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 Instant de vie

Marie l'obstinée 

Anne Nantet

Anne Nantet

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J’avais quinze ans, j’étais assise en face du juge. Il m’a posé la question, celle qu’il devait poser dix fois par jour :
— Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?
— Plus tard, je veux être écrivain, déclarai-je dans un éclair d’illumination subite.
Il m’a observée d’un air étonné, pas vraiment bizarre, mais étonné. Il devait s’attendre à une réponse au vitriol, à un rire haineux ou au mieux à un vague haussement d’épaules mais sûrement pas à ça ; les champions en dictée-grammaire ne remplissaient pas son carnet de rendez-vous. Il tournoya sur son fauteuil et se leva. Son jean tire-bouchonnait aux genoux et je vis ses chaussettes, des Dim. Côté vêtements, il était tout comme moi le juge. À voir défiler des jeunes dans son bureau, il avait fini par leur ressembler ou peut-être qu’au fond, il n’était pas si vieux ? Et Dieu sait si ça défilait, pire qu’au quatorze juillet sur les Champs-Elysées !
Dans la salle d’attente je ne pouvais jamais m’asseoir ; c’était toujours comble. Il n’y avait que cinq chaises, des chaises en plastique, des fois qu’on les casse. De toute façon, ces messieurs-dames les éducateurs, les assistantes sociales se les réservaient. D’accord, ils étaient venus là, au Palais de Justice, à cause de nous, pour nous les paumés, les voleurs, les menteurs, les fugueurs, les fêlés de la tête et les éclopés du cœur. Ils pouvaient bien s’asseoir et me laisser debout. Moi, j’avais tellement la trouille que j’en aurais tourné de l’œil. Alors, je regardais par la fenêtre. Sur le toit d’en face, un pigeon se grattait les plumes avec le bec ; ça me faisait rire et mes oreilles cessaient de bourdonner. Au bout d’un temps infini, c’était mon tour. Le juge se levait pour m’accueillir. Il disait bonjour d’abord à moi et, madame Picard – pourtant entrée la première – attendait comme une gourde qu’il veuille bien enfin la saluer. J’en ai connu des madames Picard ; toutes des gentilles, gentilles à mourir d’ennui, avec des mots sucrés plein la bouche à vous écœurer des pâtisseries pour la vie !

Puis les années ont passé... Ce n’était plus pareil mes relations avec le juge, au contraire ! J’aimais bien le retrouver, juste pour un petit bonjour comme ça. Juste pour qu’il sache que je ne l’oubliais pas ; juste pour voir ses yeux s’éclairer quand j’ouvrais la porte. Si j’avais osé, je lui aurais fait la bise mais ça ne se fait pas ou bien je lui aurais porté des chocolats mais ça l’aurait peut-être gêné...
Alors, je venais comme ça, en passant, entre deux rendez-vous. Dans la salle d’attente, je ne cherchais plus à m’asseoir et, dès que la porte de son bureau s’entrouvrait, pfitt, je me faufilais : « Pardon madame, seulement un papier à donner à monsieur le juge ! »
À mon entrée, l’instant de surprise envolé, il ne cachait même plus l’émotion d’habitude éprouvée à retrouver un être cher ou un ami. C’est vrai qu’ensemble, on avait mené quelques campagnes, remporté quelques victoires. Avec moi, il pouvait quitter sa robe de juge ; j’étais sa récréation. Il tapotait son paquet de Marlboro.
— Tu en veux une, me demandait-il ?
— Non merci ; vous savez bien que je ne fume pas.
La dernière fois, les yeux piquants de malice, il m’avait dit : « C’est vrai, et tu as bien raison, mais je te trouve changée, tu as bonne mine. Cherches-tu toujours ta mère ?
Ça, au moins, il n’avait pas oublié, il n’avait pas eu à relire mon dossier ; cette obsession collait trop fort à ma peau.
— Je la cherche. Si je veux, je la retrouverai. Vous savez, je suis enceinte et avec Laurent, on va peut-être se marier ; enfin, c’est lui qui a cette idée-là !
— Mais c’est formidable, répondit-il en ouvrant les bras comme s’il embrassait la nouvelle. Tu as trouvé un mari et en plus, tu attends un enfant. Je suis heureux pour toi Marie, heureux et rassuré. La prochaine fois, tu viendras avec lui ; je veux voir le bébé de Marie l’obstinée.
Il s’était levé. Toujours sur le toit d’en face, le même pigeon ou alors un autre. Allez savoir... Tous les pigeons se ressemblent. Le juge me poussa gentiment vers la sortie en disant : « Allez Marie, sauve-toi, le travail m’attend. Il y a plein de petits chats perdus dans la salle d’attente mais reviens quand tu veux ; tu ouvres la porte et c’est le soleil qui entre dans mon bureau »

Aujourd’hui, plus de portes à ouvrir. On s’en charge pour moi, on me fait passer la première, comme une princesse, et toujours, en musique d’accompagnement, le cliquetis de l’énorme trousseau de clés accroché à la ceinture de la matonne.
Le juge a perdu son soleil dans les profondeurs oubliées du quartier des femmes de la prison de la Santé. Il a pris sous son aile le fils du soleil déchu, un chaton aux cheveux d’or. Il a trois ans. Si je pense à lui, si j’écris son nom, je vais encore pleurer des heures entières et ce soir, je veux terminer mon histoire.
Elle a commencé il y a vingt cinq ans, le jour de ma naissance, le jour où ma mère m’a abandonnée.
Le juge avait raison. Marie l’obstinée ne renonce pas. Lui, les années passant, à l’abri derrière sa porte capitonnée, a probablement oublié qu’un jour, je serai écrivain et surtout qu’un jour, je retrouverai ma mère. Il ignore les livres dévorés la nuit à la lueur d’une lampe électrique. Il ignore l’existence, ici, d’un atelier d’écriture. Pour avoir la permission d’y participer chaque semaine, je suis devenue douce et soumise ; une vraie colombe ! J’ai dompté ma rage à coups de mots abrupts qui écorchent le papier. Pour apprendre à écrire, j’ai appris à roucouler.
C’est dur ! Je n’écoutais pas trop à l’école, entre deux fugues quand le vent de la liberté me poussait sur les routes. C’est vrai qu’avec les copains, on ne s’embarrassait ni de l’accord des temps ni de la noblesse du vocabulaire. D’abord, on avait le nôtre, c’était notre ciment. Aujourd’hui, je réalise qu’il avait l’étendue de nos perspectives d’avenir ; qu’un petit calepin de rien du tout aurait suffi pour en contenir tous les mots. Alors, la première fois que j’ai plongé mon nez dans un livre, quelle panique !
Pour commencer, en guise de bienvenue, sur la couverture, le tampon de la Santé comme marque gravée au fer rouge dans l’épaule des esclaves et des condamnés. Pour ne pas y penser, je le posais à l’envers. Je ne l’avais pas choisi au hasard : l’auteur, Fred Ulhman. Mon premier vrai copain, celui qui ne m’a jamais laissée tomber, c’était Fred ; et le titre, gorgé d’espérance : L’Ami retrouvé. Heureusement, ce livre n’avait que cent-vingt pages, car combien de phrases, de paragraphes à relire pour en comprendre le sens ? Je découvrais un monde nouveau, des mots inconnus dont l’agencement miraculeux plongeait l’histoire dans une douce nostalgie. Bref, j’étais subjuguée... J’étais Hans, moi qui n’avais jamais poussé mes escapades en dehors des frontières, j’habitais Stuttgart en 1932.
Par la suite, il y eut beaucoup d’autres Hans dans d’autres Stuttgart. J’oubliais le maudit tampon, j’étais l’humanité tout entière et le monde m’appartenait.
Aujourd’hui, c’est moi qui écris. J’invente des personnages et je me sens moins seule. Je monte des scénarios et la vie bouge entre les lignes. Elle frémit, s’endort, explose, s’envole dans toutes les directions. Je suis son maître, elle m’obéit. C’est plus facile qu’autrefois, quand j’étais dehors, parce qu’alors, elle avait plutôt la fâcheuse habitude de me promener en laisse et pas toujours sur des chemins balisés.
Quand l’escapade se terminait dans le bureau du juge, je ne m’en tirais pas trop mal. Il jouait au poteau indicateur, je lui promettais de respecter ce qu’il avait écrit en belles lettres majuscules. Il n’employait jamais le passé et préférait le futur auquel il joignait une armée de : « Si tu fais ceci, si tu vas là-bas... » Il était tellement gentil, il savait tellement bien s’y prendre que ces perspectives encourageantes paraissaient absolument évidentes. Pourquoi n’y avais-je pensé toute seule avant ? Merci mon juge, au revoir, je ne vous dis pas à bientôt, c’est sûr, je n’aurai plus à revenir. J’ai compris, j’ai retrouvé ma boussole.
Mais un jour, la boussole a perdu le nord. J’ai eu à nouveau très froid, très peur. Au tribunal, sur la pancarte, on avait écrit ma nouvelle destination : « PRISON », six lettres en rouge pour arrêter le temps.
Malgré tout, le temps a passé. Dans deux ans, si je suis toujours aussi sage, si jusque-là, ma gorge peut continuer à roucouler, on m’ouvrira les portes de la cage.

Un jour, tenant par la main son petit garçon, elle poussa comme autrefois la porte du bureau du juge. C’est sûr, il avait un peu vieilli mais ses yeux brillaient du même éclat. Il la reconnut et se souvint des rêves de Marie l’obstinée. Devant lui, elle posa une pile de feuilles d’écolier, ses balbutiements d’écrivain jamais achevés, puis soutenant son regard interrogateur, elle sortit une pochette recouverte de moleskine grenat. À l’intérieur, une photo, une photo de femme...
Le juge prit la photo. Ses mains se mirent à trembler et son regard se brouilla, submergé par le souvenir d’une jeune fille. Elle avait seize ans. Sa nudité fragile imprimait à la chambre des roulis de bateau. C’était son premier amour...
L’enfant s’agita, Marie souriait et d’une voix nouvelle, comme un écho, le juge entendit qu’elle disait :
— Et oui, Monsieur le Juge, c’est ma mère... Elle est belle n’est-ce pas ?
— Oh ! Oui Marie, elle est belle, très belle...