème jour :
Les vieux acteurs circulent devant mes yeux ébahis. Il y a toujours cette Rita Hayworth, ma Rita Hayworth, la mer. Elle ne me regarde pas. Qu’est-ce que je suis pour elle ? Etait-ce le hasard qui a fait que son regard sur moi avait cette couleur là ? Je n’arrive pas à le croire, et pourtant elle ne me regarde pas. Moi je n’ai plus que ces trois jours pour vivre du réel, alors je la regarde sans compter, sans croire que le métro s’arrête au prochain arrêt. Elle me regarde soudain au moment de descendre. Elle me regarde plusieurs fois et je ne sais quoi penser. Elle a le poing fermé, quelque chose dans sa main. Elle sort et je sors. Elle jette quelque chose au sol sans que les gardiens ne la voit. C’est pour moi je le sais. Ca ne peut être que pour moi. Pour personne d’autre. Je me baisse et ramasse ce présent.
Je pars, cette boulette de papier froissé à la main. Je la caresse doucement entre les doigts, c’est mon premier coquillage. J’entre dans ma case, allume l’oxygène et me couche doucement dans mon lit. Je glisse le coquillage à mon oreille pour pouvoir

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entendre. Je respire son odeur pour goûter son parfum. Je l’ouvre doucement, en dessinant du doigt ses frontières, où les courbes des pliures s’entremêlent et protègent la partie plus tendre du papier, qui laisse apparaître soudain l’encre bleue qui fait des vagues et dessine des idées.

« Vous aimez Rita Hayworth ? Oui vous l’aimez, je l’ai lu dans vos yeux.
Moi aussi je l’aime éperdument. Quand j’entre dans la rame, je sais
que je suis elle un instant. Hier, je vous ai volé un regard. Vous étiez
si beau le visage reflétant vos pensées, que je n’ai pu m’empêcher
de vous aimer.
Ce monde n’a tellement rien d’extraordinaire ! Le couvre-feu, le faux soleil,
les gens qui font semblant !
Et vous, vous débarquez, comme une étoile filante !
Merci pour les poussières d’étoile qui ont colorié mes yeux ! »

Je pense soudain à l’école, comme ça. Je me rappelle les poèmes, des bribes de mots les uns à la suite des autres. La magie des lettres qui se suivent, qui se transforment en mots, se transforment en phrases, en sentiments, exprimant la beauté et la mélancolie. Je voyage, là, sur mon lit. Je n’existe plus. Je ne suis qu’une sensation, un courant d’air dont on ne pourrait définir la taille, le mouvement, s’il passe et quand il va disparaître. Je ferme les yeux, la joue contre le papier. Je suis sur le sable, les pieds dans l’eau, je suis bien, je suis moi...

4ème jour :
Deuxième boulette. Peut-être trop expressive, on m’offre la mer.

« Demain, enfuyons-nous pour le rêve !
Après le 77, il y a un métro de lavement dont les rames sont laissées grandes ouvertes.
Etes-vous prêt à vivre le plus grand moment de votre existence ?
A la sortie ne me regardez pas. Gardez toujours cette image de Rita Hayworth jusqu’au bout. Retournez-vous et courez jusqu’aux rames de lavement. Le rêve deviendra notre réalité pour l’éternité. »

J’ai peur de moi-même tout à coup. Demain, j’enfreindrai les règles, mais demain je serai heureux. Je ne peux plus revenir en arrière, j’aime une femme qui n’existe pas. Je me rappelle des quelques vers sur le papier, le poète avait dit : « je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend. » Je suis ce poème triste et heureux, je suis cette mélancolie. Demain, je me laisserai dépasser par la folie qui m’envahit, je laisserai les vagues bleues et la mousse de leurs rouleaux inonder tout mon être de ce bonheur intense. Demain je serai fou et heureux jusqu’à la fin. Je sers ce petit bout de papier précieux, ce passe sans retour vers ce paradis si lointain, celui de ma tête, avec l’unique sensation que mes larmes douces filent comme des étoiles.

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5ème jour :
J’ai le cœur qui bat à cent à l’heure. Je ne me suis jamais autant rapproché du rêve, jamais. Elle est là devant moi, elle attend. Je suis peigné comme il faut, je n’ai jamais été aussi beau, comme s’il fallait que je donne le meilleur de moi-même pour symboliser ma rencontre. Je tremble un peu, mais je tremble énormément à l’intérieur. A la prochaine correspondance, je prendrai le bon, celui qui m’emmènera dans mon rêve. Nous serons seuls elle et moi, et mon cœur éclatera de sensations. Tout disparaîtra autour de nous, il n’y aura plus que cet instant sans retour. Le métro s’arrête. Mon cœur se soulève, puis il s’apaise comme s’il avait compris. Je suis rempli de calme tout à coup. Je sors doucement de la rame et j’attends. J’attends que tout le monde s’en aille, disparaisse à tout jamais. Le métro prend son dernier envol pour laisser place au suivant. Je vois les gardiens qui se précipitent sur moi mais je ne les entends déjà plus. Je me retourne et cours dans la rame de lavement. J’entre et je regarde Rita Hayworth de l’autre côté. Elle me sourit et je lui souris, elle rit et je ris aussi.

« L’oxygène ! L’oxygène va couper ! Sortez ! Sortez ! Vous n’avez pas le dr...» 

Moi, contre la rambarde, j’ai pris la pause du penseur, un sourire aux lèvres. Et devant mes yeux d’enfant, il y a la mer qui danse...

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