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Depuis des années que je ne suis pas revenu dans ma ville, j’ai tenu à revoir le quartier de mon enfance. L’épicerie-bazar de ma mère a disparu. La maison de madame Mounicaud est encore là, mais plus pour longtemps. Fenêtres et portes sont condamnées par des moellons. Sur le portail, une grande pancarte annonce la construction d’un immeuble haut de gamme. Dans mon souvenir, la maison était plus imposante, la cour plus grande.

Un jeudi matin, alors que je trempe ma tartine dans mon bol de cacao, ma mère entre dans la cuisine et dit :
— Pierrot...
Quelques années plus tard, je la reprendrais : « Pierre ! Je m’appelle Pierre ! ».
— Pierrot, tu vas aller chez madame Mounicaud chercher sa liste de commissions, je les prépare et tu les lui portes.
Je lève aussitôt la tête et laisse échapper ma tartine dans le bol.
— Attention à ce que tu fais ! Tu en mets de partout.
— J’ai pas envie d’aller chez la mère Mounicaud.
— Madame Mounicaud ! Sois poli, Pierrot !
— Oui, madame Mounicaud. Mais pourquoi moi, toujours moi, rien que moi ?
— Ta sœur débarrasse la table, essuie la vaisselle. Tu peux bien faire quelque chose.
— Oui mais c’est pas pareil ! La m... Madame Mounicaud est méchante. Toi-même tu le dis.
— C’est vrai ! Mais elle vient de rentrer de l’hôpital et elle ne peut plus se déplacer. Elle est très seule. On ne peut tout de même pas la laisser mourir de faim.
Son visage se durcit et d’un ton sec, elle ajoute :
— Ne discute pas, fais ce que je te dis !
C’est toujours comme ça avec ma mère. Je dois obéir sans rien dire. Et parce que son épicerie est ouverte de sept heures du matin à huit heures du soir, qu’elle a beaucoup de travail, il faut que je l’aide. Transporter des cagettes de fruits de la réserve au magasin, trier les bouteilles, les journaux... Nicole, ma petite sœur, s’en tire plutôt bien. Au moment d’essuyer la vaisselle, elle trouve toujours le moyen d’aller aux w.-c. Et mes copains. Ils peuvent jouer au foot tous les jeudis, leurs parents ne leur demandent jamais rien. C’est pas juste !

Très en colère, je pars en direction de la maison de la mère Mounicaud. Il y a quelques semaines, quand elle venait au magasin, elle ne faisait pas attention à moi et se montrait toujours désagréable avec ma mère. « Vos tomates ont encore augmenté... Votre jambon n’a pas belle allure... ». Et elle disait toujours : « Vous me mettrez un kilogramme de ci, deux kilogrammes de ça... ». Une fois qu’elle avait quitté le magasin, ma mère se moquait : « Kilogramme ! Je t’en foutrais ! Elle ne peut pas dire kilo comme tout le monde. On le sait qu’elle a été directrice d’école ! ».
La porte du bas est ouverte, je grimpe l’escalier en bois, les marches craquent. Je frappe à la porte du haut, une voix rauque me répond :
— Qui est-ce ?
— C’est Pierrot, je viens pour les commissions.
— Entre !
Des odeurs de cire, de café, de renfermé envahissent mes narines. Ça sent le vieux comme chez mémé Maria. La mère Mounicaud, assise dans un fauteuil, enveloppée dans une grande écharpe noire, dit d’un ton revêche :
— Prends les patins ! Tu vas faire des traces sur le parquet.
Patins aux pieds, j’avance vers elle. Elle déplie une petite feuille quadrillée et me détaille les courses une à une. Je ne peux détacher mon regard de ses petits yeux brillants enfoncés dans leur orbite et des taches marron sur son visage. Les mêmes que celles de mémé Maria sur lesquelles, chaque fois que je suis obligé de l’embrasser, je ne peux éviter de poser les lèvres. Rien que d’y penser, j’en ai des frissons dans le dos. Mais là, pas de danger, je n’ai aucune raison de faire la bise à la mère Mounicaud...
— Tu es dans la lune, Pierre ! Qu’est-ce que je viens de dire ?
— Je... Je sais pas !
Elle soupire.
— Tu ne m’as pas l’air très dégourdi. Allez, file ! Tout est marqué sur la liste.

Chaque fois que je reviens avec les commissions, les choses se passent de la même façon. Elle me demande la liste et la note. Elle contrôle chaque course et le prix correspondant. Je n’entends que sa forte respiration, le tic tac de la petite pendule et, parfois, son tintement aigrelet.
Pendant ce temps, je jette quelques coups d’œil discrets aux photos dans les sous-verre posés sur le bahut. Je ne sais pas pourquoi mais je me suis mis dans la tête que la mère Mounicaud n’aimerait pas que je les regarde. Sur une, il y a un garçon de mon âge qui donne la main à une dame. La mère Mounicaud plus jeune ? Sur une autre, le même petit garçon en aube de communiant. Sur une autre encore, il est assis sur la plage à côté d’un château de sable. Puis mon regard parcourt les rangées de livres alignés sur des étagères. Si la mère Mounicaud a lu tout ça, elle est vraiment fortiche ! A la maison, il n’y a pas un seul livre.
Je suis tiré de mes pensées par les remarques acerbes de la vieille femme : « Les carottes sont toute petites... La crème n’a pas l’air bien fraîche... Le café a encore augmenté... ». Puis le ton s’adoucit quand elle dit : « Merci, mon garçon ! » et elle glisse une pièce de deux francs dans ma main.

Un matin au début de l’hiver, je frappe à la porte. Pas de réponse. Comme celle-ci est entrouverte, je la pousse, entre dans le hall. J’entends alors une voix plaintive entrecoupée de sanglots. Je n’ose pas entrer dans la salle à manger.
— Je ne veux pas quitter ma maison. Je ne veux pas aller à l’hospice.
La voix du docteur Leroy répond :
— L’hospice ? Comme vous y allez madame Mounicaud ! La nouvelle maison de retraite de la municipalité n’a rien à voir avec un hospice. Et vous ne serez plus seule, on s’occupera de vous...
— Je n’ai pas envie que l’on s’occupe de moi... Je ne veux pas quitter ma maison...
— Madame Mounicaud, vous êtes tombée deux fois le mois dernier. Une nouvelle chute ce matin, on ne peut plus vous laisser seule chez vous.
Là, c’est la voix de madame Vernay, l’infirmière. Mes copains et moi, on l’appelle la « Pique-fesses ».
— Je ne veux pas partir de chez moi...
— Bon, on verra ça plus tard, je dois y aller. Je reviendrai demain faire votre pansement.
La porte de la salle à manger s’ouvre brusquement, je me trouve nez à nez avec la « Pique fesses ».
— Qu’est-ce que tu fais là, Pierrot ? Rentre chez toi !
La voix courroucée de la mère Mounicaud retentit :
— Mais enfin ! Laissez entrer cet enfant ! Il fait mes courses.
Une fois le docteur parti, la mère Mounicaud se met à pleurer en silence. Les larmes coulent sans que rien ne puisse les arrêter. Je m’assois sur la chaise à côté d’elle. Je tends la main, la ramène vers moi. Je ne sais pas trop quoi faire. Je la tends à nouveau et la pose sur celle de madame Mounicaud. Comme j’ai fait avec Nicole quand notre cousin a arraché la tête de sa poupée. Ma petite sœur pleurait, pleurait. Je lui ai pris la main, les larmes ont peu à peu cessé laissant place à quelques hoquets. Elle a niché sa tête au creux de mon épaule et sucé son pouce.
Madame Mounicaud pose sa main sur ma tête et dit d’une voix tremblante : « Tu es un bon garçon !... Comme mon Philippe quand il était petit. » Reprenant sa respiration, elle boit une gorgée d’eau. Je lui demande :
— Qui c’est, Philippe ?
— Mon fils.
Je montre du doigt les photos sur le bahut.
— C’est lui ?
Je viens de me trahir. Aussitôt, je sens le rouge monter à mes joues. La vieille dame rit.
— Tu peux les regarder, il n’y a pas de secret. De toute façon, tu ne t’es jamais privé de le faire.
Je souris. La vieille dame continue :
— Oui, c’est lui ! Mais maintenant, ce n’est plus un enfant. Il est marié et a deux petites filles.
— Il habite où Philippe ?
— Loin, très loin. A Montréal au Canada.
— Pourquoi il est parti aussi loin ?
— Il a trouvé du travail là-bas.
— Il vient vous voir ?
Le regard de la vieille dame se voile.
— Le voyage est très long. Il ne vient pas souvent. Je n’ai vu mes petites-filles qu’une fois quand elles étaient toute petites.
Et, baissant la voix, se parlant à elle-même :
— Les enfants, il ne faudrait pas qu’ils grandissent.
Je la regarde en me demandant ce qu’elle veut dire. Elle sourit et ajoute :
— Philippe aussi était souvent dans la lune, comme toi !

Désormais, lorsque j’apporte les commissions, madame Mounicaud me sert un grand verre de grenadine et je reste un moment avec elle. Un jour, elle me demande si je travaille bien à l’école. Quand mon père me fait faire mes devoirs et que je ne comprends pas, il dit que je suis nul. Qu’est-ce que je dois dire ?
— Ça va !
Madame Mounicaud sourit.
— Pas très convaincant ! Ça va, comment ? Plutôt bien ? Plutôt moyen ?
Je me tortille sur ma chaise.
— Pas trop bien... J’arrive pas à faire les fractions.
— Si tu veux, on peut regarder.
Je fais oui de la tête.
— Va chercher ton livre d’arithmétique et ton cahier.
Madame Mounicaud m’explique les fractions en dessinant des parts de gâteau. Au bout de quelque temps, tout devient clair. Plus tard, elle me fait remarquer qu’il y a beaucoup de fautes sur mon cahier. Elle me remet en tête quelques règles de grammaire, de conjugaison et me fait faire quelques dictées. Elle ne s’énerve jamais. Parfois, elle claque la langue avec une légère pointe d’agacement. « Tu exagères, Pierre ! Je te l’ai expliqué la semaine dernière. » Le plus souvent, elle m’encourage. Après un problème particulièrement difficile, elle dit : « Comme Philippe, il te faut un peu de temps pour comprendre. Mais tu es très intelligent, Pierre ! » Là, je me suis demandé si j’avais bien entendu. Jusqu’à maintenant, j’ai eu droit à : « Jamais les pieds sur terre, ce gamin !... Il ne réagit pas... Il est bouché... » C’est la première fois qu’une grande personne me trouve intelligent. Aujourd’hui encore, j’entends la voix de madame Mounicaud quand elle m’a dit ce compliment.

Pendant les vacances de Pâques, je vais la voir presque tous les jours. Madame Mounicaud me dit : « Ce serait bien que tu lises ! Regarde sur l’étagère en bas à gauche, ce sont les livres de Philippe. » Il y a des albums de Tintin, Le Petit Prince, des Jules Verne, quelques volumes du Club des Cinq et Comment Wang Fo fut sauvé de Marguerite Yourcenar. Je ne sais pas quoi choisir. Je prends deux albums de Tintin et un volume du Club des Cinq. Madame Mounicaud sort de l’étagère le livre de Marguerite Yourcenar et le feuillette : « C’est une très belle histoire ! Mais, tu es trop jeune pour ce conte. Si tu veux, nous pouvons le lire ensemble. »
Elle me résume l’histoire et, chaque fois que je viens la voir, elle en lit un passage. Je n’ai retenu que quelques images. Wang Fo ajoute avec son pinceau sur le tableau quelques rides à la mer, le sol devient aussitôt humide et il peint assis dans l’eau... On entend le bruit cadencé des rames du canot qu’il vient de peindre... L’écharpe rouge de Ling et la barbe blanche de Wang Fo flottent au vent... La barque énorme rapetisse et disparaît peu à peu du tableau... Depuis, j’ai lu et relu cette histoire. C’est mon livre fétiche. Il figure en bonne place dans ma bibliothèque.

Un soir à table, ma mère dit : « Qu’est-ce tu fiches chez madame Mounicaud ? Tu passes tout ton temps chez elle. » Mon père lui rétorque : « Laisse-le faire ! Pendant qu’il est chez elle, il ne traîne pas dans les rues avec ses copains. Et il a fait de sacrés progrès à l’école. »
Une autre fois, je rentre en fin d’après-midi et trouve ma mère à la cuisine. D’un air triste, elle me dit : « Je ne te vois plus mon Pierrot ! ». Elle m’attire vers elle, veut me serrer dans ses bras. Je n’ai pas l’habitude qu’elle me fasse des câlins. Alors, je me dégage doucement et file dans ma chambre sans demander mon reste.

Peu avant les grandes vacances, mes cahiers et mon bulletin sous le bras, je me rends d’un bon pas chez madame Mounicaud. Je me fais une joie de lui montrer mes bonnes notes. Une ambulance, avec le gyrophare qui lance des éclairs bleutés, est garée devant chez elle. Quand j’approche du portail, le docteur Leroy sort.
— Qu’est-ce que tu veux mon garçon ?
— Je viens pour faire les commissions de madame Mounicaud.
— Elle n’aura pas besoin de commissions aujourd’hui. Tu peux rentrer chez toi.
— Pourquoi ? Madame Mounicaud n’est pas là ?
— Elle est très malade, on va l’emmener à l’hôpital.
Je regarde le docteur Leroy, l’allée, la porte d’entrée, la fenêtre de la salle à manger. Comme je ne sais pas quoi faire, je rebrousse chemin. Lorsque j’arrive au bout de la rue, je me dis que j’aurais dû demander à la voir. Je me retourne et vois deux hommes déposer une civière dans l’ambulance.
Quelques jours plus tard, j’apprends que madame Mounicaud est morte. Je pleure beaucoup, ma mère ne sait comment me consoler. Pendant toutes les vacances, j’évite la rue où elle habite. Puis ma curiosité est la plus forte. A la rentrée, en sortant de l’école, je fais un petit crochet pour voir la maison. Une voiture est garée devant le portail, du linge sèche sur les étendages, deux enfants jouent dans la cour. Mon cœur bat à tout rompre. Qu’a-t-on fait du fauteuil, des photos, des livres ? Pour la deuxième fois, on m’a volé madame Mounicaud.