Mâle alpha Alex
AUTOMNE 2012 157 vues
« J'aperçois la lune entre les arbres. Sa lumière se diffuse à travers le gel qui pend aux branches. Je cours en haletant sur l'épais tapis de neige. IL est derrière moi, je le sais. Je ne l’entends pas, IL ne fait jamais aucun bruit. Une douleur intense dans la jambe me fait trébucher. Je tombe lourdement. Étourdi par le choc, je ne peux faire aucun geste lorsque sa mâchoire se referme sur ma gorge. Le jet vermeil souille le sol virginal. »
Je me réveille brusquement, un goût métallique dérangeant en bouche. Je regarde l'heure. Mon réveil sonnera dans cinq minutes.
La journée se passe comme toutes les autres. Plutôt bonne dans l'ensemble.
Le soir je vais courir. J'aime ça. L’entraîneur dit que je suis doué, et j'ai déjà gagné plusieurs courses, mais je préfère courir dans les bois, librement. La compétition c'est pour avoir quelque chose en dehors de l'école, pour rendre fiers mes parents et parce que les filles aiment les gagnants.
Emporté par l'ivresse de la course, je me retrouve sur le territoire de Jeb, non loin de la station d'épuration. Jeb est le clodo du coin. Méchant, sale et teigneux, il habite dans une petite cabane avec deux molosses aussi crasseux et agressifs que leur maître. Il a décrété que cette partie de la forêt lui appartenait et il lâche ses chiens contre quiconque s'approche.
Je rebrousse chemin immédiatement. Trop tard. J'entends les chiens qui aboient et leur propriétaire qui les excite. J'accélère. Les chiens me terrifient depuis toujours. Ils repèrent ma peur et grognent de plus belle.
Les branches me giflent le visage, tandis que les ronces me lacèrent les mollets, mais la peur m'anesthésie complètement. Ils me rattrapent.
Dans un brouillard, j'aperçois la station d'épuration et son haut grillage. Le grillage. J'infléchis ma course et puise dans mes réserves.
Je m'élance et empoigne le barbelé à pleine main. Mes paumes se déchirent lorsque je fais porter le poids de mon corps sur elles. Mes pieds prennent un appui sur l'acier souple. Ils dérapent, se raccrochent à une maille. Je vais y arriver.
Des mâchoires se referment sur mes chevilles et brisent mon élan. La douleur me fait lâcher prise. Je touche à peine le sol que les chiens sont sur moi. L'un d'entre eux s'acharne sur mes jambes, tandis que l'autre vise ma gorge et mon visage. Je ne suis plus que douleur, peur et colère.
« J'aperçois la lune entre les arbres. Sa lumière se diffuse à travers le gel qui pend aux branches. Je cours sans bruit sur l'épais tapis de neige. Je l'aperçois devant moi, soufflant et suant. Il pue la peur, l'alcool et la crasse. Je me ramasse et bondis. Il s'écroule, les tendons déchirés. Il n'esquisse même pas un geste lorsque je referme mes mâchoires sur sa gorge. Le jet vermeil souille le sol virginal. »
Je me réveille brusquement, un goût métallique désagréable en bouche. Je cherche ma montre à tâtons sur la table de nuit, mais ma main ne rencontre que des pierres et de la mousse. Je suis allongé à l'orée de la forêt.
Des feuilles sont collées sur moi par le sang coagulé, j'ai de la terre sous les ongles et mes mains sont bleues et gonflées. J'ai dû me traîner ici dans un état de semi-conscience.
Je me relève doucement. La douleur explose sous mon crane et fait apparaître des points noirs dans mon champ de vision. Il faut pourtant que je rentre.
Le deuxième essai est le bon, et je réussis à boiter jusque dans mon quartier, où un voisin me reconnaît et me ramène chez moi. Papa et Maman m'emmènent directement à l'hôpital, complètement paniqués.
Un médecin m'examine, fait quelques piqures pour me vacciner contre la rage.
— Il est solide votre fiston, dit-il à mes parents. Il n'y a pas de soucis à se faire, les blessures sont propres, peu profondes et cicatrisent déjà.
— Il n'a pas trop perdu de sang, demande ma mère. Il en est couvert ?
— C'est sûr que son état est impressionnant, mais il n'a souffert d'aucune hémorragie sérieuse. Une douche, un bon repas et quelques jours de repos, c'est tout ce qu'il lui faut pour être d'aplomb.
Un policier m'interroge ensuite sur les circonstances de l'agression et promet à mes parents que « l'affaire n'en restera pas là ». Nous rentrons ensuite à la maison. La tension est un peu retombée et mes parents rient de ma deuxième mésaventure canine. Ils promettent de m'offrir un chat lorsque je m'installerai seul.
Le lendemain matin, le policier revient à la première heure. Jeb a disparu.
— Il a quitté sa cabane. Aucune trace de lui, ni des chiens. Il a dû avoir peur que ses bêtes aient tué votre fils.
— Bon débarras, qu'il aille se faire pendre ailleurs.
Je n'ai rien dit. J'ai remarqué quelque chose pourtant, en prenant ma douche. Mes blessures ont disparu. Pas de cicatrices.
L'imprimante crache une feuille, dont se saisit une main aux doigts tachés de nicotine. Il s'agit de la copie d'un article de journal dont le titre est « Attaque d'un jeune jogger ».
L'homme parcourt rapidement le texte et le glisse dans une farde cartonnée contenant d'autres imprimés. Sur la première page, écrit au gros feutre noir, un nom s'étale : David.
Ça va faire un mois que j'ai été attaqué. J'ai repris l’entraînement d’athlétisme hier. J'aurais pu y retourner tout de suite, mais j'ai préféré attendre un peu. J’étais censé être en convalescence après tout. J’ai mis un short, comme d’habitude, et personne n'a remarqué l'absence de marque sur mes jambes. Il faut dire que j'ai pulvérisé les records du club en cent et deux cent mètres. J'ai cru que l’entraîneur allait exploser tellement il était fier. Il a dit qu'il préviendrait les sélectionneurs nationaux, il a crié partout que j'étais un futur champion.
Je me suis tu, un peu sous le choc. J'ai à peine eu l'impression de fournir un effort, j'aurais pu continuer à cette allure pendant des kilomètres.
La nouvelle s'est répandue aujourd'hui à l'école. Toutes les filles me regardent bizarrement et se conduisent envers moi de manière encore plus étrange. Elles me parlent, me frôlent, me touchent, rougissent dès que je les regarde. Cette soudaine attention me met dans un état très... tendu.
Mais les filles ne sont pas les seules à s'intéresser à moi. Benjamin, le caïd de l'école, m’a fixé à plusieurs reprises. C’est une brute au regard méchant, vaguement bovin. Il se contente généralement de malmener et racketter les plus minces que lui, soit à peu près tout le monde. Il parait qu’il deale depuis peu. En tout cas, il bouge ses cent dix kilos de bidoche à une vitesse qui en a surpris plus d’un et est toujours entouré d’une cour de crétins à peine moins gros que lui. Aujourd’hui c’est après moi qu’ils en ont.
J’ai presque réussi à les éviter toute la journée, mais ils me coincent sur le chemin entre le bâtiment principal et le réfectoire, dans un no man’s land déserté par les professeurs et les éducateurs. Je suis seul, ils sont cinq.
Le chef est agité. Il sue. Il est encore à quelques mètres mais son odeur rance de gros porc suintant me submerge. En plus de son immonde puanteur corporelle, je distingue nettement l’odeur particulière du cannabis qu’il garde dans sa poche. Curieusement, je n’ai pas peur. Je suis juste intrigué par ces effluves que je perçois si nettement. Et aussi par le battement de cette artère, un peu en-dessous du double menton.
— Et alors l’athlète, on fait le malin ? On se croit intéressant ?
— Casse-toi le gras, sinon je dis au directeur que tu vends le cannabis que tu trimballes dans ta poche.
Le gros lard jette un regard surpris à sa bande, puis ramène son air méchant vers moi. Le léger battement s’intensifie, je le devine. Je le sens.
— C’est pas beau de raccuser l’athlète ! On va voir si tu auras toujours envie de faire le malin quand je t’aurai cassé tous les orteils.
Ses garçons de main s’approchent de moi. Je ne réagis pas. Je n’arrive pas à détourner mon regard de cette zone de peau derrière laquelle affleure cette rivière de sang au débit qui s’accélère. Les autres gars m’empoignent mais je les repousse d’un geste et m’avance vers leur chef. Je veux déchirer cette peau, accéder à ce sang, le voir couler. Comme dans un rêve, j’aperçois les types qui tombent lourdement en arrière et Benjamin qui blêmît. Il avance d’un pas et, avec une rapidité peu commune pour quelqu’un de sa corpulence, m’envoie une droite en plein visage. Je m’abaisse et frappe violemment son poing avec mon front. Le craquement hideux des os de sa main et de son bras ainsi que son hurlement animal me font reprendre conscience. Je suis le seul debout, Benjamin est agenouillé devant moi et sanglote en tenant son bras sanguinolent. Il me semble que des bouts d’os sortent de son poignet. Des professeurs et d’autres élèves arrivent en courant, attirés par les cris.
« J'aperçois la lune entre les arbres. Sa lumière se diffuse à travers le gel qui pend aux branches. Je cours sans bruit sur l'épais tapis de neige. Je l'aperçois devant moi, grand, gras et gros. Il pue la sueur aigre, le hamburger et le cannabis. Je me ramasse et bondis. Il s'écroule, les tendons déchirés. Il n'esquisse même pas un geste lorsque je referme mes mâchoires sur sa gorge. Le jet vermeil souille le sol virginal. »
Je n’ai pas eu d’ennui suite à cet épisode. Il faut dire que la drogue ainsi que le couteau que Benjamin gardait dans ses poches n’ont pas aidé à rendre vraisemblable l’explication selon laquelle je m’étais jeté sur lui et ses copains pour les tabasser. Il a été viré, et mon succès auprès de la gent féminine s’est encore affirmé.
Ce n’est toutefois qu’à la fin de ma terminale que j’ai perdu ma virginité. Elle s’appelait Elsa et sentait comme une pelouse après la tonte, même si je ne lui ai jamais dit en ces termes.
Maintenant je suis à l’université. Mes excellents résultats en athlétisme m’ont permis d’intégrer un meilleur établissement que prévu, à la grande joie de mes parents. J’ai choisi l’économie pour trouver un bon job.
Je pourrais sans doute faire une carrière sportive, mais j’appréhende les examens médicaux complets que doivent subir les professionnels. Je ne suis pas sûr de vouloir savoir ce que j’ai vraiment dans le sang.
La fac est bonne. Les filles sont jolies. La vie est belle. Et j’en profite.
Assis au volant de sa voiture, l’homme baisse son appareil photographique et regarde les images qu’il vient de prendre. Il range l’appareil dans le sac posé sur le siège passager.
Il ouvre la boîte à gant et en tire un paquet entouré de papier journal. Il écarte l’emballage et en sort un poignard compact à la lame mate. De ses doigts tachés de nicotine, il place la lame dans un fourreau attaché en-dessous de sa veste. Et sort de la voiture.
Cela va faire des mois que je n’ai plus eu ce rêve. Je ne sais pas s’il me manque ou pas. J’y pense parfois lorsque je cours et que je dois ralentir pour ne pas trop distancer les autres. Ou lorsque je fourre mon nez dans le cou d’une jeune fille et que je sens sa vie battre dans ses artères.
J’y pense maintenant en tout cas, alors que je m’entraîne. Courir en rond sur une piste n’a jamais été mon truc, mais personne ne comprendrait que je ne le fasse pas. Pour expliquer mes résultats, je dois même m’exercer deux fois plus que les autres. Cela me laisse donc du temps pour réfléchir.
Encore une fois je suis le dernier sur la piste. Les autres ont déserté le stade. En partant, ils m’ont sans doute regardé tourner, encore et encore, toujours seul.
Je suis également seul dans le vestiaire. Je devrais être seul en tout cas. Mais un homme se tient à l’autre bout du couloir qui mène à la salle de douche. Il est calme et bien habillé. Il n’a pas l’air d’un pervers mais me fixe bizarrement. Ce n’est que lorsqu’il commence à parler que j’aperçois le couteau à lame noire qu’il tient à la main.
— Bonjour David.
—...
— Très bien David. N’arrête pas cette douche voyons, tu as encore du shampoing dans les cheveux. Pratique la douche et le savon. Tu n’as pas pu me repérer au bruit ou à l’odeur. L’approche, c’est le point le plus délicat quand il faut traiter avec des gens comme toi. Le reste est plus simple. Tu es encore jeune, tu n’as aucune idée de qui je suis, de qui tu es et tu ne sais pas comment te défendre.
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
— On pourrait s’asseoir et causer pendant des heures. Je te parlerais de mâle alpha, de territoire, de « il ne peut en rester qu’un »... Mais je vais plutôt te tuer.
Il s’approche calmement, le couteau à la main. Je ne bouge pas. L’eau continue à couler sur mes épaules, entrainant la mousse du shampoing sur le sol. Il va rentrer dans la salle de douche. Il enjambe le petit rebord en carrelage et pose une chaussure dans l’eau savonneuse. Le bras qui tient le couteau passe par l’embrasure et est brusquement tiré sur le côté par le policier qui se dissimulait derrière le mur. Le deuxième agent lui braque une arme sur la nuque. Les renforts arrivent. Mon agresseur est maîtrisé et menotté. Il reste calme, me fixe et dit : « ça ne se terminera pas comme ça ». Quelqu’un me tend une serviette sèche.
Bien pratique la douche et le savon pour dissimuler le bruit et l’odeur.
« J'aperçois la lune entre les arbres. Sa lumière se diffuse à travers le gel qui pend aux branches. Je cours sans bruit sur l'épais tapis de neige. Je l'aperçois devant moi. Il ne bouge pas et me fait face, prêt à bondir. Je me ramasse et m’élance vers lui. Le choc est terrible mais je me relève plus vite. Je suis sur lui en un instant et trouve sa gorge, qui s’ouvre sans résistance. Le jet vermeil souille le sol virginal. »
L’inspectrice repose sa tasse de café et me regarde en souriant. Il me semble qu’elle est habillée de manière plus féminine que lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Les odeurs mêlées de poudre, cuir et acier qui émanent de l’étui qu’elle porte sous sa veste en daim me montent à la tête.
— On peut dire que vous avez eu de la chance, David. Si vous ne l’aviez pas repéré quand il vous observait, vous auriez pu finir comme ses quatorze autres victimes.
— Quatorze ?
— Oui, quatorze identifiées du moins. Il gardait des dossiers chez lui. Tous des hommes, jeunes pour la plupart. Il ne visait que des athlètes ou des grands sportifs. Lui-même est un ancien champion de rugby. Il a dû quitter la fédération après avoir presque arraché un jour à un adversaire dans une mêlée. En le mordant.
— Il m’a dit quelque chose lorsqu’il a été arrêté...
— Oui « c’est pas fini », quelque chose comme ça ? Mais pourtant c’est bien fini, ne vous inquiétez pas.
— Pourquoi donc ?
— En quittant le campus, la patrouilleuse qui le ramenait au commissariat a heurté un animal. Un cerf sans doute. Les agents ont perdu le contrôle du véhicule qui s’est encastré dans un arbre. Quand ils sont revenus à eux, l’oiseau s’était envolé par une vitre brisé.
— Il s’est échappé ?
— Pas bien loin. Il était blessé et a sans doute voulu se cacher dans un hangar agricole à proximité. Escalader la clôture l’aura achevé. Le fermier a été alerté par les aboiements hystériques de ses chiens. Quand nous sommes arrivés, les molosses s’étaient déjà servis, mais le cadavre a pu être identifié.
— Les chiens l’ont tué donc...
— La perte de sang due à l’accident plutôt. On en a trouvé pas mal sur le chemin. Vous n’avez donc plus de soucis à vous faire, essayez d’éviter d’attirer l’attention de pervers à l’avenir.
— Dès que je vous ai rencontrée, j’ai arrêté de me faire des soucis.
Nous bavardons encore un peu et elle me quitte avec la promesse de revenir me voir lors de la prochaine compétition.
Je la regarde se diriger vers la sortie en roulant des hanches. Son odeur si particulière flotte encore quelques instants dans les airs. Je vide le fond de ma tasse et me relève doucement. Je peux difficilement réprimer une grimace.
Même pour moi, percuter une patrouilleuse de police dotée d’un pare-buffle fait du dégât. Je suis heureux que les agents n’aient pas été blessés, je n’ai pas eu le temps de vérifier lorsque j’ai arraché l’autre à la carcasse.
Il jouait le mort, mais a essayé de me fausser compagnie une fois que je l’ai traîné dans les bois. Il m’a fait courir. Il était rapide. Pas assez.
Je repense à ses derniers mots « ça ne se terminera pas comme ça ». Si. Ça se termine comme ça.
Le mâle alpha, c’est moi.